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Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • En guerre contre eux-mêmes [2]

    « Mai 68 fut leur catharsis collective »

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    L’histoire est un enchaînement de circonstances qui permet à certaines actions planifiées de réussir et à d’autres déchouer. Et les historiens sont là pour ériger la mémoire des vainqueurs en vérité objective. Lesquels vainqueurs ont une fâcheuse tendance à occulter leurs torts, sans parler de leur génie à faire que les masses s’émerveillent de leurs crimes. 

    Un matériau humain disponible pour lʼOncle Sam 

    En aucun cas Mai 68 ne fut un mouvement juif ou pro-israélien. Il fut une opération de police internationale secrète qui sut trouver dans des groupuscules largement orientés par des Juifs les moyens de sa politique hégémonique. Ces derniers étaient anti-sionistes par anti-impérialisme américain.

    La guerre entre Israël et ses voisins arabes les avait fait entrer en guerre contre eux-mêmes, contre une part d’eux-mêmes. Ils souhaitaient la victoire du camp « progressiste » en même temps qu’ils craignaient un nouveau pogrom contre leurs coreligionnaires. Le triomphe des Arabes les aurait enchantés mais la chose qu’ils redoutaient le plus, c’était la défaite de leurs frères d’Israël. Comme en atteste ce passage extrait de l’ouvrage de Yaël Auron : « Bien qu’une fraction de radicaux juifs ait craint pour Israël à la veille et au début de la guerre, ils adoptèrent, dès que la victoire israélienne fut avérée, des positions anti-israéliennes et antisionistes, parfois avec une animosité et une virulence extrême. »[1] Un état de schizophrénie ne peut être éternellement refoulé. Survient toujours le moment de la catharsis.

    Mai 68 fut leur catharsis collective, ils eurent des émules, ceux qui sans sourciller les suivirent, ceux qui se plurent à renouer avec la tradition très française de l’émeute populaire, l’exutoire indispensable qui supplée la communion dominicale et le carnaval, us de temps anciens et révolus. 

    De Gaulle fut ainsi le dommage collatéral du besoin qu’avaient ces Juifs antisionistes de se réconcilier avec eux-mêmes. Peu importe si son attitude vis-à-vis des belligérants de 1967 penchait en faveur de l’antisionisme. Par son essentialisation du Juif, il fit d’un coup, aux yeux des révolutionnaires professionnels, resurgir la « bête immonde » de l’antisémitisme : maurrassien, capitaliste, occidental, sioniste... et antisémite. La limite, pour eux, était franchie, de Gaulle incarnait dès lors le fascisme à l’état pur contre lequel il devenait impératif de rentrer en résistance.

    À ce moment, André Glucksmann, qui occupe une place éminente au sein du maoïsme français, « dénonce en France l’instauration d’un ʽʽnouveau fascismeʼʼ. »[2]      

    Yaël Auron indique à ce sujet la chose suivante : « Un autre fait qui provoqua l’ire de la communauté juive française fut bien sûr la ʽʽpetite phraseʼʼ de De Gaulle le 27 novembre 1967, lors d’une conférence de presse, sur ʽʽle peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateurʼʼ. Elle eut pour effet que de nombreux Juifs qui n’avaient jusque-là cure de leur judéité ni du sens qu’elle pouvait revêtir, réagirent en protestant et en manifestant contre le général de Gaulle. […] Les aspects spécifiquement juifs de la révolte étudiante doivent être appréciés à la lumière de ce que symbolisa la guerre des Six Jours et de la phrase de De Gaulle du 27 novembre 1967. Il y a concomitance entre ces deux événements qui se sont produits dans le courant de l’année précédant Mai 68. »[3] 

    Une communauté en émoi 

    Pour la première fois de leur vie ces remuants gauchistes reçurent l’aval de leurs parents : non, leur agitation n’était pas vaine, capricieuse et puérile. Elle se justifiait par la nécessité de laver l’honneur de tout un peuple.

    Chacun exprima sa furie selon ses moyens. Les notables avec leur plume, ou même, pour les plus éminents d’entre eux, directement à la personne concernée – de Gaulle – . Ce fut le cas, on l’a vu de René Cassin.

    À peu près au même moment que son avertissement menaçant lancé dans les ors élyséens, au début de l’année 1968, le grand rabbin de France, Jacob Kaplan, signifia son indignation et sa désapprobation au président de la République. L’échange est relaté par un ouvrage de Maurice Szafran.

    « De Gaulle : Venez, nous allons discuter, monsieur le grand rabbin. Alors, vous avez des reproches à me faire...

    Kaplan : Vous le savez bien, mon général. Si je vous comprends, un Juif français ne peut soutenir Israël sans que vous remettiez en cause sa loyauté.  

    - Pas du tout, monsieur le grand rabbin. Un Français de religion juive qui soutient Israël, c’est évidemment un Français loyal, je n’ai pas émis sur le sujet le moindre doute. Un bon Français peut être un bon Juif et vice-versa...

    - Mais votre fameuse petite phrase, elle est antisémite. En tout cas, moi, je l’ai ressentie comme telle.

    - Mais la petite phrase dont vous me parlez, c’est un compliment envers les Juifs. Moi ? Antisémite ?

    - Je ne dis pas que vous êtes antisémite. J’affirme que vous avez offert d’incroyables arguments aux antisémites. »[4] 

    Mais les plus jeunes, eux, n’avaient pas leurs entrées dans les alcôves du pouvoir. Soutenus par la génération des aînés, ils investirent leur fac, la rue, qui étaient les seules tribunes dont ils disposaient, appelant chacun, les goyim avec, à participer au plus grand des vacarmes contre ce satané Général. À ses dépens les générations se réconcilièrent, vieux sionistes et jeunes antisionistes.

    Ces derniers se firent les relais des anciens. Tout le poids d’une communauté à la nuque raide se fit d’un coup ressentir. Son efficacité fut redoutable : elle mit le pays sans dessus dessous.

    Car les réseaux formés durant l’enfance, qui n’avaient jamais totalement disparu, se reformèrent. Hashomer Hatsaïr, la bande de la place de la Répuʼ, tous au quartier Latin et que le feu d’artifice commence !   (Dossier à suivre)   

    [1]  Yaël Auron, op. cit., p. 167.

    [2]  Morgan Sportès, Ils ont tué Pierre Overney, Paris, Grasset, 2008, p. 92.

    [3]  Yaël Auron, op. cit., p. 168.

    [4]  Maurice Szafran, Les juifs dans la politique française de 1945 à nos jours, Paris, Flammarion, 1990, p. 168-169. 

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • En guerre contre eux-mêmes [1]

    « Le terrible traumatisme provoqué par la guerre des Six Jours ... »

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Il s’agit maintenant d’établir les raisons qui expliquent cet état de fait, à savoir l’homogénéité ethnique des révolutionnaires professionnels. Aux causes déjà évoquées, à savoir la mémoire de la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, s’ajoutent d’autres qui se rattachent à l’histoire immédiate qui a précédé Mai 68. 

    La « Shoah » et la guerre des Six-Jours 

    Premièrement, Yaël Auron signale ceci : « Le terrible traumatisme provoqué par la guerre des Six Jours fut à l’origine de l’émergence et du renforcement de l’identité nationale juive chez les Juifs de France, et plus particulièrement parmi les jeunes. Moins d’une année plus tard, l’insurrection révolutionnaire de Mai 68 emportait aussi la jeunesse juive. »[1] Il écrit ensuite, quelques pages plus loin, la chose suivante : « La communauté juive, hébétée et meurtrie à la fin de la Seconde guerre mondiale était devenue au cours des années 60 une communauté stable, florissante, la seconde en Europe par sa taille (après celle de Russie) et la première par ses prises de position éclatantes. Pour qui pouvait en douter, la participation des Juifs, individuelle et collective, dans trois séries d’événements en moins d’une année, révélait l’étendue du chemin parcouru par la communauté sortie exsangue de la guerre. Ces événements furent, bien sûr, la guerre des Six Jours, la réaction de la communauté juive à la déclaration blessante de De Gaulle sur le ʽʽpeuple sûr de lui-même et dominateurʼʼ en novembre 1967 et la crise de Mai 68. »[2] 

    D’après lui, aux causes lointaines liées aux horreurs de la guerre et de la barbarie hitlérienne se superposent deux causes proches qui sont intimement liées à celles-ci, la guerre des Six-Jours et la petite phrase du général de Gaulle sur le peuple juif prononcée lors d’une conférence de presse, le 27 novembre 1967. La soudaine défiance à l’égard du président de la République française, bien qu’il fût un héros de la résistance face au nazisme, qui suivit une victoire israélienne renforçant le nationalisme judéo-sioniste, explique Yaël Auron, est la cause latente du soulèvement des révolutionnaires professionnels en Mai 68. Derrière l’engagement manifeste – la révolution prolétarienne universelle – se dissimulait un élan nationaliste. 

    Le communisme de ces gauchistes était la version laïcisée de la religion ancestrale de leur famille. Comme en atteste le commentaire fait par Henri Weber a posteriori : « Ce qui séduisait les étudiants dans le marxisme, c’était sa dimension millénariste. La société radicalement mauvaise, non réformable, devait être détruite de fond en comble afin de permettre l’accession à la bonne société. Pour passer de l’une à l’autre, la révolution était nécessaire. La classe ouvrière, Messie collectif, serait l’instrument de la rédemption. Le prolétariat n’était rien ; il serait tout. De l’excès de mal naîtrait l’excès de bien. C’est cette force mystique, prophétique, religieuse qui a donné au mouvement révolutionnaire, dans les pays développés, un souffle, une dimension, une énergie considérable. Il n’est pas de grande transformation sans mythe mobilisateur. Or, nous ressentions un immense besoin de croire. »[3] 

    Une rage refoulée depuis des années se libéra, se déchaîna même. Ceux dont elle émanait furent la ressource humaine idoine pour lʼEmpire du dollar, qui avec les moyens considérables de ses services secrets, la C.I.A., le M.I.6. et le Mossad, se contentait de la canaliser dans une direction précise. Haro sur de Gaulle !  Le dissident en chef du monde occidental. Ce que lui coûta sa liberté de ton, ce fut une fin de règne paisible. Il n’est absolument pas certain que lʼEmpire américain eût pu réussir à déstabiliser ainsi de Gaulle sans cette force subversive considérable.    (Dossier à suivre)   

    [1]  Yaël Auron, op. cit., p. 130-131.

    [2]  Ibid., p. 141.

    [3]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, op cit., p. 409. 

