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Actualité Monde

  • Maître du monde ?

     

    Par Hilaire de Crémiers

     

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    Il serait temps de sortir des rêves conceptualisés par des théories fumeuses pour voir la réalité en face. Oui, le monde change mais pas comme on le prétend. 

    Donald Trump est-il le maître du monde ? Une sorte de fou narcissique tel que le dépeint la presse occidentale, qui se livre à des impulsions sans cohérence et qui risque de faire exploser la planète ? Cette explication simple, et sans doute trop simpliste, ne rend pas compte, sinon du personnage, du moins de son action. L’observateur attentif et qui tient compte de ce qu’il dit et de ce qu’il fait, ne peut que constater que l’homme ne cherche pas, mais absolument pas, à être le maître du monde. À la vérité, il s’en moque, il l’a assez proclamé. Il a même affirmé le contraire. America first, l’Amérique d’abord, c’est son unique ligne de conduite ; et le reste est traité en conséquence . Les fortes personnalités qu’il a choisies et qui forment son entourage, agissent dans la même perspective. Aucune idéologie. Des choix pratico-pratiques assaisonnés de chantages, tels qu’en fait un patron d’affaires, et toujours aux limites de l’inconvenance. C’est pourquoi on s’acharne sur sa vie privée pour le faire tomber.

    Trump veut et fait

    Pour chaque dossier, il sait ce qu’il veut…et il l’obtient. Du moins, jusqu’à présent. Il dit, il fait et, pour le moment, il gagne….avec des risques qui peuvent être terribles mais qui sont toujours calculés.

    Pour la Corée du Nord, quelle que soit la rencontre du 12 juin, il est impossible de nier que par ses agitations il a fait bouger les lignes, plus que tous ses prédécesseurs qui les ont plutôt figées. C’est son pays qui en tirera profit à tout point de vue. La Chine traite : elle accepte finalement les conditions imposées par les États-Unis, pour compenser le déficit de la balance commerciale. Elle tient, certes, la dette américaine, en partie, mais cette dette la tient pareillement. Canada et Mexique devront suivre ; leurs ripostes n’auront pas d’effets véritables.

    Quant à l’Europe, elle n’a pas connu de moratoire à l’augmentation des droits de douane ; il est vrai que pour le moment – et pour ce premier essai, car il y aura des suites – c’est de peu de conséquence, mais la Commission européenne en est à imaginer quelques mesures de rétorsion sur des produits de luxe ou des produits alimentaires ciblés, de peu de conséquence aussi. Cependant l’Europe a tout à craindre, du coup, de la surproduction chinoise et mondiale en acier et en aluminium qui cherchera à s’écouler sur les pays sans défense.

    Emmanuel Macron en a appelé à l’OMC en dénonçant une illégalité internationale dont Trump « se fiche » complètement. Ce sera l’OMC qui sera obligée de réviser ses règles pour donner satisfaction à Trump qui ne veut plus voir son pays pillé par les Chinois – entre autres sur les brevets –, envahi par les produits étrangers, déstructuré par une concurrence sauvage. Qui ne lui donnerait raison ? Son action ne tend qu’à restituer tous les atouts aux États-Unis. Sa politique budgétaire, économique et commerciale a relancé avec vigueur la croissance américaine ; il n’y a pas de chômage aux USA et il est le maître du dollar, de sa monnaie qui est encore la monnaie du monde – et donc, comme disait l’autre, le problème des autres – et ce par quoi il le tient dans son étreinte. Éternelle Amérique ! Rien ne change depuis 50 ans !

    Le maître des USA

    Et donc Trump, par le moyen du dollar, dicte sa politique au Moyen-Orient. Son but est de coincer l’Iran, de forcer la République islamique à se désengager des pourtours d’Israël et de la péninsule arabique ; il n’est pas le maître du monde, mais il est le maître des sanctions. Et l’Europe et la France et l’Allemagne seront obligées de se courber devant sa décision. Peugeot, Total se retirent d’Iran. Que s’imagine Macron ? Trump s’est laissé caresser par le président français mais, en tant que président de l’Amérique, il ricanait intérieurement : il n’a pas changé sa politique d’un iota. Ce qu’il veut, c’est précisément désengager les forces américaines du Moyen-Orient et n’agir que par les ressorts dont il est sûr. Il ne veut plus de dépenses qu’il juge inutiles afin de renforcer, au contraire, les dépenses qu’il sait demain être utiles à la puissance de son pays. America first ! Ce comportement est peut-être idiot au jugement de Macron, mais il est à peu près sûr que Trump, en dépit de toutes les attaques dont il est l’objet, a rendu fierté et assurance de prospérité à ses compatriotes de toutes catégories sociales. C’est un gage pour les fameuses élections intermédiaires de l’automne 2018 et qui sait…Car s’il ne se conçoit pas comme le maître d’un monde où il ne songe qu’à faire triompher les intérêts américains, il est encore et incontestablement, en dépit de l’envie, le maître des USA. Ce n’est pas rien, président des États-Unis !

    Macron et l’Europe

    Et Macron ? Lui qui, sans doute, souriait de Trump et de Poutine tant il était sûr de sa vision du monde qu’il croyait supérieure à la leur, évidemment !

    Car il avait, il a encore une vision du monde dont il se croit le penseur et le maître. C’est un projet où il ne conçoit la France que dans l’Europe et dans une Europe de plus en plus européenne et donc intégrée, et cette Europe dans un monde de plus en plus mondialisé et donc uni.

    Tous ses discours portent depuis le début de son quinquennat la marque de cette obsession visionnaire ; ils ont été analysés dans ces colonne, un à un : homélie sur la Pnyx, cours à la Sorbonne, exhortation à Davos ; « nouveau contrat » français de société, « contrat européen », « contrat mondial » ! Ce sont ses mots.

    Et puis voilà que tout change autour de lui. L’Angleterre, contrairement à ce qu’il pense, ne reviendra jamais dans l’Union européenne ; elle en sort définitivement et vraisemblablement à son avantage. Les pays de l’Est font sécession ou pratiquement ; ils sont en conflit avec la Commission européenne dont ils refusent directives, règlements et décisions. La Slovénie vient, elle aussi, de voter « populiste ». L’Autriche prend la tête de l’Union européenne en juillet. L’Italie de Giuseppe Conte, de Matteo Salvini, de Luigi Di Maio est décidée à l’affrontement. Devant le sénat italien, le président du Conseil a défini la nouvelle politique italienne ; il n’y est pas allé de main morte ; il s’est déclaré ouvertement anti-système : « Si le populisme est la capacité d’écouter les besoins du peuple, alors nous nous en revendiquons ». Tout sera remis en cause : les budgets, la zone euro sinon la monnaie unique, les directives qui nuisent aux intérêts nationaux italiens, la politique migratoire européenne dont « le système de Dublin » qui pénalise effroyablement l’Italie et dont elle veut se libérer pour mener comme elle l’entend sa propre politique. Il n’est pas jusqu’à la politique étrangère où l’Italie ne souhaite retrouver son indépendance en annulant, quant à elles, les sanctions contre la Russie. Qui ne lui donnerait raison ?

    L’Allemagne, elle-même, maintenant, doute de l’Europe et pas seulement l’Afd. Merkel recule devant les propositions de Macron ; elle sait fort bien où en est l’opinion allemande. Toutes les contorsions de Macron qui fut le conseiller de Hollande, visent à une plus grande intégration budgétaire et financière pour, au final, davantage répartir les charges et les risques de la dette. Eh bien, l’Allemagne n’en veut pas et si FME il y a, il sera à ses ordres.

    Ce n’est pas seulement le monde qui échappe à Emmauel Macron, c’est bien l’Europe sur laquelle il a tout misé et qui ne répond plus à aucune de ses conceptions, qu’il croyait naïvement progressistes comme les lui avaient enseignées ses professeurs, et qui sont toutes dépassées. Il est probable que ses réformes en France qui chamboulent tout, en perdront leur sens.

    Les élections européennes de 2019 où il pense rebondir à la manière de la présidentielle française de 2017, seront un enjeu crucial. Il le sait. Mais la volonté ne suffit pas. C’est d’abord un jugement politique droit dont l’homme d’État doit être doté.     

    Hilaire de Crémiers

  • Religions : Ouvertures arabes

     

    Par Annie Laurent

     

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    Le cardinal Raï était au Qatar en avril, après avoir été en Arabie-Séoudite en novembre 2017, suivi le mois dernier par le cardinal Tauran, représentant le Saint-Siège. Ces visites dans le berceau de l’islam sont des premières : vont-elles inaugurer une situation nouvelle pour les chrétiens sur place qui ne bénéficient d’aucun lieu de culte ? Analyse. 

