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Bainville : Journal année 14 - Page 5

  • 26 Octobre 1914 ... Guillaume II n'a-t-il pas déjà dit qu'avec la France il avait fait partie nulle ?

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    Voilà des jours et des jours que dure cette bataille sur l'Yser* et la mer du Nord. Les Allemands font d'incroyables efforts pour arriver à Dunkerque, Calais et Boulogne, d'où ils veulent menacer l'Angleterre. Pour les Allemands, le grand ennemi, c'est l'Anglais. De tous leurs adversaires, à l'heure présente, l'Anglais est celui qu'ils détestent le plus. Ils seraient disposés à nous accorder des conditions de paix avantageuses pour pouvoir mener contre les Anglais une lutte à outrance. Guillaume II n'a-t-il pas déjà dit qu'avec la France il avait fait partie nulle ?  Les journaux allemands sont pleins d'égards et même d'éloges pour l'armée française. Mais la "perfide Albion" est vouée à la haine publique.

    On sent que l'Allemagne fera de cette guerre contre une nuée d'ennemis sa grande épopée nationale. Dans son grossier orgueil, elle est fière d'unir tant de peuples contre elle et de penser que ses ennemis appellent des Indiens, des Japonais et même des nègres pour venir à bout de l'invincible Empire allemand. Cette guerre sera pour l'Allemagne ce que la période napoléonienne a été pour la France : l'absurdité même des campagnes de Napoléon 1er a transporté les imaginations pendant plus d'un demi-siècle et rendu la France guerrière. Qui plus est, de nombreux Allemands ont déclaré, chez l'habitant, qu'ils recommençaient le grand Napoléon...

    D'ailleurs les illusions se dissipent en France. On ne croit plus à la solution facile d'une Allemagne renversant Guillaume II et proclamant une République pacifique, comme nos socialistes l'avaient si imprudemment annoncé. Plus prudent Gustave Hervé bat en retraite sur ce point-là.

    Il est même certain que l'Allemagne est convaincue que les autres peuples l'ont provoquée et obligée à une "lutte pour l'existence". L'Humanité vient de publier une conversation de socialistes belges avec Karl Liebknecht et Wendel à la Maison du Peuple de Bruxelles, d'où il ressort que, au dire de ces social-démocrates d'extrême gauche, "la guerre est populaire dans de nombreuses parties de l'Empire". Et ce Wendel, il y a huit mois, avait crié : Vive la France ! en plein Reichstag ! Aujourd'hui, il est sous-officier dans la Landwehr. u  

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     * La bataille de l'Yser : en Belgique, les Allemands avaient traversé l'Yser le 15 octobre entre Nieuport et Dixmude. Les Belges ouvrirent alors les écluses pour inonder les Flandres, les obligeant à reculer.

  • 23 Octobre 1914 ... Une image de Daumier, qui eut un immense succès ...

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    Daumier, buste en bronze (Marseille)

     

    Suite des réflexions précédentes. Après 1870, une image de Daumier, qui eut un immense succès, représentait un paysan devant sa chaumière en ruine avec cette légende : "C'était pourtant pas pour ça que j'avions voté oui !"

    Aujourd'hui ce sont toutes nos provinces envahies qui peuvent redire le mot de Daumier. Seulement ce que l'ennemi détruit c'est, avant les maisons, l'usine, avant les foyers, ce qui fait vivre les familles. A Reims, dans le bassin de Briey, dans le Nord, destruction systématique des mines, hauts fourneaux, tissages, manufactures. C'est la guerre de concurrence industrielle, la guerre de boutique dans toute son horreur. Lille, Roubaix, Tourcoing sont vouées à la destruction et, sur nos charbonnages, la rage des Allemands s'acharne. 

    Il n'est pas douteux qu'ils obéissent à un mot d'ordre d'ailleurs admirablement compris et exécuté avec l'intelligence que la passion donne aux brutes. A Saint-S..., dans l'usine de mes amis d'H..., les Allemands remarquent comme un certain air de leur pays : on y emploie en effet des soies de porc dont l'unique marché est à Leipzig. Alors ils se concertent (des témoins l'ont rapporté) et décident de respecter les machines parce qu'on pourrait nuire à l'Allemagne en nuisant à cette entreprise-là. Certainement, c'est un programme ! u  

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  • 21 Octobre 1914 ... Apprendre à faire la guerre comme les soldats de Jules César, il y a deux mille ans

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    Pendant les journées où les Allemands marchaient sur Paris, le général Von Bülow, commandant une des armées allemandes, s'invita, près de Reims, chez le comte Chandon de Briailles. Et après le dîner, mis en belle humeur, il daigna donner son opinion sur la guerre et sur nos soldats. Et, parmi d'autres choses, il dit en substance au sujet de notre infanterie : 

    - Elle est brave : elle n'est que trop brave. Vos français ont l'air de croire qu'à la guerre il s'agit de se faire tuer. Pas du tout : il s'agit de vaincre et de tuer l'adversaire, etc...