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Un rendez-vous manqué [2]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Les gauchistes et le peuple : un amour déçu 

    Outre le contraste socioéconomique, il y avait entre petit-bourgeois estudiantins et ouvriers de souche française une différence de nature ethnique. Les « indigènes » des banlieues et des villes moyennes se méfièrent de ces allogènes parisiens qui jouaient au prolo. Comme ce levantin au regard condescendant de « Benny Lévy [qui] avait troqué l’accent de sa mère pour les intonations du populo. À Normale sup, il avait appris par cœur des pages et des pages de vocabulaire grec. Désormais, avant d’aller haranguer les ouvriers de Renault-Billancourt, il potassait L’équipe, de façon à connaître les résultats du foot sur le bout des doigts. »[1]

    Les « établis », ces diplômés des grandes écoles qui allaient dans les usines pour s’immerger au cœur du prolétariat, ils les voyaient comme des taupes de la classe possédante. Comme des élites auto-proclamées qui désiraient être leurs nouveaux maîtres. La classe ouvrière française refusa que ces colons aschkenazim deviennent leurs nouveaux représentants. Elle resta attachée aux syndicalistes en place. Ils lui ressemblaient plus. Quelle ne fut pas la déception chez les « établis ».           

    C’est cette déception qui, d’après Jean Birnbaum, a entraîné l’émergence du néoconservatisme français. Pour lui, un néoconservateur est « un maoïste qui a perdu son peuple. »[2] On retrouve dans son ouvrage un témoignage fort intéressant sur cette question : « ʽʽÀ partir du moment où j’ai compris qu’il était figé, j’ai abandonné mon peuple, confiait Guy Landreau, non sans préciser que son camarade Benny Lévy avait eu la possibilité, lui, de s’en inventer un nouveau : ʽʽBenny a tenté de redécouvrir une autre notion du ʽʽpeupleʼʼ. Il l’a fait à partir d’un concept très archaïque dont sa mère l’avait rendu coupable. La mère, ça s’appelle le peuple. Donc Benny s’est posé la question : quel est mon peuple ? Il avait longtemps cru – ça je suis fondé à le dire – que c’était le peuple français, ce peuple auquel nous tenions, lui comme moi, sur le même thème barrésien et aragonien. Ce peuple de la Résistance, le peuple de Jeanne dʼArc, qu’il avait existé ou non, nous l’avions en commun. Mais le mien était in-déplaçable. Je n’en ai plus. Benny, lui, a pu déplacer le sien : c’est sans doute une chance qui lui a été donnée, d’être juif.ʼʼ »[3]  

    La France, pour ce peuple sans terre qu’étaient les révolutionnaires professionnels, devint vite une terre sans peuple

    Ainsi la vox populi n’eut pas tort de réagir avec scepticisme voire avec suspicion – si ce n’est avec crainte – lorsque dans le quartier Latin les premières barricades furent élevées et les premières voitures flambèrent. « La chroniqueuse canadienne, Mauvis Gallant, installée à Paris, note les détails de la vie quotidienne [...]. Elle écrit : ma femme de ménage me confie : Maintenant on sait qui est responsable de tout ça. Des commandos d’étrangers et d’apatrides. Ils sont arrivés par voitures entières. ʽʽQui vous a dit cela ?ʼʼ Mais tout le monde le dit. Rumeurs et peur vis-à-vis de l’étranger caractérisent bien le climat agité de la fin du mois de mai. À un mois de l’ouverture, prévue le 1er juillet 1968, des frontières de la Communauté économique européenne, les manifestants parisiens du 24 mai opposent à ces déclarations nationalistes les slogans : ʽʽNous sommes tous des juifs allemands et ʽʽLes frontières on s’en foutʼʼ. »[4]  

    Les ouvriers français, soucieux de préserver leur identité, veulent des frontières, qui les protègent économiquement, assurent leur sécurité culturelle. Or ils n’ont pas moins pris part au mouvement de Mai ; ils lui ont même donné sa force et son éclat – la plus grande grève de l’histoire de France –, non point derrière la caste des compradores en puissance, les Cohn-Bendit, Geismar, Krivine, etc., mais sous la direction des grandes centrales syndicale, C.G.T. en tête. 

    Le chef du syndicat communiste, Georges Séguy, s’en prend d’ailleurs de manière virulente à Daniel Cohn-Bendit, la « star de Mai 1968 », dans un livre consacré aux événements, Le Mai de la CGT. « Je voulais, par cette réponse, donner à réfléchir sur le rôle exact de ce personnage et sur ses affinités politiques nationales et internationales. Le gouvernement en savait bien plus sur son compte qu’il ne l’a jamais avoué. Un jour dans un discours Georges Pompidou a parlé de ʽʽcertains individus déterminés, munis de moyens financiers importants et d’un matériel adapté aux combats de rue, dépendant à l’évidence d’une organisation internationale »[5].

    À l’évidence, l’instinct populaire – René Descartes n’a-t-il pas écrit dans Le Discours de la méthode que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ? en dépit d’une certaine tendance à la déformation, ne s’est pas trompé. Ces révolutionnaires professionnels venus de l’Est, et en particulier du Yiddishland, ne méritaient pas de recevoir le soutien de la base ouvrière française.  (Dossier à suivre)   

    [1]  Jean Birnbaum, Les Maoccidents. Un néoconservatisme à la française, Paris, Stock, 2009, p. 101.

    [2]  Ibid., p. 122.

    [3]  Ibid., p. 99.

    [4]  Michelle Zancarini-Fournel, Le Moment 68. Une histoire contestée, Paris, Seuil, 2008, p. 22.

    [5]  Cité par Jacques Capdevielle et Henri Rey, Dictionnaire de Mai 68, Paris, Larousse, 2008, p. 136. 

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Un rendez-vous manqué [1]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    L’étude de Hervé Hamon et Patrick Rotman le montre : il y avait bien une surreprésentation d’individus d’extraction juive petite-bourgeoise parmi les révolutionnaires de Mai. Elle met en évidence, de plus, que la thèse d’Annie Kriegel, contenue dans l’article de Larche « Gauchisme et judaïsme » déjà mentionné, selon laquelle il y avait au sein du milieu des révolutionnaires professionnels une suprématie des ashkénazes sur les séfarades est juste, à l’exception, comme elle le précise bien, du groupuscule maoïste UJC(ml), où le polak Linhart est pris en étau par le pharaon Lévy et le portos Grumbach. 

    Gauchisme et judaïsme 

    Les auteurs de Génération l’admettent eux-mêmes en écrivant qu’ « [u]ne société qui tolérait l’intolérable au nom de la raison d’Etat était intrinsèquement perverse et appelait à une révolution radicale. L’idée d’une révolution jaillit d’un étonnant brassage : la fascination du temps où l’acte militant était un acte guerrier, l’insurrection éthique contre les turpitudes d’une sale guerre, la quête messianique d’un Éden sans classes où les hommes seraient frères. Goldman possède un chromosome marqué de l’étoile jaune. Il n’est pas le seul, loin s’en faut. Ce parcours est peuplé de jeunes juifs et le hasard n’y est évidemment pour rien. Il se retrouvent là, kibboutzim du boulevard Saint-Michel, les Juifs polonais, les Sénik, Pienkny, Goldman, les Juifs russes, les Krivine, Schalit, Butel, sans oublier les Polonais nés en Union soviétique comme Henri Weber. Plus Grumbach, Castro, Kahn, Kouchner... Ils n’ont eu qu’à emprunter, prolonger le chemin de leurs parents, qui louvoyait entre Auschwitz et Vorkhouta, pour échouer sur cette terre promise, coincée au pied de la Sorbonne. Ils ne portent pas leur judéité en sautoir. Ils sont avant tout révolutionnaires ; mais ils savent, même s’ils n’en parlent point, sauf pour en plaisanter, que l’identité juive détermine leur engagement. Exclus, immigrés, minoritaires, ils perpétuent une tradition qui allie judaïté et Grand Soir dans l’irrépressible désir de la justice universelle, finale. L’an prochain, la révolution ! »[1] 

    D’après les deux auteurs, la direction du mouvement étudiant qui s’était instaurée de fait était composée d’Alain Geismar, Benny Lévy, Jacques Sauvageot, Alain Krivine, Henri Weber, Daniel Cohn-Bendit, Serge July et Jean-Louis Péninou, auxquels s’ajoutent les porte-paroles des lycéens Maurice Najman et Michel Recanati. Cette surreprésentation parmi les leaders est effectivement incontestable, elle crève les yeux même.

    Ce que confirme, en outre, l’article scientifique de Martha Kirszenbaum, où elle développe l’analyse selon laquelle les différents groupuscules gauchistes étaient unifiés par l’appartenance de leurs chefs à un même milieu, parisien, petite-bourgeoise, estudiantin et juif, chez qui « au sentiment du judaïsme se substitue un engagement politique révolutionnaire, pleinement hérité de l’histoire juive de l’Est. En effet, chez les étudiants contestataires d’origine juive, le particularisme n’est pas à l’ordre du jour. C’est au contraire l’internationalisme ou l’universalisme qui les animent. […] Or ce passage du judaïsme à la révolution s’est opéré pour beaucoup au moment de la guerre d’Algérie, lorsque certains des futurs acteurs de Mai 68 d’origine juive fréquentaient le mouvement sioniste de gauche Hashomer Hatsaïr »[2].

    Elle précise également : « Une des spécificités du milieu d’extrême gauche étudiant parisien de 1968 réside peut-être en ce que certaines de ses figures majeures sont d’origine juive de l’Est, en particulier de Pologne – pays qui accueille avant la guerre la plus grande communauté juive d’Europe. Parmi les leaders étudiants du mouvement se trouvent de nombreuses personnes originaires du monde juif d’Europe de l’Est et dont les parents se sont réfugiés en France. »[3]

    L’analyse de Martha Kirszenbaum corrobore celle d’Annie Kriegel : les meneurs du mouvement étudiant de Mai étaient tous petit-bourgeois, majoritairement juifs, avec une dominante ashkénaze.   

    Le forte coloration étrangère, pour ne pas employer un vocable cher à Charles Maurras – celui de métèque –, de la direction du mouvement de contestation étudiante, explique pourquoi beaucoup ont développé l’idée qu’il y a eu un « rendez-vous manqué en mai-juin 1968 entre ouvriers et étudiants »[4], en s’appuyant en particulier sur ces deux éléments : « l’article de Georges Marchais dans LʼHumanité le 3 mai contre les gauchistes et l’anarchiste allemand Cohn-Bendit, et, bien sûr, l’opposition des syndicalistes CGT à l’entrée des étudiants dans la ʽʽforteresse ouvrièreʼʼ de Renault-Billancourt les 16 et 17 mai. »[5]

    Reste à nuancer le propos : il y a eu en effet quelques exceptions. « Si le plus souvent, c’est à l’initiative des étudiants que des liens se nouent, des ouvriers font parfois le chemin vers les facultés occupées : de jeunes ouvriers CGT de Billancourt, mais aussi des syndicalistes contestataires de Sochaux s’en vont humer l’air du quartier Latin, des ouvrières d’une petite entreprise de câblage de Montpellier sont en relation avec des étudiants en lettres, des militants cédétistes de l’usine Rhône-Poulenc de Vitry se réunissent dans la faculté de Censier aux premiers jours de la grève »[6].   (Dossier à suivre)   

    [1]  Ibid., p. 163.