    Du 22 au 26 avril dernier, le cardinal Béchara-Boutros Raï, patriarche d’Antioche des Maronites, dont le siège est au Liban, s’est rendu à Doha, capitale de Qatar, pour une visite pastorale d’où la politique ne fut cependant pas absente. Le but principal de ce voyage était de poser la première pierre d’une église qui sera dédiée à saint Charbel. Cet édifice catholique voué au rite syriaque voisinera avec l’église latine Notre-Dame du Rosaire, consacrée en 2008, et avec d’autres lieux de culte chrétiens relevant de rites orthodoxes (grec, copte, syrien, indien) et protestants. L’ensemble est regroupé dans un complexe bâti sur des terrains qui ont été offerts aux Eglises par l’émirat, suite à l’établissement de relations diplomatiques avec le Saint-Siège, intervenu en 2003. Certes, l’endroit est situé loin du centre de Doha et, de l’extérieur, aucun signe - ni croix ni clocher - n’indique l’identité des bâtiments. Mais les 150 000 chrétiens, dont 60 000 catholiques – ils sont tous étrangers puisque, dans toute la péninsule Arabique, la nationalité se confond avec l’islam - qui vivent et travaillent dans ce petit et riche pays riverain du golfe Persique, peuvent désormais pratiquer leur religion, alors que l’idéologie officielle est le wahhabisme, comme dans le royaume voisin d’Arabie-Séoudite, qui en est le berceau.

    Pour les 30 000 Libanais, majoritairement chrétiens, établis dans l’émirat qatariote, la nouvelle est donc bienvenue. Le chantier de la future église vient peut-être récompenser ces résidents auxquels l’émir Tamim ben Hamad El-Thani, à l’issue d’un entretien avec le patriarche Raï, a rendu hommage pour leurs « efforts continus et discrets pour le développement du pays », tandis qu’un de ses ministres, dans une allusion à leur discrétion, déclara apprécier l’attitude de ces chrétiens qui « se conforment à la loi et connaissent leurs limites ». Des immigrés exemplaires donc !

    Pour le chef de l’Eglise maronite, ce voyage s’inscrivait dans une démarche plus stratégique destinée à consolider le rôle des chrétiens, et donc leur pérennité, au Proche-Orient. Il n’a pas manqué de souligner l’importance qu’il attache à la bonne santé spirituelle de ses fidèles. Durant la cérémonie religieuse, commentant le choix de l’ermite libanais, mondialement connu et vénéré, comme patron de la future paroisse, il a déclaré : « Les saints rapprochent les gens. L’émir sait que saint Charbel renforcera les liens d’amitié entre le Liban et Qatar ». Une façon de montrer que les chrétiens ne doivent pas vivre isolés de leur environnement arabo-musulman. S’il s’est prêté de bonne grâce à la visite guidée du Musée islamique de Doha, le prélat maronite a par ailleurs offert à la nouvelle Bibliothèque nationale, inaugurée le 15 avril, un ouvrage intitulé Les racines du christianisme.

    A Beyrouth, des observateurs ont fait le lien entre ce déplacement et la visite officielle – passée inaperçue en France - du patriarche Raï à Riyad, capitale de l’Arabie-Séoudite, les 13 et 14 novembre 2017, à l’invitation du roi Salman ben Abdelaziz. Contrairement à Qatar, où son prédécesseur, le cardinal Nasrallah-Boutros Sfeir, s’était rendu en 2008, et à d’autres pays du golfe Persique, où l’un et l’autre sont déjà allés, aucun haut dignitaire religieux chrétien n’avait posé le pied en Arabie depuis Mahomet, soulignait alors un journaliste libanais (1). « Je n’imaginais pas pouvoir venir un jour ici », avait confié le patriarche à ses compatriotes réunis à l’ambassade du Liban à Riyad. Et d’ajouter : « Nous allons maintenir une amitié forte entre l’Arabie-Séoudite et le Liban » (2).

    Il est vrai que celui que la presse séoudienne a désigné comme « le chef de l’Eglise libanaise » était reçu avec tous les honneurs par le « custode des deux saintes Mosquées » (La Mecque et Médine). Les médias locaux ont d’ailleurs consacré à cet événement une place de choix. Les croix pectorales portées par le patriarche et l’archevêque maronite de Beyrouth, Mgr Boulos Matar, qui l’accompagnait, étaient bien visibles sur certaines photos. Une façon de montrer l’ouverture d’un islam dont nul n’ignore pourtant l’intransigeance, sans omettre les injustices qu’il inflige aux 1, 5 millions de chrétiens de diverses provenances (parmi lesquels 100 000 Libanais) qui, par leur labeur et leurs sacrifices, contribuent amplement à la prospérité du royaume sans bénéficier du plus élémentaire droit dans le domaine religieux (3). Sur le fond, l’accent a été mis par les Séoudiens sur la nécessaire collaboration entre les religions et les cultures pour lutter contre la violence et le terrorisme, promouvoir le pardon, la sécurité et la paix. « Le patriarche au royaume de la tolérance et de la modération : main dans la main pour rejeter l’extrémisme », titrait le journal El-Riyad (4).

    Il s’agissait donc véritablement d’une visite historique et hautement symbolique, sans doute rendue possible par le nouveau contexte qui résulte du programme de modernisation sans précédent, le plan Vision 2030, inauguré par le jeune prince héritier, Mohamed ben Salman (« MBS », 32 ans) (5). « Dans ce pays, qui n’a aucune relation officielle avec le Vatican, où la liberté religieuse n’existe pas, où il est interdit de construire des églises, cette invitation officielle revêtait un caractère exceptionnel », soulignera le cardinal Raï après son retour. Pour lui, ce voyage a ouvert une histoire nouvelle entre une Eglise arabe catholique et ce royaume musulman ultrareligieux. « J’ai eu le sentiment que la méfiance pouvait faire place à des rapports sincères nouveaux entre nos deux religions » (6). Le prélat veut croire en la détermination de l’équipe dirigeante actuelle « de faire sortir le pays du conservatisme religieux et d’ouvrir l’islam à la modernité ». Lucide, il ne s’attend toutefois pas à des changements rapides. « Les sceptiques et ceux qui tirent avantage de l’immobilisme actuel seront difficiles à convaincre. Ils freineront les réformes » (7).

    Pour l’heure, alors que le programme d’éducation religieuse du pays maintient ses enseignements péjoratifs sur les religions non musulmanes, y compris le christianisme et le judaïsme, en octobre 2017, Salman, sans doute inspiré par « MBS », a signé un discret décret royal créant un « Centre des Hadîths du Prophète Mohamed » chargé « d’expurger les compilations des faux hadîths, de ceux qui sont en contradiction avec le Coran ou de ceux qui sont utilisés pour justifier et alimenter le terrorisme ». Les hadîths, récits relatant les paroles et gestes du prophète de l’islam, collectés plus de deux siècles après sa mort, constituent la deuxième source de la charia après le Coran. C’est dire leur importance. Ira-t-on alors jusqu’à considérer comme inauthentique ce propos rapporté par Aïcha, l’épouse préférée de Mahomet : « Deux religions ne peuvent pas coexister en Arabie », qui justifie l’impossibilité d’édifier des églises sur cette terre ?

    La discussion sur ce point a été ouverte par le cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, durant le séjour – là aussi une première - qu’il a effectué à Riyad à la mi-avril. S’exprimant devant le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale, cheikh Mohamed El-Issa, qu’il avait reçu au Vatican en septembre 2017, il a plaidé en faveur de la réciprocité en matière de lieux de culte, rappelant aussi que « chacun doit être laissé libre d’embrasser la religion qu’il veut » (8).

    Dans le prolongement de la visite patriarcale, la monarchie séoudienne serait prête, selon des sources libanaises non encore confirmées (9), à autoriser, sur le site d’une antique église d’Arabie datant de 900 ans en attente de restauration, l’ouverture d’un « Centre international permanent pour le dialogue interreligieux ».

    Enfin, comme à Doha en avril, le patriarche Raï avait situé son voyage à Riyad dans un cadre stratégique, celui d’une redéfinition du sens de la présence arabe chrétienne au Levant. Pour lui, les disciples du Christ, surtout ceux du Liban, à cause de leur expérience, ont un rôle pacificateur à jouer entre l’Arabie et l’Iran, donc entre sunnites et chiites.

    Le chroniqueur libanais Antoine Courban veut croire à ces perspectives heureuses. « Recevoir fastueusement un prélat chrétien, arabe, qui est aussi un haut dignitaire de l’Eglise romaine, est un signe adressé au monde entier comme quoi quelque chose bouge et change au sein de l’islam ». Et de s’interroger : « Quelles seront les conséquences d’un tel bouleversement ? Nul ne peut le prévoir mais on serait de mauvaise foi de ne pas y voir un signe majeur de changement radical » (10).  