    Ces observations de l'Allemand s'accordent du reste avec l'ordre du jour où le généralissime Joffre, en rendant hommage à la bravoure des nôtres, leur conseillait plus de souci de leur propre vie.

    Or un observateur me montre, dans un livre de Francisque Sarcey* intitulé Le siège de Paris et qui eut beaucoup de succès après 1870, la page suivante :

    "Ils (nos officiers) continuaient de lancer leurs soldats à la baïonnette contre des murs crénelés tandis que les Allemands ne se découvraient jamais et ne marchaient en avant que sur des bataillons à moitié détruits par les boulets. Un de nos ambulanciers me racontait cette anecdote caractéristique.

    Tout en faisant ramasser les blessés et les morts, les officiers français et prussiens causaient ensemble avec la courtoisie qui est d'usage en pareille occurrence. Un des nôtres se mit à dire la belle conduite d'un capitaine à l'attaque de Montretout. Ce capitaine était resté debout sous une grêle de balles, et, se hissant sur un tronc d'arbre, à découvert, il n'avait cessé de crier : En avant ! et de montrer le chemin à ses soldats du bout de son épée. Frappé coup sur coup de trois balles, il était tombé poussant une dernière fois le cri : En avant !

    - Voilà qui est admirable, dirent les officiers français.

    - Voilà qui est absurde, reprit un des parlementaires prussiens. J'étais là, moi, et je puis vous affirmer que tous nos Allemands prirent ce capitaine pour un fou. A quoi lui servit cette parade de bravoure ? Il ne nous débusqua point de la position qu'il était chargé de prendre, il se fit tuer, et fit encore tuer par surcroît trois ou quatre de ses tirailleurs, qui nous démolissaient beaucoup de monde, à couvert derrière les arbres dont ils s'abritaient. Electrisés par son exemple, ils s'élancèrent, et ce fut fait d'eux.

    Le système de guerre de l'une et l'autre nation tient tout entier dans cette anecdote. Il est évident qu'il nous faudra changer le nôtre. Il est plus évident encore (sic) que ce ne sont pas nos vieux généraux tout imbus de leurs préjugés  de caste qui opéreront cette réforme." 

    Ainsi raisonnait, après l'expérience de 1870, ce Francisque Sarcey, qui passait en son temps pour l'oracle du bon sens. Le bon sens de ce temps-là se fiait à la démocratie et accusait les généraux "de caste". Quarante-quatre ans d'ignorantia democratica n'auront pas avancé l'électeur français, qui n'a appris qu'après quatre-vingt jours de meurtrière campagne à creuser des tranchées et à faire la guerre, ô progrès ! comme les soldats de Jules César, il y a deux mille ans.  u  

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    * Francisque Sarcey (1827-1899), critique littéraire au Temps. Jacques Bainville avait surpris son père en 1895 (il avait 16 ans) en répliquant à une critique de Sarcey dans une lettre  de lecteur au Temps.

     

  • 20 Octobre 1914 ... Quand on pense que M. Millerand a été l'avocat de la société Maggi contre L'Action française !

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    Je suis venu passer quarante-huit heures en Normandie. La population est d'un calme magnifique et accepte  la guerre et les sacrifices en hommes avec une vaillance d'autant plus digne d'être admirée que la région a beaucoup souffert et que nombreux sont les morts, les blessés et les prisonniers. Cependant Perrette travaille et, avec ses vaches, son beurre et ses oeufs, reconstitue de la richesse. Il est bon de voir cette France rurale à l'oeuvre, tandis que les hommes se battent, pour comprendre comment notre pays a pu soutenir des efforts peut-être encore plus rudes que celui-ci.