    [2]  Martha Kirszenbaum, « 1968 entre Varsovie et Paris : un cas de transfert culturel de contestation », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 6, septembre-décembre 2008, p. 3.

    [3]  Ibid., p. 2.

    [4]  Boris Gobille, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008, p. 55.

    [5]  Idem.

    [6]  Ibid., p. 56.   

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Les acteurs de la contestation [3]

    Guerre contre eux-mêmes ... 

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Les auteurs de Génération. Les années de rêve, Hervé Hamon et Patrick Rotman, ont dressé une longue liste des protagonistes de Mai 68. Nous reprenons ce qu’ils disent du milieu familial et social de chaque acteur.

    Henri Weber 

    Henri Weber, né le 23 juin 1944 à Leninabad, à proximité du fleuve Amour, débute son parcours de militant politique aux jeunesses communistes. « Son père tient une échoppe d’artisan horloger rue Popincourt. Et toutes ses études, à Jacques-Decour, ont eu pour environnement Barbès, Anvers, la Goutte d’or – la zone la plus chaude de Paris pendant la guerre d’Algérie. […] Les coups, la haine venaient battre jusqu’à la loge du lycée. Une société qui a sécrété Vichy, puis les ʽʽaffairesʼʼ d’Indochine, puis les ʽʽévénementsʼʼ d’Algérie, une société qui a traqué les juifs, les Viets, les Arabes, ne saurait être qu’intrinsèquement mauvaise. […] Avant la Seconde Guerre mondiale, les parents d’Henri Weber, juifs l’un et l’autre, vivaient en Pologne, à Czanow. Une petite ville de haute Silésie, séparée par treize kilomètres dʼOswieciw – que les Allemands désignent d’un autre nom : Auschwitz. »[1] En 1949 la famille Weber émigre à Paris. « On parle yiddish et polonais, rue Popincourt. Toutefois, chez les Weber, un subtil équilibre tend à s’établir entre l’assimilation et la préservation de la tradition originelle. […] Le père, qui publie des articles dans de confidentielles revues juives, incite ses fils à ʽʽréussirʼʼ, mais les éduque simultanément dans le mépris du fric. Les cousins du Sentier qui se taillent peu à peu quelque fortune au fil de l’expansion du prêt-à-porter, malgré leurs voitures et leurs cadeaux, resteront dépeints comme d’éternels joueurs de cartes analphabètes, incapables de s’émouvoir devant une page de Heinrich Heine. Les pauvres ! La première affiliation militante d’Henri est imposée. Il a neuf ans et, pour calmer ses turbulences, on l’inscrit à l’association Hachomer Hatzaïr (en français : la Jeune Garde), qui rassemble dans un style mi-politique mi-scout les cadets du Mapam, le parti des sionistes de gauche. À quatorze ans, d’ailleurs, il séjourne en Israël dans un kibboutz. L’expérience est passionnante, chaleureuse. »[2] 

    Bernard Kouchner 

    Bernard Kouchner alias le French doctor « a rejoint l’UEC pendant la guerre d’Algérie, par antifascisme. Fils d’un médecin de gauche, il s’inscrit vers quatorze ans à lʼUJRF[3]. Militant actif du lycée Voltaire, il n’hésite pas, pour ses débuts politiques, à prendre l’autocar et à apporter son soutien – décisif – aux dockers grévistes de Rouen. […] Mais le virus ne l’atteint pas jusqu’à la tripe ; aux distributions de tracts, il préfère les boîtes de jazz, les filles. […] Schalite repère ce carabin fin et cultivé, et l’attire à Clarté. Kouchner débute par un compte rendu du livre de Salinger LʼAttrape-cœur et atteint d’emblée les frontières de l’autonomie – louanger un ouvrage américain... »[4] À travers les articles qu’il rédige pour Clarté, Kouchner dévoile que sa réussite personnelle lui importe plus que le triomphe du prolétariat, dont il n’est pas, lui le fils de notable. Il « lʼavoue dans un papier irrévérencieux et qui fait scandale. Sous la forme d’une ʽʽLettre à un moderne Rastignacʼʼ, publiée par Clarté, il donne aux jeunes gens de 1963 quelques conseils pour ʽʽarriverʼʼ. Rastignac, s’il entend parvenir à ses fins, doit décrier la société – il n’est pas de réussite sans contestation. Provocant en diable, Kouchner lance : ʽʽJe suis communiste et Rastignac. Paradoxe ? Détrompez-vous : le mélange n’est pas détonant. Il est même étonnamment efficace. Vous riez ? Je vous attends.ʼʼ »[5] Repéré par un ancien résistant et ministre de De Gaulle qui côtoya Staline, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, qui « ressent plus que de la sympathie pour les rebelles de lʼU.E.C. »[6], il est propulsé par ce dernier rédacteur en chef de LʼÉvénement. Après son départ de lʼU.E.C., vers 1965, il se lance avec dʼautres dissidents communistes – ceux qui se faisaient appeler les « Italiens » – dans le mouvement de solidarité avec le Sud-Vietnam. Le pays subit alors un intense pilonnage aérien au niveau du dix-septième parallèle : les B 52 déversent du napalm sans discontinuer. L’ampleur du massacre est telle que partout dans le monde l’indignation est totale. L’émoi provoqué par les corps brûlés que révèlent les photos des magazines réveille la fibre humanitaire de Kouchner. Avec Laurent Schwartz, Jean Schalit et Alain Krivine il fonde le Comité Vietnam national, dont il est membre du comité directeur. 

    Robert Linhart 

    Robert Linhart, sorti de la khâgne de Louis-le-Grand, est admis à lʼÉcole normale supérieure de la rue d’Ulm. Il est le « fils de juifs polonais réfugiés, […] né en France pendant la guerre (son père, avocat à l’origine, est devenu représentant de commerce, puis ʽʽhommes dʼaffairesʼʼ) »[7]. Rue d’Ulm, sous la houlette de son professeur de philosophie Louis Althusser, il devient « le Lénine de lʼE.N.S. »[8], place éminente que seul Benny Lévy, lui aussi ʽʽulmardʼʼ, pouvait lui contester. 

    Benny Lévy 

    Benny Lévy, dont le « père, qui parfois gagne et souvent échoue au jeu de l’import-export, ne pèse guère à la maison ; ni Benny ni son plus proche frère, Tony, ne comprennent exactement ce qu’il vend. »[9] Benny Lévy n’est pas français, il est né en Égypte, « où les Lévy mènent une existence tribale. La part de religieux est faible dans l’éducation des enfants (quoiqu’une grand-mère soit fille de rabbin). Le rite est plutôt un repère culturel, le rendez-vous du vendredi soir. On parle français. […] Mais l’usage de cette langue ʽʽétrangèreʼʼ est infiniment plus, pour la circonstance, qu’une séquelle de l’histoire. C’est un commun dénominateur entre l’aile religieuse et sioniste de la famille, qui se délite peu à peu, et l’autre aile, celle qui domine en participant de la subversion communiste. L’intériorité juive s’estompe, le ʽʽprogressismeʼʼ prend le dessus et les mots français servent de truchement à cette conversion. Que deviendront-ils plus tard, Tony et Benny, les deux jeunes garçons de la tribu ? En pareils lieux et à pareille heure, le choix est restreint. Commerçants ? Comme papa ? Jamais ! Rabbins ? Leur mère fut sioniste de cœur pendant les années trente, mais la pente n’est plus celle-là. Les figures fortes, l’oncle, le frère aîné, l’emportent. Tony et Benny ne seront ni commerçants ni rabbins. Ils seront révolutionnaires. »[10] Conséquence de l’opération franco-britannique de Suez, la famille Lévy quitte l’Egypte en mars 1957. D’abord pour Bruxelles, où Benny impressionne ses professeurs. En 1965, il est accepté à Normale Supʼ : « Sʼil pénètre en ces augustes lieux, ce n’est certes pas pour des raisons universitaires. Il est là parce que là se joue son rapport à la France. Et il est là non pour se couler dans le moule de l’élite française, mais pour le muer en bastion révolutionnaire. » [11] 

    Alain Geismar 

    Alain Geismar, qui est « un petit Juif né en 1939 »[12] et qui étudie à lʼÉcole des Mines de Nancy, « passe le plus clair de son temps au local parisien des Étudiants socialistes unifiés, dont il est un des chefs sous la houlette de Jean Poperen […]. En quatrième, il était dans la même classe qu’André Sénik, aujourd’hui son concurrent de l’UEC. Le jour de la mort de Staline, Sénik l’orthodoxe arborait une boutonnière et un brassard noirs. ʽʽEncore un cochon de moins !ʼʼ, lui a aimablement décoché Geismar. Sénik a répondu avec ses poings. »[13] 

    Daniel Cohn-Bendit 

    Le plus connu des soixante-huitards, Daniel Cohn-Bendit, étudiant à Nanterre où il est « le leader de la petite bande qui récuse les leaders »[14], est « un juif allemand né en France – complexe histoire qui produit un fils d’émigrés pas vraiment juifs et assez juifs pour mériter l’étoile jaune sous Vichy. Les parents Cohn-Bendit sont agnostiques, la mère parle un peu le yiddish, le père, pas du tout. À Berlin, où réside la famille, ce dernier exerce la profession d’avocat et défend les communistes et socialistes emprisonnés. Quand Hitler prend le pouvoir, les Cohn-Bendit s’exilent en France. Pendant la guerre, ils participent à la Résistance. Daniel naît à Montauban en 1945. Il ne reçoit aucune éducation religieuse, n’est pas circoncis. […] En 1951, son père regagne l’Allemagne pour y reprendre son métier d’origine. La mère reste en France avec Daniel et son frère aîné, Gaby. […] Son père meurt en 1959, sa mère en 1963. Bac en poche, il revient en France et s’inscrit à la faculté de Nanterre »[15] où il se revendique membre d’un groupuscule libertaire, Noir et Rouge, et s’inspire des réflexions de lʼInternationale situationniste de Guy Debord, qui a été fondée en 1957, mouvement politico-artistique à l’on doit la maxime « L’humanité ne sera vraiment heureuse que le jour où le dernier bureaucrate aura été pendu avec les tripes du dernier capitaliste. » (Dossier à suivre)  

    [1]  Ibid., p. 144.

    [2]  Ibid., p. 145.

    [3]  Le nom de la branche jeunesse du PCF avant qu’elle soit rebaptisée MJCF.

    [4]  Ibid., p. 133.

    [5]  Ibid., p. 134.

    [6]  Ibid., p. 294.

    [7]  Ibid., p. 230.

    [8]  Ibid., p. 265.

    [9]  Ibid., p. 272.

    [10]  Ibid., p. 272-3.

    [11]  Ibid., p. 279.

    [12]  Jean Birnbaum, Les Maoccidents. Un néoconservatisme à la française, Paris, Stock, 2009, p. 62.

    [13]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 76-77.

    [14]  Ibid., p. 392.

    [15]  Ibid., p. 392-393.  

