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Bainville : Journal année 14 - Page 3

  • 26 Novembre 1914 ... Le gouvernement républicain ressemble à ces francs-maçons de village qui restent à la porte des églises pendant les enterrements

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    Victoire russe certaine en Pologne. L'évènement sera décisif pour la suite de la guerre et va en marquer une nouvelle période. Le ciel s'éclaircit de jour en jour sur la France, quoiqu'il reste tant à faire : les Allemands, en ce moment encore, ne sont-ils pas en mesure de bombarder Reims et Soissons, quotidiennement si tel est leur bon plaisir ? Ne viennent-ils pas d'annexer (du moins ils l'ont proclamé à Bruxelles) le bassin métallurgique de Briey ? J'apprends aujourd'hui que Guillaume II est resté en France beaucoup plus longtemps qu'ion ne l'a annoncé. On avait dit qu'il n'avait fait que de rapides apparitions sur le front des troupes. La vérité est qu'il a séjourné assez longtemps dans l'Aisne, au château de Follembray, dont le propriétaire, M. de Brigode, était présent. On affirme aussi qu'Arras a été bombardé pour permettre à l'Empereur de juger de l'efficacité de la grosse artillerie allemande.

    M. de Kermaingant, administrateur des aciéries de la Marine, me dit que les hauts-fourneaux d'Homécourt n'ont nullement souffert, bien qu'ils se trouvent directement sous le feu d'un des forts de Metz. Il semble que les Allemands tiennent à ménager, pour leur usage personnel, ce Transvaal français, Transvaal non de l'or, mais du fer, avec ses richesses incalculables.

    On présume que les Allemands, qui sont tenaces, vont encore tenter sur l'Yser un effort d'ailleurs voué à l'échec. Après quoi, étant obligés de faire face à l'invasion russe et de dégarnir leur front, le général Joffre pourra exécuter son offensive (le bruit court qu'il la prépare en ce moment du côté de Compiègne, d'où les civils sont impitoyablement écartés), à moins que l'armée allemande d'elle-même ne se retire sur des lignes extrêmement fortes d'où elle espère interdire aux alliés l'entrée de la Belgique.

    L'éditeur Flammarion a rencontré Marcel Sembat pendant le récent voyage que celui-ci a fait à Paris. A l'auteur de Faites un Roi sinon faites la paix devenu ministre, Flammarion a demandé quel gouvernement nous aurions après la guerre :

    - Celui que voudront les trois cent mille hommes qui reviendront de là-bas, a répondu le seul homme d'esprit du parti socialiste unifié.

    ... Comme suite à l'histoire de la lettre du président Poincaré au Pape : l'Angleterre envoie un représentant auprès du Saint-Siège. Sir Henry Howard, diplomate catholique, a été choisi par le ministère puritain pour cette mission. On dit bien haut que cette mission est temporaire et prendra fin avec la guerre. Mais, si mes renseignements sont exacts, le Saint-Siège aurait la promesse que Sir Henry Howard ne serait pas si impoli que de partir une fois la paix signée et, pour ainsi parler, le dernier morceau dans la bouche...

    Ainsi le roi Georges V, chef de l'église anglicane, et l'empereur Nicolas II, chef de l'église orthodoxe, sont l'un et l'autre représentés auprès du chef de l'église catholique, et la France ne l'est pas ! Le gouvernement républicain ressemble à ces francs-maçons de village qui restent à la porte des églises pendant les enterrements. Cet enterrement pourrait bien être celui de notre protectorat en Orient. Est-ce par le canal de Sir Henry Howard que seront réglées les graves questions qui ne peuvent manquer de se poser en Syrie ? La violation par les Turcs du statut du Liban va nous obliger à intervenir. Comment le ferions-nous au moment où nous avons, en plus  de toutes nos charges, le Maroc à garder ? Et le Maroc s'agite peut-être par un contrecoup de la guerre sainte proclamée à Constantinople. Seront-ce les Anglais (pourtant occupés à défendre le canal de Suez contre une armée turque) qui se chargeront de protéger la Syrie ? Et, quand ils seront à Beyrouth, est-ce Sir Henry Howard que le gouvernement français chargera de ses intérêts ?