    Le juge de paix m'apprend qu'il est chargé par le parquet de Saint-Lô d'une enquête sur les biens que la société Maggi pourrait posséder dans le canton. Maggi a en effet acheté dans ces derniers temps un terrain tout près du chemin de fer : c'est la confirmation éclatante de la campagne de Léon Daudet, le triomphe de son Avant-Guerre.

    - Et quand on pense que M. Millerand a été l'avocat de la société Maggi contre L'Action française ! s'écrie mon juge de paix, consterné...

    Evidemment il y aura des explications assez embarrassantes à fournir pour un certain nombre de personnes. Ainsi Marcel Sembat (cet ironiste et qui aime les plaisanteries même amères) vient, en sa qualité de ministre des Travaux publics, d'ordonner la mise sous séquestre des mines de Diélette*, propriété du conseiller de Guillaume II, Thyssen, solennellement inaugurées par son collègue dans le ministère actuel, Fernand David*. Diélette, Thyssen et Fernand David font également les frais d'un chapitre de L'Avant-Guerre.  

    Même aventure pour les mines de fer de Caen... Faut-il que nous ayons raison pour avoir à ce point raison ?  u  

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    * Les mines de fer de Diélette, dans le Cotentin, aujourd'hui site de la centrale nucléaire de Flamanville.

    ** Fernand David, ministre successivement des Travaux publics, du Commerce et de l'Agriculture entre 1913 et 1914.

  • 19 Octobre 1914 ... Les Allemands sont allés à Meaux et ils ne sont pas entrés à Nancy

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    Pierre Lasserre* fait devant moi cette remarque :

    "Rien de ce qu'on avait coutume d'annoncer ne s'est réalisé et les choses qui sont arrivées, ce sont toutes les autres. La prise de Nancy par l'ennemi dans les huit premiers jours de la guerre était un  dogme : or les Allemands sont allés à Meaux et ils ne sont pas entrés à Nancy. On considérait que la République ne pouvait résister ni à une guerre heureuse ni à une guerre malheureuse, et jusqu'ici elle supporte très bien une guerre mélangée de succès et de revers. Ainsi du reste."

    Ce qu'évidemment personne n'aurait pu annoncer, c'est que, quatre-vingt jours après le début des hostilités, la bataille se livrerait entre Lille et Ostende. Nous aurons bien d'autres surprises sans doute encore : les guerres de coalition en réservent toujours. N'a-t-on pas vu sous la Révolution les soldats russes de Souvarof se battre en Suisse ? Cette extension du théâtre de la guerre fait même peut-être qu'on ne doit pas trop désirer l'entrée en scène des neutres comme l'Italie ou la Roumanie. Qui sait jusqu'où leur participation n'entraînerait pas ? Quieta non movere, disait Bismarck.

    Symptôme à noter : tandis que l'opinion générale, parmi les non-combattants, est que les choses vont bien, tandis que le sentiment est de satisfaction, tant a été forte l'évidence du péril pour Paris et pour la France, une certaine lassitude, visible dans quelques lettres, se manifeste chez ceux qui sont au front. Il semble que l'immensité de la tâche qu'il leur reste à accomplir leur apparaisse seulement. D'autre part, chez les populations envahies, il y a l'impression persistante de la force écrasante de l'ennemi, qui a cherché en effet à en imposer par un déploiement, quelquefois tapageur, de ses ressources en hommes et en matériel...

    Pour le moment, personne en réalité, personne au monde ne saurait entrevoir avec netteté le cours que prendront les évènements ni la façon dont finira la guerre. A vue humaine, on peut seulement redouter un ralentissement des opérations pendant la période d'hiver et une reprise des hostilités au printemps. Les Allemands paraissent vouloir tenir leurs adversaires éloignés de leur territoire aussi longtemps que possible. Et, sur le front occidental, les alliés (Anglo-Franco-Belges) devront d'abord leur reprendre la Belgique, assiéger Namur, Anvers et Liège, entreprise qui constitue une guerre à elle toute seule.  u  

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    * Pierre Lasserre (1867-1930), agrégé de philosophie, professeur à l'Ecole des hautes études, auteur d'une thèse sur le romantisme, s'éloignera de l'Action française en 1914.

  • 18 Octobre 1914 ... On entretient comme on peut la gaieté française

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    On entretient comme on peut la gaieté française et déjà courent, bons ou mauvais, les "mots de la guerre". Maurice Donnay* est l'auteur de celui-ci, qui date de ces derniers jours, quand les aéroplanes allemands - les taubes - venaient tous les matins jeter des bombes sur Paris : "Comment voulez-vous que les Parisiens soient effrayés ? Ils ont l'habitude de prendre leur taube."