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Les acteurs de la contestation [2]

    Guerre contre eux-mêmes ... 

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Les auteurs de Génération. Les années de rêve, Hervé Hamon et Patrick Rotman, ont dressé une longue liste des protagonistes de Mai 68. Nous reprenons ce qu’ils disent du milieu familial et social de chaque acteur.

    Jeannette Pienkny 

    Jeannette Pienkny, qui était la seule femme membre du bureau national du Mouvement de la jeunesse communiste au moment du XIVème Congrès du P.C.F., qui eut lieu au Havre en juillet 1956. Vingt ans plus tôt son père arrive en France. « Juif polonais, né à Lodz, il fut dirigeant de la Jeunesse communiste. Repéré par la police, il fuit en Allemagne, milite au P.C., que Hitler entreprend de démanteler. Arrêté durant un meeting, il est condamné, incarcéré. À peine libéré, il gagne Paris. À la déclaration de guerre, comme beaucoup d’immigrés d’Europe de l’Est, il s’engage. Il est fait prisonnier, revient en 1945. Jeannette ne découvre qu’alors son père. Elle a sept ans. Les souffrances et les déchirements intérieurs s’agrippent au cœur comme l’étoile jaune s’accroche à la poitrine : descentes de la milice, camps de réfugiés, ballottements d’autant plus effrayants qu’incompréhensibles. […] Chez les Pienkny, on parle yiddish ; la mère est couturière à domicile, le père ne ʽʽfaitʼʼ plus de politique, mais il en parle du matin au soir. Cet étrange assemblage d’éducation communiste et de culture juive – non religieuse – est au début des années cinquante le terreau commun de la bande que fréquente Jeannette. […] Pour ces jeunes juifs, l’antifascisme est incarné par le parti communiste. »[1] 

    Michèle Firk 

    L’une des grandes amies de Jeannette Pienkny s’appelle Michèle Firk : « Juive comme cette dernière – sa famille avait fui les pogroms d’Europe orientale au début du siècle –, elle a connu les persécutions raciales de la guerre. […] À dix-neuf ans, en 1956, elle prend sa carte du parti communiste ; mais son besoin d’action, son dégoût viscéral devant les horreurs de la guerre d’Algérie la détournent d’un engagement trop timoré à ses yeux. Elle entre dans les réseaux de soutien au F.L.N. »[2]

    Jean Schalit 

    Jean Schalit a des origines russes « mais son arrière-grand-père était le secrétaire de Théodore Hertzl, le fondateur du sionisme – d’ailleurs il fut l’un des douze pionniers qui émigrèrent en Palestine à la fin du XIXème siècle. […] Une branche de la famille a réussi dans la presse et possède la Société parisienne d’édition qui publie Bibi Tricotin, les Pieds nickelés, l’almanach Vermot. Mais le père de Schalit, par esprit d’indépendance, préférait travailler dans un journal économique, L’information. Homme de gauche, il a collaboré au cabinet de Léon Blum en 1936. Après la guerre, la Résistance, il dirige une publication de la C.G.T. […] En 1952, la police soviétique ʽʽrévèleʼʼ que des médecins voulaient assassiner Staline. Le compagnon de route se rebiffe ; il ne croit pas un mot de ce complot des ʽʽblouses blanchesʼʼ où les praticiens accusés ont surtout le défaut d’être juifs. Il s’éloigne du communisme au moment où son fils Jean, quinze ans, s’en approche. […] Communiste de marbre, il n’hésite pas à vendre, seul, LʼHumanité aux portes de l’institut d’études politiques où il est admis à la rentrée universitaire de 1956. Les chars russes tirent sur les ouvriers de Budapest, mais il reste fidèle comme un roc. […] Bientôt propulsé au bureau national de lʼU.E.C., il est chargé du journal Clarté »[3], qui est l’organe de la branche étudiante du PCF. 

    Serge July 

    Serge July, qui n’est pas adhérent à lʼU.E.C., est cependant un lecteur assidu de Clarté. Il a pour meilleur ami René Frydman, qui est étudiant en médecine. « July et Frydman se connaissent depuis le lycée Turgot, où ils étudiaient ensemble, et sont demeurés très liés. […] Imitant la moitié de leur classe, ils suivent les initiatives du M.R.A.P., un mouvement contre le racisme particulièrement actif dans leur quartier où les élèves d’origine juive sont nombreux – les parents de Frydman, immigrés de Pologne, se sont établis dans la confection. Le père July, lui, est un ingénieur des Mines, radical-socialiste, libre penseur et sceptique, qui n’essaie pas d’inculquer à son fils une quelconque orthodoxie politique. Pas plus que sa mère, catholique bretonne qui travaille chez Lelong, un atelier de haute couture. C’est elle qui l’élève, ses parents étant séparés. »[4] 

    Roland Castro 

    Roland Castro, né en 1940 à Limoges, étudiant aux Beaux-Arts et militant au Parti socialiste unifié (P.S.U.), se rappelle avoir dit, à propos du départ de Pierre Mendès France de la fonction de président du Conseil, en 1955, « lui qui est juif d’une lignée de juifs espagnols et grecs : eh oui, ils triomphent. Ils ont flanqué dehors le petit juif qui les dérangeait tant. Mais les petits juifs, tôt ou tard, rentrent par la fenêtre...ʼʼ »[5] Son père est « issu de la diaspora juive espagnole installée en Grèce, est né à Salonique. Mais, encore jeune homme, il émigre en France où il pénètre avec de faux papiers. Devenu représentant de commerce, il épouse à Lyon une juive grecque également de Salonique. Amoureux de son pays d’accueil, il s’engage en 1939 »[6] du côté de la France contre l’Allemagne nazie. Ania Francos, qui est la « fille d’un père russe et d’une mère polonaise, cachée de famille en famille durant lʼOccupation, faisait partie de la bande d’adolescents juifs qui se retrouvaient, le samedi et le dimanche, place de la République. »[7]  (Dossier à suivre)  

    [1]  Ibid. p. 48-49.

    [2]  Ibid., p. 52.

    [3]  Ibid., p. 53.

    [4]  Ibid., p. 127.

    [5]  Ibid., p. 76.

    [6]  Ibid., p. 119.

    [7]  nIbid., p. 89.

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Les acteurs de la contestation [1]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Dire à la fois que les mouvements radicaux d’extrême-gauche étaient dirigés par des Juifs et que ce sont ces mouvements qui sont à la source de la révolte étudiante qui déclencha la crise de mai-juin 1968 revient à considérer que le rôle joué par ces jeunes Juifs a été déterminant. Sans eux, il est légitime de se poser la question, Mai 68 aurait-il eu lieu ? 

    Yaël Auron insiste sur leur rôle majeur dans l’irruption des événements quand il écrit que « Mai 68 revêt des spécificités juives indéniables, authentiques et profondes. Ce sont dans une large mesure des motivations juives qui ont propulsé toute une génération de jeunes juifs dans la lutte révolutionnaire universelle. Elles trouvent leurs fondements dans les événements du passé le plus proche, la Seconde Guerre mondiale et la Shoah »[1]. Pour lui, leur faible nombre était compensé par la position éminente qu’ils occupaient dans les mouvements gauchistes. Ils se trouvaient aux places les plus stratégiques, de direction. En quelque sorte ils en étaient les pivots : « les juifs n’étaient qu’une infime minorité, bien que fortement représentés au sein des instances dirigeantes des groupes contestataires étudiants. »[2]

    Outre la J.C.R. de Krivine, Yaël Auron souligne qu’« [i]l en était de même au sein de la direction des autres organisations trotskistes où les juifs représentaient une majorité non négligeable si ce n’est la grande majorité des militants. […] Le mouvement maoïste, la Gauche prolétarienne, avait à sa tête deux juifs, Alain Geismar et Pierre Victor (Benny Lévy). »[3] Sans oublier le plus informel Mouvement-du-22-mars et son leader emblématique Daniel Cohn-Bendit, le plus célèbre des soixante-huitards.

    Dans un livre autobiographique ce dernier raconte une expérience qui l’a grandement marquée : « à quinze ans, je suis allé en Israël. J’ai travaillé dans un kibboutz. C’était très joli, tout le monde vivait en communauté, les gens s’entraidaient, solidarité, égalité, etc. Intuitivement, je devais avoir une position sioniste de gauche. […] J’étais à Nanterre lorsque éclata la guerre des Six-Jours. […] Nous n’avions pas conscience réellement du problème d’Israël : nous étions encore sous l’influence de l’idéologie sioniste que nous avions acceptée pendant des années »[4].

    Plus loin il développe le raisonnement suivant : « L’extrême-gauche, comme la gauche, a toujours répugné à se poser le problème de l’identité individuelle. Pour définir quelqu’un, on se réfère toujours à son appartenance de classe. Mais notre identité est le fruit de multiples expériences, parmi lesquelles le cadre de vie de notre enfance joue un rôle important. […] Cette société m’impose d’être viril – je suis un garçon, plus tard un homme – juif allemand, rouquin, plus ou moins beau »[5]. 

    Les auteurs de Génération. Les années de rêve, Hervé Hamon et Patrick Rotman, ont dressé une longue liste des protagonistes de Mai 68. Nous reprenons ce qu’ils disent du milieu familial et social de chaque acteur. 

    Alain Krivine 

    Commençons par Alain Krivine : « Son père, médecin stomatologue, n’a rien d’un ʽʽencartéʼʼ. Il lit Le Figaro, se proclame antiraciste, vote régulièrement à gauche mais avec la certitude, quand son suffrage se porte sur les communistes, que ces derniers ne prendront jamais le pouvoir. Il est né en France de Juifs russes immigrés, qui ont fui les pogroms avant 1917, et la femme qu’il a rencontrée était de même souche. […] La mère d’Alain, au fond, n’éprouve ni passion politique ni passion religieuse. Elle jeûne à Kippour parce que, dit-elle, face aux antisémites, il est bon de montrer une fois l’an qu’on est juif. »[6] 

    André Sénik 

    André Sénik « est né de parents juifs polonais, petits commerçants établis à Paris dans le quartier du Sentier vers 1930, à l’époque où la communauté juive en France – cent cinquante mille âmes – double de volume sous l’afflux des réfugiés de l’Est, dont la moitié provient de Pologne. La culture familiale est teintée de marxisme mais tout autant de sionisme. La première organisation que fréquente le jeune Sénik, le M.A.P.A.M. (le Parti unifié des travailleurs, à la fois sioniste et socialiste), est ainsi orientée : à gauche, et cependant en quête dʼEretz Israël. »[7] 

    Tiennot Grumbach 

    Quant à Tiennot Grumbach : « Sa mère est la sœur de Pierre Mendès France et dirige le commerce de vêtements, devenu petite maison de couture, qu’a fondé le grand-père Mendès. [Son] père, il est ʽʽdans les affairesʼʼ, au Brésil, où la Casa Grumbach connaît des hauts et des bas. »[8] 

    Jean-Paul Ribes 

    Jean-Paul « Ribes, lui, n’est pas juif pour deux sous. Un Français, vrai de vrai, issu d’une classique famille petite-bourgeoise – le père ingénieur à l’E.D.F., la mère qui ʽʽne travaille pasʼʼ. »[9]    (Dossier à suivre)   

    [1]  Yaël Auron, Les juifs d’extrême gauche en mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 39.