    Il y aurait encore une solution : ce serait que Sir Henry Howard ouvrît les voies à la reprise des rapports diplomatiques entre la France et le Saint-Siège. Il reste à savoir si l'Angleterre, qui a pris la place, s'en souciera. En attendant, il est certain qu'à défaut d'ambassadeur accrédité, le gouvernement envoie des volontaires au Vatican. Cela se saura. ♦

    * Comment espérer qu'entre Allemands et Français on arrive à se mettre d'accord ? Chacun des deux peuples est convaincu que l'autre a été l'agresseur. Dans chacun des deux pays les socialistes et les pacifistes sont persuadés que les pacifistes et les socialistes d'en face ont été grossièrement abusés par leur gouvernement. Sur les origines mêmes et les responsabilités de la guerre, la contradiction est totale, absolue. Le désaccord est formel. Il est dès aujourd'hui visible qu'il se prolongera à travers les siècles, qu'il remplira l'Histoire aussi longtemps qu'une France et qu'une Allemagne existeront. ♦ 

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    * Cette deuxième note appartient au Tome I du Journal de Jacques Bainville (1901/1918)

  • 25 novembre 1914 ... La prédominance des intérêts matériels ?

    220px-Karl_Marx_001.jpgKarl Marx avait sans doute posé deux principes inconciliables quand il avait établi la prédominance des intérêts matériels et quand il avait lancé son appel : "Peuples de tous les pays, unissez-vous !" Les prolétaires de tous les pays se fusillent, mais c'est pour conquérir ou pour défendre l'usine qui donne le travail, le champ qui produit le pain. De la doctrine socialiste, voilà tout ce qui nous reste...  ♦

     

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    Tome I du Journal de Jacques Bainville (1901/1918)

  • 24 Novembre 1914 ... Les pertes et les ruines que la guerre, même victorieuse, ne pourra manquer de laisser ...

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    Le Bulletin des Armées confirme l'échec des Allemands en Flandre dans des termes d'une précision telle qu'il ne peut subsister le moindre doute pour l'esprit. D'autre part, le bruit court d'une victoire remportée par les Russes sur la Warta, en dépit des efforts du général Von Hindenbourg, le seul véritable homme de guerre que paraissent avoir les Allemands*. (On me dit que ce récit a pour auteur André Tardieu**, qui est à l'état-major du général Foch...) Il est heureux que les nouvelles soient bonnes car il paraît qu'hier, au cabinet civil du gouvernement de Paris, on faisait de fort longues figures sur l'avis que Soissons était bombardé. Ces messieurs voyaient déjà la capitale menacée.

    Gervais-Courtellemont, l'explorateur, a reçu des informations particulières d'après lesquelles l'Allemagne manquerait de deux objets de première nécessité : le cuivre et le pétrole, d'où gêne sérieuse et qui ne peut plus que grandir pour la fabrication des projectiles et les transports par automobile. Il en conclut que la guerre pourrait finir plus tôt qu'on ne s'accoutume à le penser : car l'esprit humain est ainsi fait et il a peine à se représenter autre chose que ce qui est. On croit à la guerre indéfinie comme on croyait naguère à la paix perpétuelle.

    Quelques personnes de sang-froid commencent à supputer les pertes et les ruines que la guerre, même victorieuse, ne pourra manquer de laisser. Une des opérations d' "avant-guerre" (selon le mot si admirablement créé par Léon Daudet et qui restera dans la langue française), une des opérations d'avant-guerre les mieux réussies de l'Allemagne à été le coup porté à la Bourse de Paris. Les Rosenberg*** et consorts, sujets autrichiens ou allemands, sûrs de leur affaire, vendaient à tour de bras les valeurs que nos pauvres capitalistes et spéculateurs français rachetaient naïvement. Le moratorium a empêché leur ruine immédiate. Mais il faudra bien liquider, et comment, dans quelles conditions ? Par l'indisponibilité subite des capitaux placé sen reports, une crise de confiance terrible s'est ouverte. La Banque va prêter 200 millions pour que 40 pour cent de ces reports puissent être remboursés. Mais après ? Il est trop clair qu'un nombre important de ces spéculateurs (en particulier les banquiers et les industriels du Nord, de l'Est, de la région de Reims, coutumiers de grandes opérations de Bourse) vont se trouver ruinés par la guerre et dans l'impossibilité d'acquitter ce qu'ils doivent aux agents de change. L'agent de son côté, étant responsable vis-à-vis de ses clients, devra payer de sa poche les différences que ceux-ci ne pourront acquitter. "En laissant de côté les agents qui, ne pouvant faire face à leurs engagements, seront obligés de faire appel à la garantie solidaire de leurs collègues, j'estime, me dit une personne bien renseignée, que ceux qui, après ce cataclysme, pourront représenter les trois quarts ou même la moitié de leur capital, auront encore à s'estimer heureux."  ♦

     

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    * La bataille d'Ypres, en Belgique, qui avait duré une quinzaine de jours, s'était soldée le 17 novembre par une stabilisation du front. Les alliés conservent la ville d'Ypres mais les Allemands gagnent une position dominante.