    Alfred Capus raconte ce trait, tout à fait caractéristique de la guerre. A l'ambulance, le médecin, avec toutes sortes de précautions, avise un de nos artilleurs blessés que, faute de place, il sera obligé de lui donner un Allemand pour voisin de lit. 

    - Un boche ? Chouette, alors ! s'écrie l'artilleur. Je n'en avais pas encore vu !

    Et c'est très vrai que nombre de blessés n'ont jamais vu l'ennemi, qui tire de loin ou caché dans les tranchées et ne tient pas au contact direct. u  

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    * Maurice Donnay (1859-1945), auteur de théâtre, recevra Jacques Bainville à l'Académie française le 7 novembre 1935.

  • 16 Octobre 1914 ... Le vieux Clemenceau, enfileur de lieux communs, débitant d'idées reçues

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    Derrière les beaux dehors, il y a de tristes réalités. On dit avec recueillement et enthousiasme, en parlant des Anglais, des Belges et de nous : "les alliés". Cependant il est sût que tout ne va pas toujours pour le mieux au sein de l'alliance. Je suis informé aujourd'hui avec plus de précisions que le mois dernier qu'au moment des intrigues menées par la faction de Joseph Caillaux, Lord Kitchener et sir John French ont voulu rompre leurs relations avec la France et menacé d'aller porter les opérations de l'armée anglaise pour son propre compte en Belgique et peut-être au Danemark. Rien n'eut été plus agréable aux Allemands, dont le plan a toujours consisté à battre les alliés en détail. Heureusement le bon sens aura prévalu. Mais comme la cuirasse en est fragile ! Quand on pense que La Guerre sociale de ce grossier ignorant d'Hervé est devenue quotidienne depuis que la guerre fait rage, et qu'il se trouve un nombre considérable de Parisiens pour acheter cet organe d'anarchistes petits-bourgeois, on peut se demander si la bêtise de nos concitoyens n'est pas incurable. D'ailleurs le vieux Clemenceau, enfileur de lieux communs, débitant d'idées reçues, jouit également d'un crédit, trouve des lecteurs pour son journal qu'il appelle L'Homme enchaîné depuis que L'Homme libre a été huit jours interdit. Ces plaisanteries de boutique ne révoltent pas le public, et Maurras est seul à avoir donné à Clemenceau le nom qui lui convient pour les grognements que le vieux plaisantin a fait entendre contre les chefs depuis le commencement de la guerre : Thersite*.

    Pour être juste, il convient d'ajouter que Clemenceau a rendu un service en s'opposant à l'entrée de Joseph Caillaux dans le ministère. Le président Poincaré aurait tout cédé et, pour arranger les choses, proposait de dédoubler les ministères : ainsi Ribot aurait eu les Finances et Caillaux le Trésor. On m'assure que Delcassé aurait dit au président : "Alors vous allez, poursuivre votre combinaison, donner les Affaires étrangères à Doumergue et à moi les protectorats ?".

    Delcassé serait résolu à exiger à la paix la rive gauche du Rhin pour la France. Lavisse** et Victor Bérard*** - réconciliés pour la circonstance - organisent un grand mouvement d'opinion en faveur de cette idée pour que, le moment venu, la presse française soit unanime à la soutenir.

    Ce soir, nous apprenons la mort du marquis de San Giuliano. Décidément, la mort travaille contre l'Allemagne et lui enlève, les uns après les autres, ce qu'il lui restait d'amis. Après le Hohenzollern qui régnait à Bucarest sous le nom de Carol, voilà que disparaît le ministre italien qui avait renouvelé la Triplice. 

    La censure nous a demandé de ne pas commenter la mort du marquis sicilien. J'avais déjà écrit un article où je rappelais qu'à ceux qui s'étonnaient de sa fidélité à la Triplice, San Giuliano avait coutume de répondre : "Che vuole ! En cas de guerre les Allemands seraient à Paris dans les trois semaines !" La censure n'a pas souffert que ce souvenir fût rappelé. Pourtant, il est bien encourageant pour nous. Les Allemands n'ont pas été à Paris dans les trois semaines fixées, et l'Italie est restée neutre.