    1. L’Orient-Le Jour, 13 novembre 2017.

    2. Ibid, 14 novembre 2017.

    3. A. Laurent, Les chrétiens d’Orient vont-ils disparaître ?, éd. Salvator, 2017, p. 105-106.

    4. Cité par L’Orient-Le Jour, 15 novembre 2017.

    5. Fatiha Dazi-Héni, L’Arabie-Séoudite en 100 questions, éd. Tallandier, 2017.

    6. Cité par Luc Balbont, site de L’Oeuvre d’Orient, 3 avril 2018.

    7. Ibid.

    8. La Croix, 17 avril 2018.

    9. Rapportées par l’agence romaine Fides du 15 novembre 2017.

    10. L’Orient-Le Jour, 13 novembre 2017.

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    L'ISLAM, Annie Laurent,
    Editions Artège, 285 p., 19,90 €

    Article paru dans La Nef n° 304 – Juin 2018

  • Résister aux culs serrés

     

    Par  Mathieu Bock-Côté 

     

    2293089609.14.jpgVoilà un article qui ne mâche pas ses mots, ne l'envoie pas dire [nous avons grand besoin de ce franc parler] et, de nouveau, lance un vrai cri d'alarme. Cette chronique est parue hier (13.06) dans le Journal de Montréal. Oui, il est temps de résister aux culs serrés. D'accord avec Bock-Côté !  LFAR 

     

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    La semaine dernière, l’hebdomadaire français Le Point publiait un passionnant dossier sur la « tyrannie des susceptibles ».

    Il présentait de manière convaincante notre société où ils sont de plus en plus nombreux à s’offusquer de tel discours ou de telle œuvre et qui, presque automatiquement, en appellent à son interdiction. Leur passion, c’est la censure. Leur fantasme, c’est de bâillonner ceux qui n’ont pas les mêmes aversions qu’eux.

    Censure

    On l’a encore vu avec Google tout récemment. En mettant à jour son emoji de salade, la célèbre compagnie a décidé d’en retirer l’œuf. Simple modification esthétique, répondrez-vous, sans trop vous inquiéter ? Erreur ! Terrible erreur. Il s’agissait plutôt de rendre la salade plus végane et plus inclusive. 

    En gros, il fallait se plier à un petit lobby souvent sectaire et fanatique, qui politise l’alimentation et parle des consommateurs de viande comme des barbares presque meurtriers. L’œuf faisait scandale : il représentait la corruption d’une salade par des matières animales. Comment ne pas voir là un puritanisme de l’assiette ? 

    Le véganisme vire rapidement à l’antihumanisme.

    Certains diront, avec un air bon enfant, qu’il ne faut pas s’en faire pour un simple emoji. Il y a des limites à s’indigner pour pas grand-chose, ajouteront-ils. Pour eux, rien n’est jamais vraiment grave.

    C’est le contraire ! Quand le moindre recoin de la vie quotidienne est scruté par des inquisiteurs idéologiques, c’est que vous subissez une surveillance généralisée. Faudra-t-il bannir du cinéma la viande, la cigarette, l’alcool ou le sexe, pour ne pas déplaire aux différentes ligues de vertu qui veulent moraliser la vie publique ? C’est le triomphe de la société aseptisée qui deviendra insignifiante à force d’être lisse.

    Autre exemple : un métier se développe peu à peu dans le milieu de l’édition aux États-Unis : celui de « sensivity reader ». Leur mission : relire les manuscrits des auteurs pour s’assurer qu’ils ne tiennent pas des propos qui pourraient heurter les différentes minorités, qui par ailleurs se multiplient.

    En d’autres temps, on révisait les ouvrages pour s’assurer qu’ils ne heurtent pas la morale sexuelle de l’Église, ou alors l’idéologie officielle des régimes communistes. En deux mots, on les censurait s’ils s’en éloignaient trop. Aujourd’hui, on réinvente la censure selon de nouveaux critères, mais c’est toujours de la censure. Ce qui est encore plus fou, c’est que cette censure vient souvent de l’université, qui devrait lutter contre elle.

    Littérature

    Pourrons-nous encore, dans quelques années, lire les classiques de la littérature sans que le livre soit recouvert d’une mise en garde, comme on ajoute des photos de poumons malades sur les paquets de cigarettes ? Attention, ne lisez pas ce livre de Michel Houellebecq, le haut comité du féminisme officiel l’a décrété sexiste ! Attention, ne regardez pas le film Excalibur, on y retrouve une conception trop genrée des rôles masculins et féminins ! Ne regardez pas Autant en emporte le vent, on y présente une version romantique du Sud des États-Unis. Attention, ne lisez pas ce poème de Baudelaire, il chante les joies de l’ivresse !

    L’heure est venue de résister aux culs serrés.       

    Mathieu Bock-Côté

    Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie, chargé de cours aux HEC à Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Il est l'auteur d'Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) de La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007), de Le multiculturalisme comme religion politique (éd. du Cerf, 2016) et de Le Nouveau Régime (Boréal, 2017).  

  • Poutine et Netanyahu négocient la prochaine offensive syrienne

     

    Par Antoine de Lacoste

     

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    Depuis plusieurs semaines, l’armée syrienne masse des troupes dans le sud de la Syrie, près de Deraa. Deraa est une ville symbolique car elle est le berceau de la révolution islamiste en Syrie. Elle a été reconquise par l’armée en 2016 mais une grande partie de la province du même nom est encore aux mains des islamistes, notamment le long de la frontière jordanienne. Cerise sur le gâteau : Daesh tient un petit territoire le long du Golan, sous la protection d’Israël, ravi d’avoir des groupes islamistes « tampons » entre le Golan et les troupes iraniennes, présentes également dans la région...

    Un premier accord a été passé il y a quelques semaines entre Israël et la Russie, aboutissant à un retrait de quelques kilomètres des soldats iraniens.

    Aujourd’hui, la Russie veut aider la Syrie à reconquérir ce territoire. Sur le plan militaire, l’affaire ne présente pas de grandes difficultés : après quelques jours d’offensive syrienne, appuyée par l’aviation russe, les quelques milliers de combattants islamistes, dont le moral est au plus bas, négocieraient leur évacuation vers Idleb, au nord-ouest du pays, avec familles et armes légères. Le scénario est maintenant bien rodé.

    Oui, mais à une condition : que l’aviation israélienne ne vienne pas perturber ce beau projet, en attaquant les troupes syriennes par exemple, ce qu’elle a déjà fait dans le passé, précisément dans la région de Deraa.

    Pourquoi ferait-elle cela alors même que les Russes seront à la manœuvre, ce qui n’était pas forcément le cas lors des offensives syriennes précédentes ? La réponse est simple : pour faire reculer plus loin encore les troupes iraniennes.

    Bien sûr, comme dans la Ghouta ou à Yarmouk, dernières reconquêtes urbaines de l’armée syrienne près de Damas, il n’est pas prévu d’intégrer des éléments iraniens dans la prochaine offensive de Deraa.

    Mais Israël sait que la puissance de son aviation est une menace que ni les Russes ni les Syriens ne peuvent négliger. De plus, Russie et Israël entretiennent de bonnes relations et Netanyahu a exposé très clairement ses revendications à Poutine lors de leur rencontre du 9 mai dernier.

    Les discussions sont donc en cours et ceci explique pourquoi Netanyahu profite de sa tournée européenne pour multiplier les menaces contre la Syrie, coupable à ses yeux de laisser un appareil militaire iranien conséquent s’installer à quelques encablures du Golan.

    Le projet d’offensive vers la province de Deraa tombe donc à pic pour Israël. Poutine, comme souvent, se tait. Mais Lavrov, son Ministre des Affaires Etrangères, a rappelé il y a peu que toutes les troupes étrangères avaient vocation à quitter la Syrie.

    Premier pas vers un accord ? Les Iraniens semblent peu disposés à faire des concessions. Les Russes doivent donc convaincre les Syriens de convaincre les Iraniens. Cruel dilemme pour Bachar qui sait bien que les Iraniens ont été un appui au sol décisif contre les islamistes. 

    Retrouvez l'ensemble des chroniques syriennes d'Antoine de Lacoste dans notre catégorie Actualité Monde.

  • En force !

    Charlevoix (Quebec) 8 juin 2018. Donald Trump : « La France « est un pays merveilleux, spécial ! Et vous avez un président spécial, je vous le dis ! »

     

    par Louis-Joseph Delanglade

     

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    Faut-il vraiment s’étonner des foucades de M. Trump et de son slogan America first ! ?

    Celui-ci et celles-là ne sont que la façade conjoncturellement spectaculaire des tendances lourdes et profondes des Etats-Unis d’Amérique. A commencer par cette « soif maintenant multiséculaire de richesse et de puissance » (LFAR, « En deux mots », vendredi 8 juin). Ce faisant, M. Trump s’inscrit dans la lignée de ses prédécesseurs lointains ou immédiats. On peut même dire que son manque d’empathie pour l’Europe rappelle fortement MM. Bush (« junior ») et Obama. 