    [2]  Ibid., p. 23.

    [3]  Idem.

    [4]  Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Paris, Belfond, 1975, p. 10-11.

    [5]  Idem.

    [6]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. Les années de rêve, Paris, Seuil, 1987, p. 15-16.

    [7]  Ibid., p. 20.

    [8]  Ibid., p. 21-22.

    [9]  Ibid., p. 22.  

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • L’« avant-garde chien de garde » du Capital [3]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Le point de vue de « Rabi » 

    Par exemple, quelques mois après Mai 1968, dans la rubrique « Le carnet de route de Rabi » du périodique Information juive, on peut lire ces lignes :

    « Après la guerre des Six jours, et surtout après la conférence de presse de qui vous savez, le mécontentement était vif au sein de la communauté juive. Vinrent les événements de mai 1968. Le souci d’Israël fut écarté provisoirement, mis entre parenthèses. […]

    II faut maintenant parler des étudiants, sans paternalisme, sans complaisance. II y a un phénomène étudiant. C'est un phénomène mondial, ou semi-mondial. Partout où un mouvement étudiant a été déclenché, les Juifs s'y trouvèrent nombreux. À cela il y a des causes objectives. II faut retenir en effet que si, par exemple aux U.S.A. la classe d’âge nationale comporte 27 % d’étudiants, par contre la classe d’âge juive comporte 80 % d’étudiants. En France, il y a 8 à 10 % d’étudiants dans la classe d’âge nationale (à cause d'un secteur rural et d'un secteur ouvrier importants), mais dans leur classe d’âge, si l’on retient uniquement la masse de la communauté juive, les étudiants juifs sont au moins au nombre de 40 %. C’est pourquoi dans certaines universités ils constituent 10 % au moins de la masse des étudiants. Leurs traditions et leur culture font que ces étudiants juifs sont actifs, généreux, inventifs. Par ailleurs, la société universitaire est le type même de l’open society, ouverte à tous les courants libéraux, universalistes, socialistes. En Amérique du Nord, cette gauche étudiante est qualifiée de New left ; les étudiants qui appartiennent à cette nouvelle gauche (et n’oublions pas que tout le mouvement est parti en 1964 de Berkeley) sont généralement hostiles à tout militarisme. Placés devant le phénomène israélien, ils admettent difficilement le recours d’Israël à la violence, même pour sa défense, l’occupation militaire, les réalités implacables de tout pouvoir, et cette espèce de dichotomie qu’un attachement à Israël provoque inévitablement en eux. Cette nouvelle gauche symbolise le libéralisme messianique qui est devenu l’idéologie de la classe moyenne intellectuelle juive aux U.S.A. Ce sont là des faits que l’on ne peut minimiser, même si l’on est persuadé que nous assistons à la dernière métamorphose de l’aliénation juive. Le danger est grand, à la fois d’une rupture immédiate entre l’ancienne génération, toujours profondément attachée à Israël, et la nouvelle qui s’en écarte et surtout, à plus lointaine échéance, entre la communauté juive des États-Unis et Israël. […]

    Venons-en à mai 1968. Les Juifs furent nombreux parmi les cadres. On m'affirme même que certains, anciens membres de lʼHachomer, s’interpellaient en hébreu dans les manifestations, et que dans certains comités le seul Gentil était Sauvageot. Passons sur le folklore inévitable. À les entendre, parler des barricades (en hébreu on dit barrikadim), on dirait parfois déjà des anciens combattants. Cependant, lors d'une récente table ronde, dirigée par Albert Memmi, l’un des participants a parfaitement posé le problème : pour la première fois, je me suis complètement intégré aux débats qui se posent en France. Si le Mouvement réussit, je ne vois aucun sens à mon départ en Israël. Sʼil y a une fascisation du gaullisme ou une prise de pouvoir par le P.C. Français actuel, je lutterais de l’intérieur. Je n'irai en Israël que si toutes les issues sont bouchéesʼʼ (LʼArche, juin-juillet). C'est net. Depuis un siècle, la révolution a constitué l’éternelle fascination du monde juif sorti du ghetto. La révolution marcusienne en constitue le type ultimo et le plus dégradé. Car je comprends parfaitement et j’approuve la jeunesse étudiante de Varsovie, de Prague, de Madrid, de Sao Paulo, de Buenos-Aires, de Berkeley et de Berlin. Partout elle combat pour la liberté. Je ne comprends pas la jeunesse étudiante de Paris : une classe neuve apparaît, qui réclame pour elle des privilèges qu’elle estime insuffisants. Je le dis nettement, au risque de me couper de mes amis : ce combat n'est pas notre combat. »[1]    (Dossier à suivre)  

    [1]  Information juive, n° 186, octobre 1968. 

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  • Mai 68 • L’« avant-garde chien de garde » du Capital [2]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    La rivalité entre ashkénazes et séfarade 

    À gauche comme à droite, beaucoup partagent le même diagnostic : le « procès[1] historique du capitalisme » illusionna les gauchistes. Serge Audier, qui s’est intéressé aux discours de ceux qui jugent que Mai 68 fut globalement une négativité, constate que « l’une des thèses les plus en vogue est que mai 1968 n’a été que l’accoucheur de la société libérale capitaliste : les soixante-huitards se réclamaient de Mao et de Trotski, ils dénonçaient la société de consommation, alors qu’ils étaient à leur insu, en réalité, les meilleurs agents historiques de la société marchande et de consommation. »[2] Ainsi un sous-groupe se détache à l’intérieur de la bande des meneurs de Mai, dont les motivations ont pu en réalité être distinctes de celles des piétons qu’ils entraînèrent derrière eux.

    L’avant-garde étudiante a su déclencher une émeute dans le Quartier latin qui a progressivement embrasé l’ensemble du pays. Un phénomène en fait ni nouveau ni spécifique à la France, comme en atteste le commentaire de V. Choulgine sur les manifestations d’étudiants en 1889 à Saint-Pétersbourg : « Les longs couloirs de l’université grouillaient d’une foule de jeunes en effervescence. Je fus frappé de voir prédominer les Juifs. Étaient-ils plus ou moins nombreux que les Russes, je ne saurais le dire, mais ils prédominaient incontestablement, car c’est eux étaient aux commandes de cette mêlée tumultueuse en blousons. »[3] 

    Annie Kriegel précise que les ashkénazes étaient plus nombreux par rapport aux séfarades dans les instances dirigeantes des groupuscules gauchistes pour deux raisons. La tradition socialiste y était plus développée, et ce depuis plusieurs décennies. Le Bund, un mouvement socialiste spécifiquement juif qui s’étendait sur la Pologne, la Lituanie et la Russie avait été créé en 1897 à Vilnius. Un an plus tard il adhérait au Parti social-démocrate russe (PSDR) de Lénine. Mais en 1903, lors du IIème Congrès du PSDR, à Bruxelles, le Bund décidait de reprendre sa liberté en quittant le parti de Lénine.

    Beaucoup d’ashkénazes, qui arrivèrent en France essentiellement dans les années 1930, avaient été influencés, directement ou indirectement, par ce mouvement. La violente répression nazie et la guerre opposant l’Allemagne hitlérienne et l’Union Soviétique de Staline avaient renforcé leur inclination communiste. En revanche, toute cette histoire était étrangère aux séfarades, qui dans leur grande masse venaient d’Algérie, de Tunisie et du Maroc. Leur passé récent, marqué par le déchirement de l’exil dû à la décolonisation, ne les portait pas tellement à embrasser la cause communiste. Tel est notamment le cas du pied-noir Jean-Marc Salmon, qui dans sa prime jeunesse était plus Algérie française, c’est-à-dire bien à droite, que porté vers le gauchisme militant. C’est un « juif italien par son père, hispano-kabyle par sa mère, et rapatrié d’Algérie en 1961. […] Seul l’antisémitisme de ses copains de l’OAS l’a empêché de les rejoindre. Son virage à gauche, il l’a pris plus tard, préparant HEC dans la bonne ville de Nice »[4]. 

    À l’intérieur des instances de direction des groupuscules des révolutionnaires professionnels, la rivalité entre ashkenazim et sepharadim est palpable.

    Mais pas seulement : au sein de l’UNEF aussi, le principal syndicat étudiant, au milieu des années 1960, entre le sépharade Jean-Marc Salmon, qui en 1964, arrivé à Paris, en devient un cadre important, et l’ashkénaze Marc Kravetz, le premier représentant le courant des « statutaires », le second celui des « structuristes » : « Au cours d’interminables assemblées générales, les partisans des deux thèses dissertent, gagnent, perdent, regagnent. ʽʽQuel rabbin, ce Salmon ! ʼʼ, murmure un soir Kravetz, excédé par les arguties de son adversaire. Même là, l’éternelle rivalité entre les ashkénazes et les sépharades trouve son expression. »[5]

    Le 14 juin 1967, les « maos » sont réunis dans la salle V de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, le quartier général. Le séfarade Tiennot Grumbach « est sur la sellette »[6]. Il lui est reproché par Robert Linhart l’ashkénaze son rapprochement avec les concurrents du CMLF (Cercles marxistes-léninistes de France), en particulier pour l’organisation d’une manifestation contre Israël pendant la guerre des Six-Jours. « Tiennot aime Robert. Il lui voue une intense admiration – pour son brio, sa clairvoyance intellectuelle, son aptitude à rebondir au détour d’un rapport. Et il aime aussi l’homme privé, sa sincérité, sa passion, la qualité du rêve qui l’habite et le meut. […] Blessé, pâle, le camarade Grumbach empoigne à son tour le fouet :

    – Allons-nous supporter longtemps, crache-t-il d’une voix blanche, le style grand seigneur du camarade Linhart ? Ses coquetteries vestimentaires ? Son dandysme nonchalant qui ne l’empêche pas de distribuer, autour de lui, les consignes et les mauvais points ? Son mépris pour l’élaboration collective ?