    Le système de la censure, le système purement négatif du caviar, mais du caviar en blanc, est d'ailleurs bien maladroit. La censure coupe des articles, des paragraphes dans les articles, des phrases dans les paragraphes, des mots dans les phrases. On s'ingénie à chercher ce qui a été supprimé et l'on trouve souvent. Quand on en trouve pas, la peur ou la malveillance font lire des choses infiniment plus graves que celles qu'on a voulu cacher. Comment n'interpréterait-on pas, à Rome par exemple, les blancs d'un article nécrologique sur le marquis de San Giuliano ! D'ailleurs la preuve que, si la censure est nécessaire et légitime, l'usage qu'on en fait est gauche, se tire d'un article du Lokal Anzeiger (de Berlin) du 5 octobre, qui déduit de l'aspect des journaux français , avec leurs coupures et leurs pages blanches, que la guerre civile dévaste la France dont les régions non envahies sont à feu et à sang et révoltées contre le gouvernement. 

    Sans transition nous sommes passés du régime de la liberté absolue de la presse à un régime de restriction et de prohibition. Il faut approuver bien haut le régime de la censure. Mais il est bien visible qu'on l'applique sous sa forme la plus primitive et même la plus barbare : en ceci comme en bien d'autres choses, cette guerre est une guerre subie, une guerre qui n'a pas été préparée et où l'improvisation a joué un rôle beaucoup plus grand qu'il n'eût fallu.   u  

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  • 15 Octobre 1914 ... Ce qui sortira le plus affaibli de cette crise, c'est la puissance de l'Or

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    Ce n'est qu'à la suite de longues discussions que le parti de la résistance l'a emporté dans le gouvernement de la République. Les précisions grandissent à ce sujet. Il est certain que le pacte de Londres, qui lie la France pour la durée de la guerre et la protège elle-même contre les faiblesses possibles de l'opinion et les intrigues des partis, n'a été emporté que de haute lutte. On range le président Poincaré parmi ceux qui répugnaient à engager la France, et l'on affirme qu'il y aurait eu une publication du pacte au Journal officiel faite par anticipation pour forcer les dernières hésitations.  

    En tout cas, il est certain que la censure a, pendant douze heures, empêché la presse de publier la nouvelle du pacte de Londres.

    On dit beaucoup que le gouvernement de Bordeaux est inquiet de ce qu'il appelle "le gouvernement de Paris". La conjonction Gallieni-Doumer* inquiète certains radicaux. Pourtant ce gouvernement n'a pas l'aspect césarien, ni même militaire. Il est presque anonyme. Le gouverneur de Paris est invisible. D'ailleurs Paris vide d'hommes, obscur dès 5 heures du soir, est d'un calme parfait.

    La permission de ne pas payer le terme a été saisie avec empressement par la population parisienne. Ne pas donner d'argent au propriétaire, on ne peut pas se douter du plaisir que cela cause au petit bourgeois et à l'employé plus qu'au prolétaire lui-même. D'ailleurs l'organisation du crédit est dans un gâchis complet; tout l'édifice de la banque et de la finance s'est effondré comme un château de cartes. L'autorité de l'Etat ne se faisant plus sentir, tout le monde nourrit l'espoir d'échapper à ses engagements et une légère anarchie fermente. Ce qui sortira le plus affaibli de cette crise, c'est la puissance de l'Or. Et cela doit etre quand il apparaît que la première valeur de toutes, c'est le Sang.   u  

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    * Le général Gallieni avait nommé directeur des services civils Paul Doumer (1857-1932) qui avait été gouverneur-général de l'Indochine de 1896 à 1905, puis président de la Chambre des députés. Clemenceau parla d'une "Commune de Paris". Paul Doumer sera président du Sénat en 1927 puis président de la République en ami 1931. Il sera assassiné le 6 mai 1932 par un déséquilibré.

  • 14 Octobre 1914 ... La popularité du roi Albert est immense

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    Le gouvernement belge, qui d'Anvers était venu à Ostende, a demandé asile à la France et est venu s'établir au Havre. L'Etat belge n'est plus qu'un symbole, la Belgique presque tout entière (sauf une enclave où l'on se bat, en Flandre occidentale) étant occupée et administrée par les Allemands. 