    Ainsi n’en finit-il pas de prendre des décisions qui déplaisent aux autres, alliés ou pas : dénonciation des accords de Paris (sur le climat) et de Vienne (sur le nucléaire iranien), ouverture d’une ambassade à Jérusalem, taxation des importations d’acier et d’aluminium, etc. On ne sait pas ce qui agace le plus ses adversaires : qu’il fasse ce qu’il avait dit ou que, l’ayant fait, il affirme qu’il sera « inflexible ». Face à lui, donc, en principe les six autres membres du G7, en réalité surtout MM. Macron et Trudeau. Leur déclaration préalable commune prônant « un multilatéralisme fort, responsable, transparent » leur aura valu une réplique cinglante du président américain sur tweeter, qui pis est pour eux non dépourvue d’un humour presque inquiétant : « Hâte de les voir demain » !

    M. Macron avait quand même tenu à son endroit des propos d’une grande fermeté (De Gaulle lui-même n’aura jamais fait preuve à l’égard des Etats-Unis d’une telle véhémence). Rendant M. Trump seul responsable du désaccord, il prévenait que les « six » ne signeraient pas n’importe quoi car ils constituent un marché « plus grand que le marché américain ». Cet argument est malheureusement plus fallacieux que dirimant, nul ne semblant pour l’instant en mesure de concurrencer des Américains disposant des atouts maîtres qui fondent leur suprématie financière, économique, militaire et, in fine, politique.

    M. Trump, en bon réaliste, ne fait pas mystère de ne considérer que la force supposée de son adversaire. Les Chinois l’ont bien compris : cet autre empire, quasi-monarchique, a d’excellents arguments qu’il ne se prive pas de faire valoir. Et ce n’est pas un hasard si, dans le bras de fer sino-américain, M. Trump vient de lever les sanctions qui frappaient l’équipementier téléphonique chinois ZTE, pourtant accusé de violation de l'embargo sur l'Iran et la Corée du Nord. D’ailleurs, là où leur faiblesse contraint les Européens à subir le diktat de l’embargo américain, en l’occurrence en Iran, les Chinois s’empressent de les remplacer. 

    Estimer, comme l’a fait M. Macron, que la position américaine « permettait de reforger l’Europe » et même de « renforcer l’accord entre les six et de construire une alliance plus large pour éviter que le monde ne soit déstabilisé » risque fort de rester un voeu pieux. On ne peut en tout cas penser sérieusement que le salut de la France passe par une Union européenne en l’état, ni même refondée, c’est-à-dire, dans l’esprit des européistes, confortée et renforcée sur la base des mêmes « valeurs » et principes qui ont présidé à sa fondation. Cette caricature d’Europe, M. Zemmour vient une fois de plus, et avec raison, d’en dénoncer l’« inanité » (RTL, jeudi 7) : tout le monde voit bien qu’elle est « bloquée, divisée, impuissante ». 

    7261f4f_31450-1rd7w9j.xuaz.jpgOn nous avait promis un G7, glacial dans la forme, rugueux sur le fond. Ce fut sans doute le cas si l’on en croit certains témoignages. Arrivé le dernier, M. Trump est reparti le premier, sans attendre la photo : tout un symbole. Il a même retiré sa signature d’un communiqué final qui n’engageait pourtant à rien. Ni les propos bravaches de M. Macron ni la coalition de tout ou partie des six ne semblent avoir produit d’effet. Comme annoncé, M. Trump, offensif et accusateur, est resté intraitable sur l’essentiel : s’ils veulent continuer de dialoguer sur le commerce international, les Européens devront donc finalement accepter de discuter « avec un pistolet sur la tempe » contrairement à ce qu’ils avaient claironné. 

    En fait, aucun droit supranational ne fera jamais plier un Etat fort, sûr de soi et décidé à faire primer son intérêt. M. Macron finira peut-être par comprendre que si l’Union, telle qu’elle est, nous condamne à la faiblesse, une autre Europe est possible, celle de certains Etats, fondée cette fois sur une volonté de puissance dûment assumée.   

  • Permanence américaine : les présidents passent, les contextes changent, les Etats-Unis restent tels qu'en eux-mêmes ...

    Donald Trump au G7 de Charlevoix. En médaillon son lointain prédécesseur le président Coolidge ...

     

    2293089609.14.jpgD'un sommet l'autre...

    Trump a été l'incontestable vedette médiatique du G7 de Charlevoix. Par sa rudesse, sa brutalité, parfois même sa grossièreté, et par ce que Louis-Joseph Delanglade appelle ses foucades, qui ont fait in fine de ce sommet un fiasco, il a tenu le monde entier en haleine. Personnage sans nul doute spécial, il n'en incarne pas moins la volonté de puissance de l'Amérique profonde. Qu'elle soit en phase isolationniste et protectionniste ou en phase interventionniste et hégémonique, cette volonté de puissance est une constante de l'histoire américaine, dont Trump, à sa manière, n'est qu'un épigone. 

    On le vérifiera en lisant ou relisant la description et le commentaire que Jacques Bainville donnait en son temps d'un autre sommet, panaméricain celui-là auquel s'était rendu un lointain prédécesseur de Donald Trump aujourd'hui bien oublié, le président Coolidge. Deux présidents bien différents, une Amérique telle qu'en elle-même. L'on n'a pas grand mal à transposer. A discerner les dissemblances comme les ressemblances frappantes avec l'actualité et ses permanences. Voici ce texte. Lisez-le, réjouissez-vous !  •

     

    De Jacques Bainville

    Journal, tome III (1927-1935), 18 janvier 1928

     

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    On ne peut manquer d'être frappé de l'assurance avec laquelle le président Coolidge s'est exprimé dans son discours d'ouverture du congrès panaméricain. Cette assurance paisible est celle que donnent la puissance et la richesse. De loin, une vue superficielle des choses laissait croire que les États-Unis, à l'assemblée de La Havane, seraient jugés par les Républiques latines, qu'ils auraient des comptes à rendre ou des excuses à fournir pour leur politique d'intervention au Nicaragua, en Haïti et ailleurs. La grande République de l'Amérique du Nord a tout de suite paré le coup. Tout au moins, en présence du président Coolidge, la question ne sera pas posée.

    La grande République des États-Unis a la majesté de la république romaine. M. Coolidge s'est rendu à La Havane avec un déploiement de force, un appareil de luxe qui font penser au voyage d'un proconsul. Il a derrière lui le Sénat de Washington, qui rappelle le Sénat romain. Et il parle aussi de paix, comme en parlait Rome, qui a, en effet, pendant plusieurs siècles, donné la paix au monde d'alors, mais en intervenant partout où cette « paix romaine»  était troublée. 

    Virgile avait donné la formule d'une doctrine de Monroe lorsqu'il conseillait aux Romains de se souvenir qu'ils étaient destinés à gouverner les peuples. Cet orgueil tranquille est l'accompagnement de la grandeur. A quoi sert de se dissimuler que les États-Unis sont très grands, qu'ils ont en hommes et en ressources des disponibilités immenses et qu'ils n'ont à subir le contrôle de personne ? On ne peut, en somme, que rendre justice à leur modération. C'est celle d'Auguste disant a Cinna : « Je suis maître de moi comme de l'univers.»  

    Le respect - le Code dit très bien « la crainte révérentielle »  - que les États-Unis inspirent, se traduit, à chaque instant, par des soumissions imprévues. On croyait que le Mexique, très avancé et un peu bolchévisant du président Calles, tenait tête à la République voisine. Il est devenu doux comme un agneau. Il y a un parti yankee au Nicaragua, et ce n'est peut-être pas le moins influent. Ne dites pas aux citoyens de la République de Panama qu'ils sont sous influence étrangère; ils  se fâchent. Ne dites pas aux citoyens de la République de Colombie que la politique du dollar, aidée par la politique du gros bâton, a séparé d'eux les citoyens de Panama; vous les offenseriez. Le récent manifeste de M. Romain Rolland et de quelques autres défenseurs de la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes court grand risque de n'être pas entendu.

    Mais on s'explique aussi que les Etats-Unis, habitués à trouver autour d'eux si peu de résistance, n'acceptent pas de discussion avec la vieille Europe, qu'ils se tiennent dédaigneusement à l'écart de la Société des Nations, que, pour les dettes, dites de guerre, ils proposent des chiffres qui sont à prendre ou à laisser, qu'ils construisent autant de navires de guerre qu'il leur plaît dès que l'Angleterre n'admet pas leur formule de limitation des armements navals, qu'ils aient leur conception du « bannissement de la guerre»  et qu'ils l'imposent, bref qu'on ne gagne jamais à vouloir ruser ou finasser avec eux.

