Enquête aux pays du Levant, par Louis-Joseph Delanglade

A voir les images télévisées de Kobané, ville kurde de Syrie, drapeau noir de l’armée islamique sur certains bâtiments et chars turcs massés de l’autre côté de la frontière, on se félicite que la France ne soit pas allée trop loin dans son engagement : on peut juger symboliques, voire dérisoires, les quelques frappes de nos Rafale, limitées au seul territoire irakien, mais c’est très bien ainsi car, si pour des raisons intérieures et extérieures évidentes et déjà évoquées dans ces colonnes, la France ne pouvait se récuser, elle n’a manifestement pas les moyens ni même sans doute aucun intérêt à aller au-delà.
Il nous sera peut-être possible, avec, c’est un fait, le soutien logistique non négligeable (indispensable ?) des Etats-Unis, de « sécuriser » au mieux les territoires de certains des pays issus des ex-A.O.F. et A.E.F. (Afrique-Occidentale et Afrique-Equatoriale françaises). En revanche, on peut raisonnablement penser qu’une victoire sur « l’Etat islamique » n’est pas pour demain et que la « coalition » s’est engagée dans un processus qui risque de durer (très) longtemps et de coûter très cher.
M. De Villepin souligne fort justement que l’islamisme, « considéré ici comme une barbarie, est brandi là-bas comme un étendard ». M. Frachon, directeur éditorial du Monde, va jusqu’à affirmer qu’on peut contenir ou affaiblir « l’Etat islamique » mais qu’on ne peut le vaincre. Admettons-le en effet : on pourra tuer des (dizaines de) milliers d’islamistes, d’autres sont déjà nés qui les remplaceront - avec l’aide, même inavouée, de certains Etats sunnites. Qui pis est, ces islamistes sont déjà partout dans ce Proche-Orient décomposé, même au Liban, dans la montagne à la lisière de la Syrie.
De toute façon, une solution de long terme ne peut être que politique. On en est très loin, pour la seule et bonne raison que les Américains, et dans une moindre mesure les Européens, ont fait tout ce qu’il ne fallait pas faire depuis vingt-cinq ans : deux guerres qui ont eu raison de l’Irak de Saddam Hussein et, aujourd’hui, une politique activement hostile à la Syrie de M. Assad. Or, c’est bien en Irak et en Syrie que prospère « l’Etat islamique ». La nécessaire restauration de l’Etat syrien et de l’Etat irakien sera(it) une oeuvre de longue haleine : cette restauration, pour souhaitable qu’elle soit, n’est peut-être tout simplement pas/plus possible, vu l’absence évidente, chez les « Occidentaux », de toute vision stratégique et tout simplement vu l’état de décomposition extrême dans lequel se trouve le Levant post-colonial.
L’Iran, réintégré de facto dans le jeu international, et la Turquie, spectatrice intéressée de la bataille pour Kobamé, pourraient bien être les gagnants à terme, en saisissant au moment voulu les opportunités qui ne manqueront pas de se présenter - celui-là en Irak, celle-ci dans le « Kurdistan ».
L’Iran et la Turquie, les deux Etats « forts » et d’ailleurs non arabes. u








Somme toute, Barak Obama a recueilli des Busch père et fils un héritage bien embarrassant, en Irak, alors que les Etats-Unis ont rouvert un cycle isolationniste et que, dans la conscience américaine, Bagdad, l'Irak, le Moyen-Orient, après l'avoir obsédée, sont maintenant redevenus lointains, très lointains. Mieux aurait valu qu'ils le restent ? Sans doute. En tout cas, à Washington, on aimerait bien ne plus avoir à y penser. Mais comment s'en désintéresser tout à fait, quand le chaos que les Américains y ont eux-mêmes semé explose, aujourd'hui, jusqu'aux portes de Bagdad ? Alors John Kerry se rend en Irak et les paroles qu'il y prononce, en parfait décalage avec les réalités dramatiques du terrain, sont déconcertantes de naïveté banale. Sans la moindre chance d'être écouté, il appelle les Irakiens à "dépasser les considérations confessionnelles", tandis que, de leur côté, les présidents Obama et Hollande plaident curieusement pour un impossible "gouvernement d'union nationale". Mais quelle union ? Quelle nation ? Comme il est difficile, pour ces gens-là d'oublier leurs schémas politiciens habituels, de prononcer d'autres paroles que vaines, nulles et non avenues !