    Tiennot défie l’assistance, monte d’un cran, apostrophe son ami les yeux dans les yeux :

    – Tu as de beaux costards, Robert, tu préfères le velours bien coupé. Tu ne te rases pas le matin pour ajouter une touche de négligence à ton élégance soignée. […]

    Tiennot, dans son emportement, a violé un tabou, déchiré le paravent d’une zone obscure. Et les autres s’engouffrent par la brèche. Haro sur la souffrance du camarade Linhart, sur sa hauteur, sur sa morgue ! Benny, un éclat d’ironie socratique dans l’œil, se garde d’enchérir, lui qui vit mal l’ascendant du Polack ashkénaze. »[7]

    Linhart, à ses yeux, « paraît moins étranger que distant – une distance dérangeante, provocante, lourde de sens, d’émulation. Un ashkénaze polonais (comme Jacques-Alain Miller) volontiers méprisant, dont les gestes et les mots trahissent une arrogance retenue. Le séfarade égyptien confie à son ami Broyelle, garanti goy, et, en la matière, témoin impartial, que Robert « a un côté polak. […] L’ ‘’ étudiant pauvreʼʼ méditerranéen se sent gauche, un peu emprunté, à côté du Parisien si parisien, juif comme lui et juif autrement que lui. »[8]

    Ce qui est corroboré par ailleurs, dans un livre du journaliste Maurice Szafran : « Le juif égyptien, pauvre et apatride, est en concurrence avec le dandy juif, parfaitement intégré à la société, personnage du Tout-Paris, si civilisé et si européen. »[9] 

    Si une telle thèse est quelque peu caricaturale elle repose sur un fond de vérité. Elle traduit une réalité que certains pourraient relever à des fins polémiques. Mais ce fait est indiscutable, corroboré par une grande variété de sources. Nous nous abstiendrons de les citer toutes, tellement elles sont nombreuses. Ce sont surtout des publications internes aux milieux juifs, très enclines à un nombrilisme que l’on ne saurait leur reprocher, qui ont insisté sur la « forte présence juive à la tête des organisations d’extrême gauche en France. »[10]   (Dossier à suivre)  

    [1]  Au sens de processus.

    [2]  Serge Audier, La pensée anti-68. Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte, Paris, 2008, p. 14.

    [3]  Alexandre Soljenitsyne, Deux siècles ensemble (1795-1995), I, Paris, Fayard, 2002, p. 265.

    [4]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. Les années de rêve, Paris, Seuil, 1987, p. 295.

    [5]  Ibid., p. 296.

    [6]  Ibid., p. 339.

    [7]  Ibid., p. 339-340.

    [8]  Ibid., p. 276.

    [9]  Maurice Szafran, Les juifs dans la politique française de 1945 à nos jours, Paris, Flammarion, 1990, p. 180.

    [10]  Yaël Auron, Les juifs d’extrême gauche en mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 146.

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • L’« avant-garde chien de garde » du Capital [1]

    Annie Kriegel

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Parmi les nombreux slogans de Mai 68, « Avant-garde chien de garde » est probablement celui qui est le plus directement anti-léniniste. Lénine, le chef de la Révolution dʼOctobre, avait révisé l’impératif de Marx d’après lequel la révolution doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes en mettant en avant le rôle du Parti comme « avant-garde de la classe ouvrière », au fond comme groupe messianique du prolétariat-Messie collectif ayant la charge de réaliser l’Eden des temps futurs, la « société sans classes »[1]. 

    Quelle avant-garde pour les masses ? 

    Lénine, il faut le souligner, considérait que « les juifs […] font d’excellents révolutionnaires de par leur obstination et leur fanatisme... C’est là (dans le monde civilisé) que les caractères éminents et universellement progressistes de la culture juive, son internationalisme, sa réceptivité aux mouvements avancés de l’époque, se sont clairement manifestés. Le pourcentage des juifs dans les mouvements démocratiques et prolétariens est partout supérieur au pourcentage des juifs dans la population. »[2]    

    LʼArmée rouge, qui assura sa pérennité au nouveau régime bolchevique, fut d’ailleurs fondée par un juif, Trotsky. Elle était, selon l’historien Yuri Slezkine, « la seule force qui régissait sérieusement et de façon consistante contre les pogroms antisémites, et la seule à être dirigée par un juif. Trotsky n’était pas simplement un général ou même un prophète : il était l’incarnation vivante de la violence rédemptrice, le glaive de la justice révolutionnaire et, simultanément, Lev Davydovitch Bronstein, ancien élève du heder de Schufer, à Gromoklei, province de Kherson. Les autres leaders bolchéviques les plus proches de Lénine pendant la guerre civile étaient Grigoriy Evseïévitch Zinoviev (Ovseï Gershon Aaronovitch Radomylski), Lev Borissovitch Kamenev (Rosenfeld) et Iakov Mikhaïlovitch Swerdlov (Iankel Solomon) »[3].

    L’universitaire américain signale en outre dans le même ouvrage qu’« il y avait beaucoup de fils de rabbin dans lʼArmée rouge. Ils combattaient contre les traditions arriérées et contre le capitalisme moderne, contre leur propre ʽʽnationalité chimériqueʼʼ et contre les fondations mêmes du vieux monde »[4].

    Ce qui d’ailleurs ne plaisait guère à Chaim Weizmann, le grand sherpa du sionisme qui en 1948 devint le premier président de l’État d’Israël. En 1903, effectivement, il s’en plaint dans une lettre : « En Europe de l’Ouest, on suppose généralement que l’ample majorité de la jeunesse juive de Russie est dans le camp sioniste. Malheureusement, c’est le contraire qui est vrai. La majeure partie de la jeune génération actuelle est antisioniste, non pas par désir d’assimilation, comme en Europe de l’Ouest, mais par conviction révolutionnaire. […] Il ne s’agit pas nécessairement de jeunes d’origine prolétarienne ; nombre d’entre eux viennent aussi de familles aisées, et, soit, dit en passant, il n’est pas rare qu’ils viennent de familles sionistes. Presque tous les étudiants appartiennent au camp révolutionnaire […]. C’est un spectacle terrible, dont la réalité échappe manifestement aux sionistes ouest-européens, que de voir la majeure partie de notre jeunesse – et certainement pas la pire – s’offrir comme candidats au sacrifice comme sous l’effet d’une fièvre. […] Le plus triste et le plus regrettable, c’est qu’alors même que ce mouvement mobilise une telle quantité d’énergie et d’héroïsme juifs et qu’il puise ses recrues essentiellement au sein de la communauté juive, il manifeste à l’égard du nationalisme juif une attitude de franche antipathie, allant parfois jusqu’à la haine fanatique. Les enfants sont en révolte contre leurs parents. »[5]

    Il est remarquable de voir à quel point les dernières lignes du propos de Weizmann résonnent avec le point de départ de la crise de mai-juin 1968, où la jeune génération – les enfants – se soulevèrent contre la vieille – les parents –. 

    La thèse d’Annie Kriegel qui met en lumière la prééminence juive à l’intérieur du gauchisme, a pour conséquence de suggérer que les différents leaders de Mai étaient reliés entre eux par un point commun autre que le goût pour la révolution communiste. Ils furent l’avant-garde, pour reprendre l’expression de l’ancien Premier ministre Manuel Valls, non de la République, mais du Capital, qui par nature est transnational, apatride.  (Dossier à suivre)   

    [1]  Plus exactement, Lénine avait poursuivi plus avant l’intuition du Marx observateur de la Commune de Paris, qui avait identifié comme cause principale de la défaite des ouvriers l’inexistence d’un parti organisé à même de mettre au point une logistique révolutionnaire suffisamment puissante pour permettre la victoire du prolétariat.

    [2] Lénine, Remarques critiques sur la Question nationale (1913), cité par Paul Lendvai, L’antisémitisme sans juifs, Paris, Arthème Fayard, 1971, p. 9. 

    [3]  Yuri Slezkine,  Le Siècle juif, Paris, La Découverte, 2009, p. 185.

    [4]  Ibid., p. 186.

    [5]  Cité par ibid., p. 165-166.

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Les meneurs de la « Commune étudiante » : un paradoxe français [3]

    Annie Kriegel

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    La détonante thèse de Kriegel 

    Elle avance que le choix des révolutionnaires professionnels, ces dissidents antisoviétiques de l’Ouest, mais aussi anti-américains (en apparence[1]), qui restaient fidèles à l’idéal communiste, entre le maoïsme et le trotskisme, se faisait sur la base de l’appartenance à la culture ashkénaze ou séfarade. Le maoïsme, indique-t-elle, avait les faveurs des séfarades, qui pouvaient y cultiver le tropisme oriental de leurs origines, quand les ashkénazes, par nostalgie du shttetel ou du kahal des contrées d’Europe de l’Est, retrouvaient dans la figure de Léon Trotsky un substitut à cette part d’eux-mêmes perdue à jamais après les affres des années terribles, et donc une façon de renouer les liens avec leurs ancêtres.

    « Ce n’est un secret pour personne que les étudiants d’origine juive occupent une place disproportionnée dans les groupes, mouvements et organisations, instances qui s’inscrivent dans la mouvance gauchiste »[2] et, plus spécifiquement, « le choix, qui amène chaque intéressé à donner une adhésion à tel groupe gauchiste de préférence à tel autre, semble obéir à des clivages dérivés de l’appartenance ethnique au sein de la communauté juive : car les jeunes ashkenazim se retrouvent plus volontiers trotskystes, les jeunes sephardim plus volontiers maoïstes […] Adhérer au trotskisme, c’est donc comme un retour au pays légendaire, c’est retrouver le climat adorable du schttetel dont les fils en révolte s’enfuyaient vers les universités occidentales conquérir le savoir profane et préparer la Révolution »[3]. Au sujet de l’engagement prochinois, « on voit bien comment des jeunes gens, dont l’enfance se déroule au sein de sociétés traditionnelles décomposées par le traumatisme de la colonisation et leur exposition forcée à la civilisation occidentale, peuvent être touchés par la variété maoïste dont les particularités tiennent à ce qu’elle s’est développée dans le cadre d’une société également traditionnelle et également disloquée par le choc de sa confrontation aux entreprises de l’impérialisme étranger. »[4]

    Kriegel conclut en disant que « le gauchisme est un phénomène essentiellement étudiant, s’il est même un phénomène d’étudiants aisés et très aisés, il n’apparaît pas qu’il touche de manière active un grand nombre d’étudiants aisés ou très aisés appartenant à des familles de bourgeoisie classique. […] Entre les divers sous-groupes dont les particularités sont susceptibles d’orienter leurs rejetons avec le gauchisme, se détache le sous-groupe juif. »[5]

    Benny Lévy l’Egyptien choisit lʼOrient lointain et son Empire communiste du milieu, quand Alain Krivine lui préféra lʼOrient proche du Yiddishland du fondateur de lʼArmée Rouge, celui en qui les juifs de Varsovie voyaient un libérateur pendant la guerre de 1919-1921 qui opposa la Pologne à la Russie soviétique.