    On a trop encensé autrefois la liberté américaine. On la comprenait comme la liberté civique, l'idéal de la démocratie etc... Mais, être libre c'est être fort. Parce qu'ils sont forts, les États-Unis possèdent une liberté souveraine qui en arrive à ne pas se distinguer beaucoup de l'impérialisme, sinon par le fait que le président Coolidge, à la différence du président Hindenburg, ne porte pas d'épaulettes, d'éperons ni de sabre. 

  • Pour la France, comme pour l’Amérique, le libre-échange ce sont des déficits

    Finies les embrassades ?

     

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    Ce que nous rappelle l'offensive économique de Donald Trump - qui a surpris le monde et dérangé brutalement ses habitudes - c'est que le mondialisme, le libre-échangisme, ne sont que des idéologies et en ont la fragilité. 

    Les idéologies sont un puissant moteur de l'Histoire, il est vrai. Mais quelles que soient leurs prétentions philosophiques ou éthiques, elles naissent et meurent de réalités plus déterminantes encore, devant lesquelles, en définitive, elles cèdent un jour ou l'autre.

    Les anglo-saxons ne parlent pas de mondialisation mais de globalisation, laquelle, dans leur logique et leur esprit, signifie surtout l'abaissement généralisé des taxes douanières instituant un marché mondial unique ou si l'on veut globalisé. De cette évolution dont les anglo-saxons ont été les promoteurs parce qu'ils la pensaient favorable à leurs industries et à leur commerce, l'on a fait un dogme, l'on a forgé une idéologie. Surtout en Europe, d'ailleurs, et surtout en France, reconnaissons-le, où l'on a volontiers l'esprit abstrait. Les buts d'affaires des anglo-saxons y étaient naïvement assimilés aux vieux rêves hugoliens ou plus récemment attaliéns ou encore démochrétiens, d'unité du monde ! Ce n’est pas ainsi que l’on raisonne au Texas ou dans l’Arizona.

    Mais les réalités économiques du monde ont évolué autrement que prévu. La donne a changé. La Chine, en particulier, n'est plus cet immense marché à conquérir qui a été comme un mirage que l'on fixait avec avidité ; elle n'est même plus cet atelier du monde auquel on a un temps transféré en masse des travaux manufacturiers bas de gamme, à faible coût. La Chine est un dragon capable de haute technologie, qui a commencé de ruiner les économies occidentales, américaine en premier lieu. Comme elle avait ruiné l'Angleterre au XVIIIe siècle avec son thé. Le déficit commercial des Etats-Unis avec la Chine aura atteint 276 milliards de dollars en 2017... 

    L'autre dragon du monde actuel est l'Allemagne. Elle prend chaque année de considérables bénéfices sur la plupart des grandes économies du monde, dont ses partenaires européens, qui semblent pour l'instant s'y être résignés, mais aussi sur les Etats-Unis de Donald Trump qui, lui, ne se résigne à rien du tout. 

    Reconnaissons à Emmanuel Macron d'avoir admirablement résumé la situation à l'endroit de l'Allemagne - mais tout aussi bien de la Chine : « les bénéfices des uns sont les déficits des autres ». On ne saurait mieux dire les choses ni définir plus simplement à quoi aboutit aujourd'hui le libre-échange généralisé.

    Donald Trump sait au moins compter. Il a pris la mesure du déficit du commerce extérieur de son pays : près de 600 milliards de dollars par an, soit près de 10 fois le nôtre (62 milliards) pour un PIB autour de 19 000 milliards, soit seulement près de huit fois le nôtre (2 400 milliards). 

    Donald Trump a donc sifflé la fin de partie de cette phase de l'histoire moderne où l'on a cru sottement à la fin de l'Histoire et au primat de l'économique, qui devait demeurer l'unique réalité d'un monde uni et pacifié. Il ne nous semble pas que Donald Trump ait la moindre notion de ces utopies ou, en tout cas, qu'il leur accorde un quelconque crédit.

    En matière économique, comme politique ou militaire, la ligne du président américain est simple, elle n'est pas nouvelle, elle renoue avec le sentiment américain le plus ancien, le plus profond et le plus constant, c'est à dire avec sa soif maintenant multiséculaire de richesse et de puissance. Trump l'a résumée dans la formule sans détour : America first.

    Alors, les hiérarques européens se sont indignés, Macron a repris son postulat anachronique et faux : « le nationalisme, c'est la guerre » et Le Figaro n'a pas reculé devant le risque de tourner notre président en ridicule en titrant à la une : « Emmanuel Macron met en garde les Etats-Unis ». Allons donc ! L'Allemagne boude après la taxation de ses exportations d'acier et d'aluminium vers les Etats-Unis, mais modérément parce qu'elle inonde le marché américain de ses grosses voitures et qu'elle voudrait bien éviter à son industrie automobile le sort de sa sidérurgie. Rien n'est moins sûr, d'ailleurs. La Chine proteste de sa bonne volonté et promet d'ouvrir son marché intérieur. Elle n'y croit sans-doute pas beaucoup plus qu'elle n'est crue.

    Il nous paraît en revanche assez clair que le libre-échange universel - du moins tel qu'on le rêve à l'OMC ou à Bruxelles - dérange aujourd'hui trop d'intérêts puissants pour demeurer en l'état. A commencer par ceux de la première nation économique - et militaire - du monde, les Etats-Unis d'Amérique.

    Trump n'a pas été élu par la population assemblée de l'humanité toute entière. Il n'est pas en charge de l'univers mais des intérêts américains. C'est d'ailleurs à eux qu'il pense pour être réélu d'ici à deux ans. Et c'est pourquoi il s'emploie à protéger sans états d'âme trop universels, ses industries, son commerce, les travailleurs et les patrons américains. Ses électeurs. Nous serions étonnés qu'Emmanuel Macron ou Justin Trudeau soient de taille à le faire changer d'avis.

    Nous serions sans aucun doute résolument libre-échangistes, mondialistes, universalistes, si nous étions Chinois ou Allemands. Nous  trouverions à cela d'excellentes raisons idéologiques et morales. Nous en ferions notre propagande. Et nous accumulerions les milliards.

    Nous avons en commun avec Donald Trump et les Américains de n'être ni Chinois ni Allemands et d'avoir avec ces deux grands peuples qui ne sont nos ennemis ni l'un ni l'autre, des déficits de nos échanges commerciaux considérables. Trump en a tiré la conséquence et nous ferions bien d'en faire autant. Le libre-échange n’est pas affaire de doctrine, d’idéologie ou de principe. C’est affaire de circonstances, d’époque, et d’opportunité. Pour la France, comme pour l’Amérique, depuis déjà nombre d’années, le libre-échange ce sont des déficits.  ■ 

    Retrouvez l'ensemble de ces chroniques en cliquant sur le lien suivant ... 

    En deux mots, réflexion sur l'actualité

  • Vu du Maghreb [Maroc] : Pourquoi l’Algérie inquiète la France

    Marée de jeunes Algériens agglutinés devant les services consulaires français pour décrocher le visa-sésame ! © Copyright : DR

     

    Par M'Hamed Hamrouch

    Une analyse documentée publiée par notre confrère le journal marocain en ligne Le360 [28.05], analyse qui ne fait que confirmer la gravité de la situation algérienne et nos inquiétudes pour la France, souvent exprimées dans ces colonnes. LFAR   

    le360-2016.jpgL’Algérie compte le deuxième plus grand nombre de ressortissants en situation irrégulière en France et plus de dix mille Algériens sont interpellés chaque année par les services hexagonaux, alerte le directeur central de la Police aux frontières française, devant le Sénat français. Les raisons.

    Le malaise de la jeunesse algérienne parvient jusqu’aux rivages français. Et pour cause, «la jeunesse algérienne veut quitter l’Algérie et désire se rendre en France», s’inquiète le directeur central de la Police aux frontières française, lors d’une récente intervention devant le Sénat de son pays. 

    Les chiffres sont aussi alarmants qu’édifiants sur le haut degré de désespoir qui tenaille une jeunesse algérienne livrée en pâture au chômage (12,3%), à la faveur d’apparatchiks octogénaires toujours aux commandes d’un pays pourtant très riche en hydrocarbures (98% des exportations et 60% des recettes de l’Etat). 

    « L’Algérie compte le deuxième plus grand nombre de ressortissants en situation irrégulière» en France et «plus de dix mille Algériens sont interpellés chaque année», s’alarme le patron de la Police aux frontières française (PAF), exhortant les autorités consulaires françaises à «durcir les modalités de délivrance des visas pour les (jeunes) Algériens ». 