    Le ministère anticlérical de M. Viviani a fort bien reçu le ministère clérical de M. de Broqueville, qui continuera de signer des décrets en France. Cela n'est encore rien. Mais, si l'armée belge doit évacuer Ostende, Albert 1er, qui est resté jusqu'ici avec elle, devra à son tour venir sur le territoire français, et il y sera roi comme ses ministres y sont ministres. Nous aurons un roi en république. Curieuse situation et qui, dans l'extraordinaire confusion de toutes choses à laquelle nous assistons, peut prêter à d'étranges métamorphoses. En tout cas, la popularité du roi Albert est immense à Paris et à travers tout le territoire français.  u

     

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  • 13 Octobre 1914 ... Les Allemands ont réoccupé Lille

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    Les Allemands ont réoccupé Lille : cet évènement est traité d'épisode sans importance. - Etrange ! On m'avait pourtant appris, au collège, que l'entrée des impériaux à Lille en 1792 avait été considérée comme quelque chose de très grave. On a changé bien des points de vue et révolutionné bien des choses même depuis la révolution...   u

     

    Sans la neutralité belge, le roi Georges V ... *

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    Les actes dictés par une haute conception de la politique ne manquent jamais de trouver, un jour ou l'autre, leur récompense. Il n'y  avait eu, jadis, que trop d'étourdis dans notre pays, pour reprocher à Louis-Philippe de n'avoir pas annexé purement et simplement la Belgique. Il n'y avait pas eu trois douzaines de Français pour comprendre la nature du chef-d'oeuvre qu'était la neutralité belge. Il aura fallu la guerre de 1914 pour faire sentir à tout ce qui n'est pas incurablement ignorant et léger ce que le duc de Broglie a appelé "le dernier bienfait de la monarchie". Dans les grands évènements, les peuples s'aperçoivent mieux que les générations dépendent les unes des autres, que le passé gouverne l'avenir, que le raisin vert mangé par les pères agace les dents des enfants, et qu'au point de vue militaire comme au point de vue diplomatique, l'imprévoyance reçoit son châtiment, la prévoyance son salaire.

    L'histoire dira certainement que la Monarchie de 1830, avec toutes ses imperfections, toute ses faiblesses, a sauvé la France de 1914 : sans une Belgique indépendante, l'ennemi n'eût pas été retenu plus de quinze jours devant Liège, retard qui a ruiné tous ses plans; sans la neutralité belge, le roi Georges V, les conservateurs anglais et l'aristocratie whig n'eussent pas trouvé la raison péremptoire qui devait jeter dans cette grande guerre l'Angleterre radicale et pacifiste.  u  

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     * Journal de Jacques Bainville (1901/1918) - Tome I - Plon 1948

     

  • 12 Octobre 1914 ... C'est à Aristide Briand que l'on attribue l'attitude la plus ferme

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    Aristide Briand (Pastel de Marcel-André Baschet - Paris, musée du Petit-Palais) 

    Un récit que l'on répand et qui prend plus de corps de jour en jour attribue un rôle considérable à l'Angleterre dans le gouvernement des affaires de la France.

    D'abord il se confirme qu'il y a eu, pendant tout le mois d'août, des intrigues nouées entre les financiers et les pacifistes en vue d'amener une paix rapide avec l'Allemagne. Celle-ci se fût contentée de l'entrée de ses troupes à Paris et d'une indemnité, assez lourde sans doute, mais eût peut-être rendu Metz. Nous abandonnions la Belgique et nos alliés. C'était le plan de Joseph Caillaux. Il fut même question, à un moment donné, d'introduire Caillaux dans le ministère pour négocier avec l'Allemagne. Poincaré acceptait s'il ne proposait pas lui-même cette solution.

    Selon les rumeurs que l'on entend, la combinaison aurait échoué pour différents motifs. Selon les uns, le généralissime, plutôt que de laisser entrer les Allemands à Paris sans combattre, aurait offert sa démission. Selon les autres, Joffre aurait obéi aux instructions du gouvernement en reculant jusqu'à la Marne sans combat et n'aurait pris l'offensive que sur l'ordre du gouvernement dont les dispositions avaient changé. Pour l'opinion publique, Joffre est un jour le sauveur de la patrie et, le lendemain, il est tout près de passer pour un traître. Cela est de tous les temps. 