    Daniel Cohn-Bendit s’amusait de cela quand il pointait du doigt les difficultés qu’avaient les militants gauchistes pour se mettre d’accord : « En France, les directions nationales des groupes d’extrême gauche pourraient parler yiddish, même si elles n’étaient pas d’accord entre elles »[6].Un autre trait d’humour assez semblable est abondamment repris à propos de la direction de la J.C.R. : s’il n’y avait Daniel Bensaïd (qui est séfarade) l’ensemble des membres du bureau politique pourrait parler le yiddish pendant leurs réunions. En réalité, d’après Yaël Auron, il y avait un non-juif au sein de l’organisation affiliée à la IVème  internationale et dirigée par Pierre Franck : « Sur les douze membres du bureau politique de la Ligue à ses débuts, s’ajoutaient à Bensaïd dix autres juifs originaires d’Europe de l’Est et un seul membre non juif. »[7]   (Dossier à suivre)    

    [1]  À ce sujet, Morgan Sportès souligne : « Beaucoup d’idiots utiles du stalinisme sont ainsi devenus, en toute innocence, et par le biais du maoïsme, des idiots utiles de l’atlantisme botté. […] Des partis maoïstes ont été créés de toutes pièces en Hollande, en Suisse, par la CIA. Les Brigades rouges italiennes ont été, elles aussi, influencées. », ibid., p. 195. Sportès explique en outre que depuis 1945 « les services américains ont manipulé – et financé à coups de dollars – la gauche et l’extrême-gauche antisoviétiques, dans le cadre de la guerre froide. […] Dans les domaines de la pensée, de l’esthétique, du syndicalisme, de la politique, la main de la CIA a joué. […] Corruption d’intellectuels de gauche, noyautage de journaux, de maisons d’édition, de boîtes de production cinématographique », ibid., p. 194.

    [2]  Annie Kriegel, « Gauchisme et judaïsme », LʼArche, n° 186-187, 26 septembre-25 octobre 1972, p. 36.

    [3]  Ibid., p. 37.

    [4]  Ibid., p. 38.

    [5] Idem.

    [6]  Daniel Cohn-Bendit, Le grand bazar, Paris, Belfond, 1975, p. 11-12.

    [7]  Yaël Auron, op. cit., p. 23. 

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 • Les meneurs de la « Commune étudiante » : un paradoxe français [2]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Les maoïstes et la cause palestinienne 

    La question palestinienne est la partie la plus saillante du panarabisme, mouvement qui revendique la souveraineté nationale des États du Moyen-Orient contre les ingérences occidentales. C’est à partir de 1967 et la guerre des Six-Jours qu’elle prend une ampleur considérable, non seulement au sein du monde arabo-musulman mais dans l’ensemble de la planète. Benny Lévy (Pierre Victor) a admis avoir été à l’origine de l’importation du conflit israélo-palestinien en France, afin de trouver une thématique faisant l’unanimité chez des immigrés arabes très divisés entre eux, pour ensuite prendre un virage à 180 degrés, comme le montre ce témoignage de l’ancien maoïste Ali Majri : « Pierre Victor, je l’ai rencontré longtemps plus tard, au milieu des années 80, dans un café proche de la fac de Jussieu où il enseignait la philo. Il avait balancé son marxisme-léninisme aux orties et renoué avec le judaïsme de son enfance. Un judaïsme ultra-orthodoxe ! Il m’a dit : le peuple palestinien n’existe pas. Il n’a pas le droit d’exister. ʼʼ Par la suite il est devenu rabbin... »[1] 

    Son parcours est décrit plus en détail dans un autre ouvrage : « Charismatique, porteur d’une hargne sacrée, ce normalien fut le chef de la Gauche prolétarienne avant de devenir le secrétaire de Sartre. Au cours de ce compagnonnage avec le philosophe existentialiste, il est peu à peu revenu à la Torah. En 2000, il a fondé lʼInstitut d’études lévinassiennes avec Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, deux philosophes qui furent jadis des maoïstes occasionnels. »[2]

    Benny Lévy ira jusqu’à lancer ironiquement : « Les Palestiniens ? C’est moi qui les ai inventés ! » Une provocation que son camarade Alain Geismar, ex-animateur du Mouvement du 22 mars et figure emblématique de Mai 68, explicite aujourd’hui ainsi : « Il faut bien voir qu’à l’époque, le Parti communiste régnait sur les ouvriers professionnels. Les seuls auxquels nous avions accès, c’étaient les ouvriers spécialisés, pour la plupart de jeunes immigrés. Or, dans les foyers de travailleurs, on s’était aperçus qu’à cause de leurs rivalités nationales, les Marocains, Algériens ou Tunisiens avaient du mal à militer ensemble. Donc on cherchait un point capable de les unir. C’est comme ça qu’est apparue l’affaire de la Palestine : comme une figure apte à empêcher les immigrés de se taper dessus. »[3]

    L’auteur du dit ouvrage, Jean Birnbaum, confirme l’importance du rôle joué par le maoïsme dans l’émergence de la question palestinienne en France. Il écrit que « les jeunes "gardes rouges" ont fortement contribué à populariser la cause palestinienne au sein de la gauche française, à une époque où celle-ci ne s’en souciait guère. Se replonger aujourd’hui dans la collection de leur journal, La cause du peuple, c’est découvrir une rhétorique antisioniste d’une virulence rare […]. Bien plus, le journal maoïste va jusqu’à recycler le vieil imaginaire antisémite »[4]. Ainsi les maoïstes contribuèrent de façon décisive à la création des Comités Palestine, dont Alain Geismar rappelle qu’ « ils étaient bourrés de militants juifs »[5]

     

    Il est une thèse portant sur les leaders de la crise de mai-juin 1968 qui mérite d’être mentionnée. Elle laisse pantois un universitaire spécialiste de l’extrême-gauche, qui avoue qu’il ne « peut ni la contredire ni l’approuver. »[6] Cette thèse nous la devons à l’historienne spécialiste du communisme Annie Kriegel.  (Dossier à suivre)   

    [1]  Cité par ibid., p. 142.

    [2]  Jean Birnbaum, Les Maoccidents. Un néoconservatisme à la française, Paris, Stock, 2009, p. 13.

    [3]  Ibid., p. 61-62.

    [4]  Ibid., p. 60.

    [5]  Ibid., p. 62.

    [6]  Jean-Pierre Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 308.

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    Dossier spécial Mai 68

  • Histoire : Mai 68 • Les meneurs de la « Commune étudiante » : un paradoxe français [1]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Quelque chose de contradictoire animait les passions politiques des leaders de Mai, couramment désignés par l’expression de « révolutionnaires professionnels »[1]. Cette contradiction résidait dans l’opposition entre leurs origines et leurs orientations en matière géostratégique, ces dernières étant fondées, guerre du Vietnam oblige, sur un anti-impérialisme américain radical. Ce qui explique ce paradoxe est justement le caractère mondial de leur combat : comme le souligna le président de Gaulle lors du Conseil des ministres du 5 juillet 1967 : « La jeunesse devient internationale »[2]. 

    Une patrie : la terre 

    Ces jeunes meneurs de Mai 68 se dépouillaient de la culture qu’ils héritaient de leur milieu familial pour se consacrer entièrement à la lutte de libération internationale. « En tant que ʽʽcitoyens du mondeʼʼ, universalistes et cosmopolites, ils étaient en quête d’une ʽʽpatrieʼʼ, des ʽʽracinesʼʼ en des lieux différents, physiquement, idéologiquement et intellectuellement éloignés : en Chine, en Amérique latine, au Vietnam ou en Algérie. »[3]

    Le groupuscule maoïste dont faisait partie Alain Geismar, l’une des figures majeures de la révolte étudiante, « était violemment antisioniste. Ses deux chefs pourtant, l’officiel comme l’occulte, Geismar et Victor (Benny Lévy), étaient juifs. Mais, à l’époque, il n’y avait rien là de paradoxal. On était ʽʽinternationalisteʼʼ. »[4]

    Relativement à cette question, Maurice Szafran relate le fait suivant : « Dès 1967, au lendemain de la guerre des Six-Jours, Tony Lévy, le frère de Benny, avait fondé à la Cité universitaire un comité des étudiants juifs antisionistes. Le terreau idéologique était on ne peut plus simple. Il tournait autour d’une de ces ʽʽévidencesʼʼ qui fondent le gauchisme : Israël n’est qu’un instrument de l’impérialisme américain. […] Les frères Lévy comptent parmi les premiers responsables gauchistes à comprendre que la cause palestinienne peut leur être utile. Et sur deux plans : faire apparaître de nouveaux héros au firmament de la révolution, s’adresser, par ce biais, aux ouvriers immigrés d’origine arabe. Au fellagah du FLN et au vietcong du FNL doit succéder le fedayin du Fath. »[5] Méprisés par les ouvriers français, les militants de lʼUJC(ml) étaient contraints de se tourner vers les travailleurs immigrés, essentiellement d’origine maghrébine, afin de pouvoir espérer recruter de nouvelles ouailles. 

    Ce groupuscule prochinois fut dissous avec d’autres après les élections législatives de juin 1968 : il fut rebaptisé Gauche prolétarienne. Cette organisation s’attelait notamment à diriger son action militante autour du thème de la défense de la cause palestinienne. Par exemple avec la tenue d’un meeting en 1970 : « Hautparleurs, musique orientale, grands discours en arabe, en français. Drapeaux palestiniens déployés, vert, blanc avec croissant rouge. Portraits de Yasser Arafat. Banderoles... On distribue des tracts du Comité Palestine : En Palestine tout le monde se bat pour la liberté. Pas seulement les feddayin mais aussi les femmes et les enfants. Ils se battent pour reprendre la terre que l’occupant sioniste leur a volée. »[6]

    La même année la GP organisait une manifestation en faveur de la cause arabe en rendant hommage à son avocat le plus célèbre. « Le 28 septembre 1970 Nasser meurt. Ses funérailles auront lieu le 1er octobre. Les maos flairent là ʽʽun bon coupʼʼ. La mort du président égyptien, le Raïs, a déclenché en effet une émotion immense dans le monde arabe, et bien entendu chez les immigrés... Porte Zola, dès avant six heures du matin, on installe des panneaux : portraits du Raïs, d’Arafat, photos de feddayin, kalachnikov au poing. En célébrant Nasser, les chefs maos mettent de l’eau dans leur vin. Ils le méprisent en fait. C’est un larbin de Brejnev, se disent-ils en aparté. Il bouffe à la fois au râtelier du KGB et de la CIA ! Il trahit les Palestiniens... L’Egypte est soutenue par l’URSS. Et la Chine joue contre l’URSS au Moyen-Orient. Mais avec les immigrés arabes, qu’on veut séduire, on n’entre pas dans ces considérations...

    – Pour les funérailles de Nasser, on n’a été que deux cents, au départ, à débrayer dans lʼîle Seguin, raconte un mao maghrébin, surtout des Arabes. […] Régulièrement des camarades prenaient la parole. Et puis on est allé déjeuner à la cantine. Pendant le repas et après, on n’a pas arrêté de discuter. Porte Zola, à la sortie de l’usine, les discussions se poursuivent. […] On argumente, on sʼengueule :

    - Un État palestinien ? On n’en veut pas. Qu’est-ce que ça serait ? Un grand camp de réfugiés surveillé par des flics sionistes ! Non... Il faut poursuivre la révolution, renverser les sionistes et tous les États arabes réactionnaires !

    - On libérera aussi les Juifs de Palestine de la dictature sioniste !

    - Pour les immigrés, ici, en France, il est clair que la seule solution ce sont les armes !