    Pour précision, le haut sécuritaire français répondait à la question d’une sénatrice d’origine algérienne, dénommée Samia Ghali, qui relevait «la difficulté de certains Algériens à se faire délivrer le visa». 

    « Beaucoup d’Algériens entrent légalement en France, mais ne quittent plus le territoire français », a rétorqué le patron de la PAF, expliquant que le directeur général des étrangers en France « suit ce dossier en personne ». 

    « Un grand nombre d’Algériens qui se rendent en France par voie maritime n’ont pas le visa», assène-t-il encore, appelant les autorités françaises concernées à «être extrêmement vigilantes quant à la délivrance des visas aux Algériens». «Nous avons proposé aux services consulaires français des formations car des demandeurs de visa peuvent l’obtenir en fournissant des documents falsifiés», a-t-il encore affirmé, estimant qu’«il existe en Algérie des opérations de trafic et de falsification évidentes ». 

    Aux origines du désespoir (algérien)

    « Le taux de chômage a augmenté de près de 1,5 point de pourcentage, en raison de la croissance léthargique du secteur hors hydrocarbures. Il était de 11,7 % en septembre 2017, soit un niveau plus élevé que celui de 10,5 % enregistré en septembre 2016 », a constaté amèrement la Banque mondiale dans son dernier rapport publié le 16 avril dernier concernant le suivi de la situation économique des pays de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. 

    « Le chômage est particulièrement important parmi les personnes instruites, les jeunes et les femmes et, dans certains cas, tient au désir d’attendre de trouver un emploi dans le secteur formel », a relevé encore ce rapport qui démontre l’échec retentissant des dernières mesures prises par le gouvernement d’Ahmed Ouyahia. 

    Des bulles sonores sans aucun réel impact sur la société puisque rien n’arrête pour le moment la spirale du chômage, épargnant toutefois les enfants de l’oligarchie au pouvoir, notamment les fils de hauts galonnés accumulant des fortunes colossales sur les ruines d’une Algérie sans réelles perspectives en dehors de l’économie de rente, les passe-droits, le favoritisme et une corruption quasi institutionnalisée. Les fils de Gaid Salah (chef d'état-major de l'ANP), de Khaled Nezzar (ancien ministre de la Défense), du général "Tewfik", ex-patron du DRS (renseignement)... font partie de ces nouveaux parvenus de l'ère Bouteflika, au détriment de l'écrasante majorité des « fils du pauvre », pour paraphraser un titre du romancier Mouloud Feraoun. 

    Les images de milliers de jeunes Algériens souhaitant étudier en France et attroupés en novembre dernier devant l'Institut français d'Alger illustrent parfaitement le malaise de cette jeunesse abandonnée à son triste sort par un régime vorace, en rupture de ban et très peu soucieux de son peuple.  

    M'Hamed Hamrouch

  • Israël ou le droit de tuer

     

    Par Antoine de Lacoste

     

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    Les récents et tragiques évènements de Gaza ont remis au goût du jour un débat vieux comme Israël : cet Etat agit-il en situation de légitime défense ou utilise-t-il la violence comme moyen de gouvernement en outrepassant ses droits ?

    Ainsi posée la question est bien juridique et donc inopérante. En effet, depuis son existence, Israël a été attaquée par de multiples forces, à commencer par une partie de la population palestinienne, forcée de quitter des terres qu’elle habitait depuis plusieurs générations.

    Savoir si elle avait le droit de riposter et comment, n’a jamais intéressé ni la classe politique ni l’armée ni la population israéliennes. Le rôle de son armée est de défendre les acquis conquis progressivement et c’est elle seule qui a le choix des moyens. Cela ne saurait être un débat.

    Le droit international ne compte donc pas et les Etats-Unis sont là pout y veiller, veto à l’ONU à l’appui en cas de besoin. L’allié américain ne prend d’ailleurs même plus de gants : les Clinton, Obama, même Bush énonçaient des regrets de principe lorsque l’armée avait tiré à balles réelles sur des manifestants qui lançaient des pierres. Aujourd’hui, Trump se tait et l’ambassadrice américaine à l’ONU, la sémillante et ambitieuse Nikki Haley, se permet même de quitter l’assemblée lorsque le représentant palestinien prend la parole. C’était tout de même du jamais vu.

    Le transfert inique de l’ambassade américaine à Jérusalem est une pierre de plus dans l’édifice de l’impunité. Ce transfert est contraire aux traités signés et en vigueur, mais c’est sans importance. Le lobby évangéliste connait là sa plus grande victoire et Israël peut se frotter les mains. A ce propos, il est tout de même stupéfiant que l’Eglise catholique ait aussi peu réagi : Jérusalem n’aurait jamais dû devenir la capitale d’un Etat. C’est une ville internationale, lieu saint pour les trois religions monothéistes : en faire une capitale d’un Etat, confessionnel qui plus est, est contraire à 70 ans de traités.

    Alors autant être clair : il n’y aura jamais d’Etat palestinien. Cette fiction destinée à calmer les opinions publiques et éviter de sanglantes manifestations de désespoir, n’a même plus d’apparence. Les colonies illégales peuvent s’étendre progressivement, avec ou sans expropriation. Tous les moyens sont bons : menaces, violences, arrestations arbitraires effectuées par l’armée hors de toute règle juridique. Et quand par hasard un juge indépendant annule la création d’une colonie car contraire aux traités en vigueur, la décision n’est jamais appliquée et la colonie s’étend.

    Qu’on lise à cet égard le très beau témoignage de Vera Baboun, la Maire chrétienne de Bethléem dans son livre « Ma ville emmurée ». Car il y a des chrétiens palestiniens : tous ne sont pas du Hamas. Mais coincés entre la brutalité israélienne et l’expansion islamiste, ils s’en vont peu à peu. Bientôt, le pays du Nouveau Testament ne comptera plus de chrétiens et nous pourrons nous interroger sur notre propre responsabilité.

    Alors quand certains écrivent qu’ « Israël a le droit de se défendre », ils devraient plutôt affirmer qu’Israël a le droit de tuer car c’est ainsi que les choses se passent en Palestine. 

    Retrouvez l'ensemble des chroniques syriennes d'Antoine de Lacoste dans notre catégorie Actualité Monde.

  • L’homme, ce monstre toxique

     

    Par  Mathieu Bock-Côté 

    Nous n'ajouterons pas de commentaire à cette chronique de Mathieu Bock-Côté dans le Journal de Montréal du 23 mai. Elle est marquée d'un pessimisme que l'on sent parfaitement justifié et qui va comme toujours au fond des choses. Il suffit de suivre le fil de la réflexion de Bock-Côté.   LFAR 

     

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    La grande poussée du néoféminisme est tellement forte en ce moment qu’ils sont rares à oser le critiquer. Normal : qui s’oppose au féminisme même le plus radical risque de passer pour l’ennemi des femmes.

    Alors on se tait. Mais tout n’est pas à célébrer dans ce féminisme nouveau genre.

    Masculinité 

    Notamment, on est en droit de s’inquiéter d’une de ses dimensions les plus inquiétantes, soit la haine de l’homme, traité souvent comme un ennemi, et même comme un résidu archaïque appelé à disparaître.

    Cette guerre contre l’homme, généralement inavouée, on la fait passer pour une lutte contre la « masculinité toxique ». Le terme s’impose à grande vitesse dans la vie publique. Il circule de plus en plus dans nos médias et à l’université. Sous prétexte de dénoncer des comportements masculins problématiques (aucun sexe n’est parfait et l’homme doit évidemment être critiqué), il propose en fait la déconstruction de toute la représentation traditionnelle de ce que l’homme doit être.

    À quoi pense-t-on ? À l’homme qui contient ses émotions dans une situation difficile. À l’homme qu’on élève dans le culte du courage intellectuel et physique. À celui à qui on donnait comme héros les grands soldats, les grands explorateurs, les grands politiques. À celui qu’on élève dans le culte de la réussite ou du sacrifice. À l’homme qui veut protéger sa femme et ses enfants. À celui qui s’imagine que le père et la mère n’ont pas exactement la même fonction symbolique auprès de l’enfant.

    Cette représentation de la masculinité, on nous invite à la déconstruire, comme si elle nous pourrissait la vie depuis des siècles. L’homme serait une créature toxique. La masculinité serait une maladie mentale.

    De là, d’ailleurs, la valorisation de l’androgynie et de tout ce qui, de près ou de loin, favorise la féminisation du masculin et la masculinisation du féminin. On le voit dans la chanson comme dans la mode. Qu’un homme fasse tout pour brouiller les codes du masculin et du féminin et on le célébrera. On y verra un avant-gardiste. On célébrera même son courage : il oserait briser les derniers tabous du vieux monde.