    Ce qui paraît certain, c'est que l'intervention du gouvernement anglais s'est bien produite et s'est fait sentir à un moment donné. L'intervention russe aussi. On affirme que, lorsque l'ambassadeur d'Angleterre fut mis au courant du projet d'entente avec l'Allemagne, il tourna le dos avec mépris. Quant à Isvolski*, il menaça de repartir immédiatement pour la Russie. D'autre part, on assure que non seulement le général French mais encore Lord Kitchener lui-même auraient parlé sévèrement aux membres du gouvernement républicain.

    Enfin c'est à Aristide Briand que l'on attribue l'attitude la plus ferme. C'est lui qui aurait parlé le plus vigoureusement contre la capitulation proposée par la finance et le radicalisme.

    Quant au président Poincaré, il a, dans tous ces récits, le rôle le plus effacé et le plus piteux. Un témoin m'affirme qu'il a été sifflé en entrant l'autre jour à l'Elysée, à son passage à Paris. Où sont les acclamations, où sont les espérances de janvier 1913 !   u  

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    * Alexandre Isvolski (1856-1919), ministre des Affaires étrangères russe de 1906 à 1909, date à laquelle il fut nommé ambassadeur à Paris. Il y demeura toute la guerre, puis après la révolution de 1917, en exil et fut délégué des partis contre-révolutionnaires.

  • 11 Octobre 1914 ... Après la prise d'Anvers

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    La prise d 'Anvers produit l'effet que les Allemands ont vraisemblablement cherché, du moins quant à la France. Leur ténacité, leur acharnement éclatent. On les sent toujours capables de fournir un énorme effort sur un point donné. Toutefois leur offensive, en France, paraît brisée définitivement.

    Plus tard, nous saurons jusqu'à quel point la défense d'Anvers a été paralysée ou affaiblie par les innombrables Allemands qui infestaient la ville. Pour Reims, par exemple, cela n'a pas été douteux. Que se serait-il produit à Paris ?

    Je revois encore la salle du célèbre restaurant Colomb, à Anvers. J'y déjeunais voilà deux ans et la salle était pleine de boursiers dont plus de la moitié parlait allemand. Un navire de guerre français était venu peu de jours auparavant, et au départ une scène pénible avait eu lieu, en raison de la désertion de vingt-trois de nos marins. J'entends encore un Allemand racontant la chose avec complaisance, donnant des détails, répétant le chiffre vingt-trois en insistant : "Drei und zwanzig." Il pensait évidemment : "La France n'existe plus. Nous en ferons ce que nous en voudrons et elle ne sera pas capable de nous empêcher de prendre Anvers et le reste..." Aujourd'hui cet Allemand-là doit être content.

    La prise d'Anvers est surtout un affront pour les Anglais, sinon un danger pour eux : on parle d'une promenade prochaine des Zeppelins au-dessus de Londres.   

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  • 10 Octobre 1914 ... La prise d'Anvers, que l'on pressentait depuis trois jours, est annoncée

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    La prise d'Anvers, que l'on pressentait depuis trois jours, est annoncée. D'autre part, on se bat entre Lille et Dunkerque : l'autre mois, c'était Montmirail; aujourd'hui, c'est la bataille des Dunes* qui recommence. L'histoire est brève !

    Une légère inquiétude se manifeste de nouveau à Paris.

    Et puis l'hiver approche et la guerre s'allonge. Les jeunes gens de 20 ans sont partis. Ceux de 19 ans sont appelés. L'argent commence à se faire rare. La souscription aux Bons du Trésor n'a produit que 265 millions : une misère pour la France. Et puis tant de maisons ont été détruites, tant de ruines ont frappé des familles entières ! Mme F... nous montrait des photographies prises à Revigny (dans la Meuse). Il n'y reste plus une maison entière. Dix départements peut-être sont ravagés à l'égal de la Meuse. On pense au célèbre Daumier, après 1870, au paysan disant devant sa chaumière en ruine : "C'était pourtant pas pour ça que j'avions voté oui !" 

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    * La "bataille des Dunes", en juin 1658, donna les Flandres et Dunkerque à la France sur l'Espagne.