    - Les Français ont trop tendance à vouloir régler les choses pacifiquement. Nous, les maoïstes arabes, quand nous luttons ici contre les patrons, nous luttons en même temps contre les réactionnaires arabes. Notre combat est mondial !...

    Un Maghrébin, portant un paquet de journaux, se glisse dans le groupe, criant :

    - Lisez Fedaï, journal antisémite.

    Un lieutenant de Victor le rabroue. Le vendeur corrige alors le tir :

    - Lisez Fedaï, journal antisioniste ! »[7] 

     

    Cette anecdote illustre bien les ambiguïtés auxquelles étaient confrontés les gauchistes, dont les maoïstes en particulier, dans leur combat antisioniste.  (Dossier à suivre)     

    [1]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. Les années de rêve, Paris, Seuil, 1987, p. 313.

    [2]  Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, III, Paris, Fayard, 2000, p. 250.

    [3]  Yaël Auron, Les juifs d’extrême gauche en mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 278.

    [4]  Morgan Sportès, Ils ont tué Pierre Overney, Paris, Grasset, 2008, p. 121.

    [5]  Maurice Szafran, Les juifs dans la politique française de 1945 à nos jours, Paris, Flammarion, 1990, p. 188.

    [6]  Morgan Sportès, op. cit., p. 121.

    [7]  Ibid., p. 141-142.

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 : La contre-culture : ses origines, sa fonction [3]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Généalogie d’une récupération 

    Dans l’histoire de la « génération 68 », « on peut distinguer trois phases. La première est gauchiste. La seconde est contre-culturelle, mais elle n’oppose pas une génération aînée ʽʽdʼhumeur révolutionnaireʼʼ à une génération cadette dʼʽʽhumeur contre-culturelleʼʼ […] : la "génération de mai 68ʼʼ s’est convertie à la contre-culture qu’elle à la fois importée (des États-Unis) et inventée et qu’elle inculque à de nouvelles générations […]. La troisième phase n’oppose pas une nouvelle génération néo-libérale à des générations aînées contre-culturelles : de même qu’elle s’était convertie du gauchisme à la contre-culture, la génération de mai 68, fidèle à sa vocation prophétique, s’est encore convertie de la contre-culture au néolibéralisme. »[1]

    Gérard Mauger avance que le style gauchiste, qui est une vulgate marxiste réduisant la complexité des rapports sociaux à un affrontement entre une « bourgeoisie » et un « prolétariat », « peut être décrit comme un métissage de populisme et d’ascétisme, de dogmatisme et d’anti-intellectualisme, de spontanéisme et de dogmatisme, d’ouvriérisme et d’élitisme, de marxisme-léninisme et d’anticommunisme »[2]. Il est d’essence petite-bourgeoise voire bourgeoise, néanmoins sa vision du monde social est telle qu’il a pour groupe de référence le peuple, qui n’est en réalité pour lui qu’un concept abstrait. Autrement dit il idéalise un peuple qu’il se représente de façon romanesque et théorique. Et ce dans la continuité du marxisme qui assigne un rôle messianique aux masses populaires. 

    En outre pour Mauger le « style ʽʽcontre-culturelʼʼ, dont la notion de ʽʽmarginalitéʼʼ est le concept-clé », résulte de la « désillusion gauchiste » et correspond à l’ « adaptation de la contre-culture américaine » ainsi qu’à la « vulgarisation de la ʽʽphilosophie du désirʼʼ, dernier cri de l’avant-garde philosophique d’alors. Dans une critique de l’Ant-Œdipe publiée dans Libération en 1972, Robert Linhart écrit : ʽʽces gauchistes vieillissants […] cherchent, en vagues successives, une voie pour s’intégrer dans la société sans paraître, à leurs propres yeux, se renier. Encore contestataires dans la forme, ayant fait leur reddition en leur for intérieur, ils sont pour des maîtres à penser la ʽʽdéculpabilisationʼʼ, la reconnaissance du désir, la ʽʽdéterritorialisationʼʼ, une base sociale et un public tout trouvéʼʼ. »[3]

    Mauger précise que la marginalité signifie « aussi bien la sécession, la retraite, le repli, l’isolement, l’autarcie que la contestation, la dissidence, la rébellion, la révolte. La notion est aussi connotée spatialement, temporellement et socialement. Elle s’applique à des pratiques et des dispositions aussi hétéroclites en apparence que la vie communautaire, la consommation de drogues, la route, le mysticisme, la libération sexuelle, le goût du ʽʽnaturelʼʼ et des ʽʽproduits naturelsʼʼ, le zen et le yoga, etc., à des populations aussi diverses que les femmes, les jeunes, les minorités sexuelles, religieuses, ethniques, etc. »[4]. En exaltant la singularité, l’individualité (la fameux « droit à la différence »), la contre-culture se fait le chantre de l’individualisme, et donc d’un libéralisme nouveau. Comme l’ont notamment signalé Luc Ferry et Gilles Lipovetsky, Mai 68, était, dès l’origine, fondamentalement individualiste.      

    L’hédonisme au service du marché 

    Ce néo-individualisme issu de la contre-culture des sixties est fondé sur l’hédonisme. Le sociologue Henri Mendras écrivit : « Parmi les thèmes soixante-huitards, ʽʽtout, et tout de suiteʼʼ ne faisait qu’exprimer de façon extrême une progression lente et continue de l’hédonisme. Le fait que plaisir et jouissance, naguère considérés comme mauvais et dangereux, soient aujourd’hui reconnus comme licites et ouvertement désirables, est aussi un changement dans les normes morales plus que dans les comportements. »[5] L’universitaire aurait pu mentionner un autre slogan emblématique de ce tournant hédoniste, le célèbre « jouir sans entraves ». Un an plus tard Serge Gainsbourg qualifie l’année 1969 d’année érotique : la luxure est érigée en vertu cardinale. Au même moment on constate « l’apparition du nu au cinéma, dans les magazines, sur les affiches et enfin sur les plages. »[6] Le chanteur originaire d’Europe de l’Est et issu d’une famille juive chante aussi Sea, sex and sun...

    Le sexe sort de la sphère intime, gagne la sphère publique : une révolution s’opère. À partir des sixties, « dans les magazines féminins, le sexe est sans doute le thème le plus abondamment traité »[7].         

    L’exaltation du désir individuel casse les vieux tabous, ces vieux tabous qui freinent l’extension de la logique marchande à ce qui reste encore du mode de vie traditionnel. La contre-culture est ainsi le moyen par lequel le capitalisme a intégré son antithèse, le gauchisme. Lénine inventa ce terme de « gauchisme » qu’il qualifia de maladie juvénile du communisme n’en n’aurait certainement pas cru ses yeux en s’apercevant qu’il serait devenu plus tard un remède du sénile capitalisme, au moment de son énième entrée en état de crise. À partir de 1965, indique Mendras, « la productivité du capital fixe, en croissance depuis 1946, commence à baisser. »[8] Le sénile capitalisme, par l’intermédiaire du triptyque gauchisme-contre-culture-néolibéralisme, a pu prendre un coup de jeune salvateur.  (Dossier à suivre)    

    [1]  Gérard Mauger, « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une histoire de la génération de Mai 68ʼʼ, dans Jacques Chevallier (dir.), Lʼidentité politique, Paris, PUF, 1994, p. 216-217.

    [2]  Ibid., p. 218-219.

    [3]  Ibid., p. 222-223.

    [4]  Ibid., p. 225.

    [5]  Henri Mendras, La Seconde Révolution française (1965-1984), Paris, Gallimard, 1994, p. 402.

    [6]  Ibid., p. 410.

    [7]  Ibid., p. 411.

    [8]  Ibid., p. 16.  

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    Dossier spécial Mai 68

  • Mai 68 : La contre-culture : ses origines, sa fonction [2]

     

    Par Rémi Hugues 

    Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.

     

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    Les sources véritables de la contre-culture 

    Comme parrains de la contre-culture des sixties, également appelée world pop culture, on retrouve Israël Regardie et surtout son maître Aleister Crowley, qui étaient des adeptes de l’occultisme et de la magie sexuelle. Ils ont fasciné les stars de la musique anglo-saxonne de cette époque. La pop music, qui connut rapidement un succès planétaire, était en réalité d’inspiration gnostique et kabbaliste ; elle véhiculait les principes idéologiques de la société secrète de Crowley, lʼOrdo Templi Orientis, synthétisés dans la formule alors très en vogue « sexe, drogue et rockʼn roll ». Pour les rock-stars comme John Lennon, Crowley était une idole, une icône. Sur la pochette de l’album des Beatles Sergent Pepperʼs lovely hearts club band figure une photo de Crowley, l’homme qui aimait se faire appeler « La Bête 666 ». D’autres chanteurs célèbres lui vouent un véritable culte : Jimmy Page, Jimmy Hendrix, Led Zeppelin, Ozzy Osbourne et Marylin Manson. Outre l’apologie de la pratique d’une sexualité libre et sans entraves ni tabous (inceste, pédophilie, zoophilie), lʼO.T.O. militait pour la massification de la consommation des drogues. Timothy Leary, le successeur de Crowley à la tête de l’institution ésotérique, affectionnait tout particulièrement le L.S.D. ; il vantait la prise de cette substance psychédélique qui venait d’être découverte par Hoffmann. Le festival de Woodstock, qui eut lieu un an après Mai 68, pendant l’été 1969, fut dans un sens, pourrait-on dire, la grande festivité suscitée par lʼO.T.O., dont le succès planétaire fut si retentissant qu’il marqua une génération entière, qui, répartie aux quatre coins du monde, se réappropria la maxime hippie « peace and love » et l’esprit du flower power. Et les entreprises qui s’étaient spécialisées dans le confection de pantalons « patte dʼélph » virent leurs bénéfices s’envoler spectaculairement à la suite du concert géant de Woodstock, qui inaugure l’ère de lʼhomo festivus.

    Cette contre-culture des sixties, essentiellement musicale et festive, se propagea en France, on l’a dit, via Daniel Filipacchi, l’astucieux inventeur de l’émission radiophonique et du magazine Salut Les Copains, qui imprégna l’esprit des baby-boomers qui à leur tour aspirèrent à la libération sexuelle chère à Aleister Crowley, qui signifiait la désinhibition de tous leurs désirs, de toutes ces pulsions qu’ils n’avaient désormais plus à refouler mais à vivre pleinement. 

    La contre-culture représente le chaînon manquant entre deux idéologies diamétralement opposées, le gauchisme, d’inspiration marxiste-léniniste, et le néolibéralisme, idéologie de légitimation du système capitaliste. Elle est l’étape de transition entre une critique radicale du système et une dialectique, un discours, d’accompagnement du système. Étape nécessaire au ralliement des gauchistes : sans elle ils n’auraient pu concevoir cette rupture dans leur engagement politique que comme une trahison ; or ils n’ont pas eu conscience de cela. Passant, via la contre-culture, du gauchisme au néolibéralisme, ils continuaient à se considérer comme des rebelles, des ennemis du système.  (Dossier à suivre)   

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