    Mais qu’on se trouve devant un homme à peu près ordinaire, qui se conforme aux valeurs traditionnelles associées à son sexe, on le présentera comme un aliéné, prisonnier d’une culture qui l’opprime. Dans la publicité, l’homme est la plupart du temps présenté comme un incapable et un idiot. Ou alors c’est une brute. On fait même de la virilité un défaut, presque une tare. Le héros du monde ancien, surtout le soldat courageux, est présenté comme un pauvre bougre. Nos pères sont moqués. Et méprisés.

    Que personne ne proteste : on l’accusera de masculinisme.

    Déconstruction

    Il y a derrière cela une folie propre à notre époque : la déconstruction maladive de notre civilisation. On veut détruire les représentations consacrées du masculin et du féminin. On veut déconstruire nos représentations de la culture, de la beauté, de l’identité.

    C’est le culte de la table rase, qui risque de nous laisser un monde en ruine.     

    Mathieu Bock-Côté

    Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie, chargé de cours aux HEC à Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Il est l'auteur d'Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) de La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007), de Le multiculturalisme comme religion politique (éd. du Cerf, 2016) et de Le Nouveau Régime (Boréal, 2017).

  • Les ultimes combats de Daech dans la banlieue de Damas

                        Des enfants jouent à Jobar, l'une des banlieues dévastées de Damas   

     

    Par Antoine de Lacoste

     

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    Les médias européens en parlent peu et pourtant…

    Après les combats de la Ghouta contre Al Nosra et Jaich al Islam, ponctués par la provocation de l’attaque chimique qui a valu à la Syrie le grotesque bombardement du trio Trump-Macron-May, l’armée syrienne a achevé son dernier combat pour libérer Damas et sa banlieue.

    Car au sud de la capitale, à 10 km à peine, Daech tenait son dernier bastion urbain : le camp palestinien de Yarmouk et ses quartiers alentour, notamment la ville d’Hajar Asswad. Au moins 2000 combattants et leurs familles, qui avaient progressivement reconquis cette zone au détriment des autres groupes islamistes, impitoyablement éliminés, administraient cette zone.

    Les Palestiniens, présents dans ce camp depuis 1948 et leur expulsion de Palestine par les Israéliens, se sont divisés sur cette affaire : une partie a rejoint les islamistes, l’autre a combattu aux côtés de l’armée syrienne.

    Celle-ci a lancé l’offensive il y a un mois, aidée de l’aviation russe. Le Hezbollah libanais et les Iraniens ont semblé absents des combats qui, au sol, se sont donc passés essentiellement entre Syriens. En effet, pour une fois, les combattants de Daech comptaient peu de volontaires étrangers.

    Les combats ont été meurtriers : plusieurs centaines de morts de chaque côté. Les hommes de Daech ont vendu chèrement leur peau et l’on sait bien que ce sont de redoutables combattants. Leurs snippers en particulier, ont été très efficaces. Mais l’armée syrienne a pu mettre en ligne de nombreux soldats, libres maintenant de tout autre front dans la zone de Damas depuis la libération de la Ghouta. Inexorablement, elle a progressé, mettant à jour de multiples tunnels, bourrés d’armes et de munitions.

    Une trêve de quelques heures a été octroyée dimanche afin de permettre l’évacuation de plusieurs centaines de civils. Puis un accord a été passé lundi avec Daech pour l’évacuation de ses hommes vers les zones désertiques de l’Est syrien.

    Damas et sa banlieue sont donc entièrement libérées du fléau islamiste et ne craindront plus de régulières et meurtrières salves d’obus. C’est un tournant depuis 2012.

    Parallèlement, les dernières semaines ont vu l’évacuation d’autres groupes terroristes depuis les banlieues d’Homs et de Hama vers la province d’Idleb. Les redditions se multiplient donc et, d’ici peu, la route Damas-Alep sera presque totalement sécurisée. Là aussi, ce sera une première depuis 2012.

    Cette fois, aucune provocation chimique n’a été organisée dans les combats pour Yarmouk : tout d’abord les casques blancs, fer de lance du montage de la Ghouta, étaient absents de la zone. De plus, c’est Daech qui était face à l’armée syrienne et l’on voyait mal l’occident participer à une vaste opération de désinformation dans ce contexte.

    Damas va pouvoir enfin vivre en paix et commencer la reconstruction de sa banlieue dévastée.  

    Retrouvez l'ensemble des chroniques syriennes d'Antoine de Lacoste dans notre catégorie Actualité Monde.

  • Trump veut embraser l’Orient

     

    Par Antoine de Lacoste

     

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    Trump ose tout, et c’est à ça qu’on le reconnaît.

    Sept pays ont signé en 2015 un accord empêchant l’Iran de poursuivre ses recherches nucléaires, en échange d’une levée des sanctions économiques. Le monde entier, excepté Israël, s’en est réjoui. En Iran, le clan des durs était furieux et Rohani, qui veut ouvrir son pays, en était sorti conforté.

    Mais tout cela a été balayé par le Président américain qui a donc annoncé le 8 mai, avec 4 jours d’avance sur la date prévue, que les Etats-Unis se retiraient de l’accord. Israël a bruyamment applaudi, le reste du monde est consterné.

    Que va-t-il se passer maintenant ?

    L’Iran a réagi avec modération, indiquant qu’elle allait consulter les autres signataires afin de savoir si l’accord tenait toujours ou s’il était caduc. Mais il est certain  que la position de Rohani est fragilisée. Coincé entre une partie de la population qui ne supporte plus le régime des mollahs et une autre partie, plus religieuse, qui lui reproche d’avoir fait confiance à l’Amérique, il va connaître des heures difficiles.

    Pour la France, l’Angleterre et l’Allemagne, c’est une déconvenue. Jusqu’au bout, les trois puissances se sont relayées pour faire fléchir Trump. En pure perte. Emmanuel Macron connait là son premier échec diplomatique qui est d’autant plus cuisant  que ce qu’il croyait être « d’excellentes relations personnelles » avec Trump, ne pesait finalement pas lourd face à la réalité. Les démonstratives embrassades et accolades n’ont servi à rien : c’est comme ça qu’on apprend le métier. Diplomatie et sentiment ne font pas bon ménage et Macron va devoir comprendre que le charme ne sert à rien lorsqu’on  parle à la première puissance mondiale.

    Mais que veut Trump finalement ?

    C’est simple : un changement de régime en Iran. En sortant de l’accord et en annonçant de probables nouvelles sanctions contre l’Etat chiite, Trump espère aggraver la situation économique et susciter l’exaspération de sa population contre le régime. Au-delà du cynisme, vieille marque de fabrique américaine, ce calcul semble bien aléatoire. Rien ne dit que la population se soulèvera et, si c’était le cas, les dizaines de milliers de gardiens de la révolution ne se laisseront pas faire. Cela risque de tourner à un bain de sang stérile, permettant aux durs de renforcer leur pouvoir.

    Les Américains ont l’habitude d’embraser l’Orient mais avec des succès très relatifs. Ils ont détruit l’Irak en renversant un dictateur sunnite mais laïque, pour donner le pouvoir à des chiites alliés aujourd’hui à l’Iran… Ils ont soutenu des islamistes syriens, accélérant l’intervention russe qui a sauvé le régime alaouite, allié de l’Iran. Ils entretiennent une armée kurde en Syrie, se fâchant de ce fait avec la Turquie qui s’est alors rapprochée de Moscou.

    Tout cela n’est guère brillant.

    En attendant la tension est montée d’un cran dans toute la région et il faudrait peu de choses pour un embrasement général.

    Poutine, lui, ne dit rien et, comme toujours, prendra son temps pour agir…ou pas.  

    Retrouvez l'ensemble des chroniques syriennes d'Antoine de Lacoste dans notre catégorie Actualité Monde.

  • L’Union européenne va-t-elle tenir le choc ?

     

    par Louis-Joseph Delanglade

     

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    Le sommet européen de Sofia (mercredi 16 et jeudi 17) aurait été, à en croire certains commentateurs, un succès. Dès jeudi matin, n’y tenant plus, M. Guetta claironnait sur France Inter : « De Sofia, les nouvelles sont bonnes. »

    Bonnes parce que les vingt-huit participants (Grande-Bretagne incluse) ont présenté une sorte de front commun contre M. Trump, faisant preuve d’une réelle fermeté au moins verbale à l’encontre de ce dernier, à qui ils ont fait savoir qu’ils entendent bien et répliquer à ses mesures commerciales hostiles par des contre-mesures, et rester dans l’accord passé avec l’Iran. On a même pu entendre M. Tusk, président du Conseil européen, déclarer que « grâce à lui [M. Trump], toutes nos illusions ont disparu ».  Ce n’est pas si sûr. La pire des illusions reste de se croire capable de résister, en l’état, c’est-à-dire sans une remise en cause radicale de la nature même de l’Union européenne, à l’hyper-puissance américaine. 