     

  • 9 Octobre 1914 ... Le bombardement de Reims a recommencé

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    Même sujet qu'hier. Je découpe ceci dans Le Temps (toujours lui !) :

    "Evidemment, il y a dans la situation plusieurs points douloureux : la destruction de richesses nationales, le bombardement de Reims, par des batteries installées près des forts qui entouraient cette ville. Ce bombardement et l'occupation de ces forts ne peuvent avoir aucune influence décisive sur le résultat final, mais il comportent un enseignement qu'il faut mettre en lumière dès à présent, car plus tard on pourrait l'oublier : il ne doit pas subsister de place forte qui ne puisse fournir une résistance prolongée. La résistance possible d'une place forte ne se mesure pas seulement au nombre de ses forts, à celui de leurs tourelles et à l'épaisseur de leur béton; tourelles et béton trouveront toujours un engin qui en aura raison - tel que le gros mortier allemand. Le critérium de la résistance d'une place forte réside dans la solidité de sa garnison. Une garnison solide ne se trouve que dans des prélèvements fait sur l'armée de campagne.

    Les places fortes doivent donc être réduites au strict minimum, et toutes celles dont la résistance n'est pas certaine doivent être rasées. Un des motifs qui, il y a  une quinzaine d'années, a été donné contre cette mesure radicale était que, si nous avions à nous battre dans une région où se trouvent des ouvrages insuffisants pour résister à un siège, ils donneraient une carcasse solide à notre ligne de bataille. Nous nous battons aujourd'hui dans les régions de ces mauvais ouvrages, et c'est la ligne ennemie qu'ils renforcent !" (suit un blanc imposé par la censure.) 

    Ainsi les forts qui n'ont pu nous servir, à nous, pour arrêter les Allemands (Lille, La Fère, Reims ne se sont même pas défendus) servent aux Allemands pour se protéger contre notre offensive. Ô chef-d'oeuvre d'imprévoyance ! Ô ironie ! Les forts que nous ne pouvons tenir même une journée à cause de la puissante artillerie allemande, nous ne pourrons les reprendre aux Allemands à cause de l'insuffisance de notre grosse artillerie... C'est à en mourir de rage.

    Aujourd'hui, d'ailleurs, du haut de nos forts, le bombardement de Reims a recommencé.  u   

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  • 8 Octobre 1914 ... Lettre d'un capitaine de dragons

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    Voilà vingt-trois jours que dure la bataille de l'Aisne. L'Allemand s'accroche en France. Il s'enfonce dans le sol français comme les tiques dans la peau d'un cheval. Il nous manque toujours de la grosse artillerie pour pouvoir le déloger de ses tranchées.

    A ce propos, voici une lettre, belle et nue comme la vérité, que Le Temps a reçue d'un capitaine de dragons, que ce journal imprime et que, par mégarde, sans doute, la censure a laissé passer. Qu'y a-t-il eu contre nous dans cette campagne ? se demande cet officier. Et il se répond à lui-même : d'abord, l'espionnage allemand, l'avant-guerre. Il note que l'emplacement de nos batteries est partout et tout de suite dénoncé : "A Reims, à peine l'état-major installé dans une maison, les obus arrivaient sur un espace de trois cent mètres carrés; c'est restreint pour des pièces qui cherchent à se repérer. Il faut un calcul où le hasard n'est pour rien. Notre pays paie cher trop de confiance et trop d'altruisme." Mon capitaine, vous êtes bien poli : cette confiance s'appelle incapacité et cet altruisme ignorance. 

    L'officier de dragons, continuant son analyse, trouve encore ceci, qui est essentiel :

    "...Donc, c'est une guerre d'artillerie. Il faut qu'on le comprenne, et la nôtre est supérieure. Elle eût été maîtresse de la situation si elle eût été, dès le début, dotée de matériel lourd. Et si cette dépense eût été consentie largement, à temps, le pays n'eût pas été envahi."

    Je crois que cela sera le jugement de l'Histoire.

    Il faudrait ajouter encore notre insuffisance de mitrailleuses (celles des Allemands sont terribles) et l'infériorité que notre ridicule uniforme et ce désastreux pantalon rouge constituent pour nos soldats. Ils s'en rendent bien comptent et comparent tristement leur garance éclatante à l'uniforme "couleur de terre" de l'ennemi. "Vous faites des cibles merveilleuses pour les Allemands", disaient cers jours-ci des Lorrains annexés faits prisonniers. Et Le Temps - encore lui - observe que nos officiers interprètes attachés aux troupes anglaises ont perdu, en morts seulement, la moitié de leur effectif, parce que leur tunique bleue les désigne et fait cible, elle aussi, parmi le kaki dont sont habillés les Anglais. On n'avait pas pensé à cela :  

    On ne comptera pas le nombre de Français qui ont payé de leur vie l'ignorantia democratica.  u   

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