16 août 1914 ... La grande guerre des nations !
Le Dr D... qui a quatre galons et qui a l'air d'avoir porté toute sa vie son uniforme de major, soigne à l'hôpital Saint Martin un des premiers blessés de la guerre : un capitaine de cuirassiers, d'une vieille famille parisienne, frère du curé de la Madeleine. Tombé sur le champ de bataille (près de Mézières), il a vu un de ses sous-lieutenants blessés achevé et dépouillé par les soldats allemands. Après ces récits d'horreur, les plus réservés, les plus décents dans leur langage retiennent à peine le cri qui est celui de la rue parisienne depuis quinze jours : "Ah ! les c... ! Ah ! les sales Boches !" Le mot "boches", pour désigner les Allemands, un mot dévié de l'argot, a fait une fortune inouïe en quelques jours.
Dîner, grave, chez les M... La maîtresse de la maison observe qu'on se fait à l'idée de la guerre. La grosse émotion des premiers jours se calme, et ceux qui ne sont pas partis continuent l'existence : le sang-froid de la nation est admirable... On parle de la Révolte des Anges, le livre inactuel par excellence et qui a paru six semaines avant la guerre...
Louis C..., avec sa finesse, observe que ce livre est une sorte de comprimé du Paradis perdu de Milton, de la Chute d'un ange de Lamartine, des Questions de Zapata et du Supplément au voyage de Bougainville. L'avenir dira : "Voilà à quoi s'amusait l'un des hommes le plus intelligents de son temps six mois avant la grande guerre des nations !"
Si encore, comme Hegel et Goethe au moment d'Iéna, France était indifférent au sort des peuples ! Mais son livre est bourré d'allusions à la politique, d'ironie aux dépens de l'état militaire et du corps des officiers... Son scepticisme, après la guerre, aura besoin d'un sérieux rétablissement sur les poignets. Tout vieux qu'il est, Anatole France est de force à le réussir. Son beau génie latin est toujours vivant. Moins que jamais en ce moment on ne saurait oublier que, comme l'a dit tant de fois Maurras, Anatole France nous aura appris ou réappris à tous à écrire en français.








Quel silence ! Les journaux sont pour ainsi dire sans nouvelles. Les renseignements oraux sont invérifiables. Om me dit que le général Joffre a transporté son quartier général à Mézières. Tout fait pressentir que la poussée allemande se fera par le Nord, non par l'Est, qu'une formidable bataille va se livrer dans ces Flandres où le sort de la France s'est si souvent décidé... Bouvines, Azincourt, Rocroy, Denain, Fontenoy, Fleurus, Waterloo... Comment s'appellera la rencontre de demain ?...

Au ministère de la Guerre, me dit Georges Deherme, qui a fait appuyer ma demande, on retient ma proposition et l'on promet de m'employer dès que nous aurons occupé le territoire allemand. On a bon espoir au ministère ! Aujourd'hui, pourtant, les nouvelles sont un peu moins sûres... Les vestibules de la rue Saint-Dominique sont pleins : les uniformes anglais presqu'aussi nombreux que les nôtres. Je rencontre Henry Bérenger.
François Marcilhac vient de publier dans l'Action française 2000* une note qui nous paraît tout à fait opportune, à props de l'entretien que le Comte de Paris a accordé à Politique magazine, dans sa parution de jullet-août; il a raison, nous semble-t-il, de souligner la hauteur de vue du Prince comparée à la médiocrité des discours politiques habituels; et, surtout, pour différencier la France à l'identité malheureuse qui est, hélas, celle d'aujourd'hui, de la France historique, celle qui fut "mère des arts, des armes et des lois", il a eu le bon goût de rappeler et de transcrire le superbe sonnet de Du Bellay qui porte ce titre. Nous le publierons demain
Bracke, - de son vrai nom l'helléniste Desrousseaux, - député socialiste de Paris et membre du comité exécutif du parti, se fait l'écho d'une rumeur d'après laquelle l'assassin de Jaurès, un cerveau fragile, aurait été poussé par des agents provocateurs allemands. L'Allemagne escomptait une révolution à Paris qui ne s'est pas produite, mais qu'elle a annoncée tant elle s'en croyait sûre. De son côté, elle aurait fusillé Liebknecht et Scheidemann, les deux chefs socialistes au Reichstag. Cette rumeur contredit l'information du Daily Mail d'après laquelle les cent dix socialistes du Reichstag auraient voté les crédits militaires comme un seul homme, et pris le sac et le fusil, comme l'avait toujours recommandé le vieux Bebel, "kaiser de la social-démocratie". En réalité, nous vivons dans l'ignorance complète de ce qui se passe en Allemagne.