    Dans les deux dossiers qui fâchent, les taxes commerciales et l’accord iranien, on décèle déjà derrière l’unanimité de façade, les points faibles de l’Union. Ainsi, concernant la guerre commerciale qui semble se profiler (« L’Europe contre-attaque » titre Le Figaro de samedi 19), l’Allemagne, première puissance sofia.jpgéconomique de l’Union a aussitôt fait comprendre par la bouche même de Mme Merkel qu’il y a des limites et qu'elle préférera toujours un compromis avec celui qui est désormais son partenaire privilégié. Concernant l’Iran, c’est bien une illusion de penser que l’Union puisse avoir une véritable « capacité d’initiative diplomatique » (Le Monde, vendredi 18), le risque étant que son impuissance naturelle ne profite en fin de compte à d’autres, comme la Russie qui, elle, a forcément cette capacité-là : M. Riabkov, vice-ministre des Affaires étrangères russe a immédiatement approuvé le projet européen d’une très prochaine réunion à Vienne, confirmant ainsi les prétentions de Moscou. 

    Reste le pire pour l’Union européenne : la poursuite inexorable de son lent délitement qui donne aux propos tenus à Sofia un côté « surréaliste ». Il est illusoire de faire fond sur une construction idéologique à ce jour écartelée au sens propre : à l’ouest, les britanniques hissent les voiles pour en sortir ; à l’est, le groupe de Visegrad (Tchèquie, Slovaquie, Pologne, Hongrie) rejette catégoriquement l’immigrationnisme et le multiculturalisme de Bruxelles, rejoint en cela par l’Autriche ; au nord, les germano-scandinaves continuent de privilégier un « fétichisme » budgétaire (dixit M. Macron) qui leur profite aux dépens des autres ; au sud, la Grèce et l’Italie notamment sont dans une situation épouvantable, l’Italie venant d’opter pour une politique (économique, migratoire, étrangère, etc.) en contradiction totale avec les plans de Bruxelles, laquelle politique « fait trembler l’Europe » selon la presse française.

    Alors oui, si l’on en reste au plan de la communication, les nouvelles peuvent paraître bonnes pour l’UE. Au plan de la communication seulement. Faut-il s’en plaindre ?  

  • La police de la pensée

     

    Par  Mathieu Bock-Côté 

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgDans  cette chronique fort intéressante du Journal de Montréal [1.05] Mathieu Bock-Côté, après avoir dit que « nous aimons croire que nous vivons en démocratie », expression singulièrement restrictive et dubitative, ajoute que nous aimons croire aussi que « jamais, dans l’histoire, les hommes n’ont été aussi libres que maintenant » ». Et il concède : « Globalement, c’est vrai. » Précaution oratoire ? On peut le penser car la suite de sa réflexion est tout entière non pas tout à fait pour démontrer le contraire, mais pour marquer toutes les redoutables limites et restrictions de tous ordres qu'il est réaliste d'opposer à cet optimisme de principe. L'article dans son énoncé et sa composition est nuances, prudence et habileté. Au bout du compte, c'est la vérité vrai, lucide et réaliste qu'il dévoile. Et nous sommes d'accord.    LFAR

      

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    Nous aimons croire que nous vivons en démocratie et que jamais, dans l’histoire, les hommes n’ont été aussi libres que maintenant. Globalement, c’est vrai. Nous jouissons de réelles libertés et pouvons élire nos dirigeants.

    Mais cela ne veut pas dire que nos gouvernants ne cherchent pas à contrôler nos pensées.

    Rumeurs ?

    On en a encore eu une preuve récemment avec la Ville de Montréal qui, comme nous le rapportait Radio-Canada la semaine passée, va implanter un programme « d’agents anti-rumeurs » qui auront pour vocation de surveiller nos conversations et de nous corriger quand nous exprimons des pensées incorrectes à propos de l’immigration. 

    Ces agents, recrutés dans tous les milieux, auront pour mission d’intervenir dans la vie quotidienne pour nous corriger idéologiquement. 

    Comment ne pas voir dans cela une odieuse propagande à tentation totalitaire ?

    Qui distinguera les vérités à propager et les rumeurs à déconstruire ou censurer ?

    Si je considère que l’immigration massive n’est pas une bonne chose pour le Québec, s’agit-il d’une fausse rumeur ?

    Si je refuse de croire l’étrange théorie soutenant que la discrimination est à l’origine du taux de chômage élevé dans certaines communautés culturelles, est-ce une fausse rumeur ?

    Si je constate que l’islam s’intègre mal partout en Occident, est-ce une fausse rumeur ?

    Si je dis que les « migrants irréguliers » qui traversent la frontière sans permission sont des immigrés illégaux, est-ce une fausse rumeur ?

    Pensée correcte

    En gros, suffira-t-il d’être défavorable à l’immigration de masse pour être corrigé par cette nouvelle police de la pensée qui se veut ludique, mais qui fait surtout penser au roman 1984 de George Orwell ?

    Car c’est de cela qu’il s’agit : de nous rééduquer à partir du logiciel multiculturaliste.

    Est-ce que nous voyons à quel point le gouvernement devient intrusif lorsqu’il se permet de surveiller les pensées de la population pour mieux la soumettre à l’idéologie officielle ?     

    Mathieu Bock-Côté

    Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie, chargé de cours aux HEC à Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Il est l'auteur d'Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) de La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007), de Le multiculturalisme comme religion politique (éd. du Cerf, 2016) et de Le Nouveau Régime (Boréal, 2017).

  • La raison du plus fort…

     

    par Louis-Joseph Delanglade

     

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    Il est inutile de s’étonner, voire de s’indigner, que M. Trump ait pu dénoncer le traité passé avec l’Iran en 2015.

    D’abord parce que, ce faisant, M. Trump tient une promesse électorale. Ensuite parce qu’un traité n’est au fond que la mise en forme d’un rapport de force à un certain moment. Enfin et surtout parce que les Etats-Unis - qui demeurent la première puissance militaire, financière et économique - sont par nature cet Empire voué à conforter constamment sa domination. Il est d'ailleurs tout à fait possible, sinon probable, que la crise ainsi ouverte se résolve à leur avantage, soit par leur puissance de feu soit par leur activisme diplomatique. A moins que cette fois  ils ne soient allés trop loin trop vite, leurs menaces de sanctions et de représailles aboutissant à la création d’une entente pour l’instant improbable entre Chine, Russie et Europe. 

    Improbable tout simplement parce que l’Europe n’existe pas. Ainsi, quand M. Macron se présente dans son discours d’Aix-la-Chapelle « en défenseur de la souveraineté européenne » (Le Figaro, 10 mai), il brasse du vent car son Union Européenne n’est qu’un leurre sur le plan politique. Cette monnaie même, dont elle est si fière, « n’a pas de crédibilité » (M. Jean-Marc Daniel, économiste, au micro de France Inter le 11 mai) : pas de crédibilité parce que « détenir des euros, c'est détenir une monnaie de gens qui ne sont toujours pas d'accord entre eux sur ce qu'il faut faire et ne pas faire ». Dit plus simplement : l’euro est une monnaie non adossée à un pouvoir politique souverain. De plus, et ce n’est pas le moindre des paradoxes, dans sa  réaction toute verbale, M. Macron s’est exprimé en sa qualité de chef de l’Etat français. Son adresse à Mme Merkel, et même à Mme May (faut-il rappeler que la Grande-Bretagne est en plein Brexit et qu’elle n’a jamais accepté l’euro ?) constitue la reconnaissance implicite que le salut passera par une entente directe des grands Etats d’Europe. 

    Dans ce même discours, M. Macron a tenu des propos qu’on pourrait qualifier de gaullo-capétiens : « Si nous acceptons que d’autres grandes puissances, y compris alliées, y compris amies, se mettent en situation de décider pour nous de notre diplomatie, de notre sécurité parfois, alors nous ne sommes plus souverains. » Mais, au lieu de constater la faillite de l’U.E. et de proposer crânement à nos partenaires naturels d’avancer de concert, il persiste dans son idéologie en ne reculant devant aucune contradiction, si grande soit-elle, en affirmant : « L’Europe est une utopie […]. Les utopistes sont des pragmatiques et des réalistes. »

    M. Daniel qui, lui, a les deux pieds sur terre, voit d’abord dans la décision de M. Trump « un prétexte pour les États-Unis qui consiste à pénaliser les entreprises européennes sans avoir à pénaliser les entreprises américaines ». Ce diagnostic, certainement fondé en grande partie, implique bien que les grandes puissances européennes doivent commencer par s’entendre avant de se concerter avec d’autres, notamment la Chine et la Russie, pour résister à la mainmise des Etats-Unis sur des transactions financières forcément libellées en dollars. Voilà le vrai pragmatisme. A défaut, les Américains garderont la main et la morale de la fable son actualité.