    A l'Est, la IXème armée allemande de Von Mackensen, qui avait essayé d'aider les austro-hongrois en Galicie et avait dû se replier sur la Warta, avait repris l'offensive le 12 novembre en direction de Lodz. La bataille fut longtemps indécise.

    ** André Tardieu (1876-1945), secrétaire des Affaires étrAngères, chroniqueur diplomatique au Temps de 1905 à 1914, député modéré en 1914, collaborateur de Clemenceau à la conférence de paix de Versailles, il sera président du Conseil en 1929 et en 1932.

    *** Oscar von Rosenberg était un banquier d'origine autrichienne. On accusera le frère de Georges Clemenceau, Albert, de l'avoir protégé pendant la guerre.

  • 23 Novembre 1914 ... Une obligation d'honneur : rendre la Belgique aux Belges

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    La classe 1914 est partie et ira au feu d'ici un mois ou un mois et demi. La classe 1915 est sur le point d'être levée et sera instruite pour le mois de mars. En même temps, on reprend en grand nombre pour le service armé les hommes des services auxiliaires, les exemptés et les réformés. Les territoriaux sont depuis quelque temps au front. Bref, c'est le commencement de la levée en masse. Tout cela accepté par la population avec un grand courage, mais une sorte d'étonnement : la croyance était si répandue et si forte, au mois d'août, que c'était une affaire de deux mois, trois au plus, que la guerre aujourd'hui ne pouvait plus s'éterniser comme les guerres d'autrefois etc...

    Un commerçant me raconte qu'il avait passé dans son quartier pour un pessimiste et presque pour un mauvais citoyen parce qu'il avait dit, au moment de la mobilisation, que la guerre durerait plus longtemps qu'on ne le croyait et que tout le monde finirait par partir. Cependant les nécessités de la situation sont acceptées sans murmure. Il y a chez tous les Français le sentiment d'une obligation d'honneur : rendre la Belgique aux Belges. ♦ 

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  • 22 Novembre 1914 ... Au sujet des Alsaciens

    653_001.jpgAu sujet des Alsaciens, Mlle T..., fille d'un des pasteurs les plus vénérés de Mulhouse, me dit les choses les plus rassurantes. Le bruit courait que les soldats français n'étaient pas reçus en Alsace aussi bien qu'on eût pu l'espérer. La vérité est qu'à leur entrée à Mulhouse la réception a été admirable, plus belle que les vieux Mulhousiens n'osaient s'y attendre. Les populations ouvrières des faubourgs, où l'on pouvait craindre de l'indifférence, avaient montré un enthousiasme qui était presque du délire. Naturellement, des représailles exercées par les Allemands à leur retour dans la ville ont eu pour effet, dans la suite, de rendre les Alsaciens plus circonspects. De plus les immigrés ont très souvent trahi nos soldats, les ont attirés dans des guet-apens. Le jour où l'Alsace serait à nous, il ne faut pas douter d'une adhésion entière. Les industriels qui auraient le plus à souffrir peut-être dans leurs intérêts d'une réannexion sont prêts à tous les sacrifices.  ♦

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  • 21 Novembre 1914 ... Guillaume II, Empereur d'Europe

    DHALPORT0134.jpgMme de Mac-Mahon a vu aujourd'hui, rue François 1er, une dame de la Croix-Rouge, faite prisonnière à Bapaume, emmenée en Allemagne et revenue en France après quelques semaines d'internement à Hanovre. Cette dame fait le récit suivant :

    « L'ambulance avec laquelle j'avais été faite prisonnière étant passée sous la direction du service de santé allemand, il y eut quelque temps fusion des deux personnels. Je ne tardai pas à remarquer un blessé - d'ailleurs très légèrement atteint d'un éclat d'obus à la cuisse - à qui l'on témoignait une déférence particulière. Voyant ma curiosité, un des médecins allemands finit par me révéler que cet auguste blessé était un des fils de l'Empereur, le prince Eitel. Et, cette confidence faite, il ajouta :

    - Il est triste, notre cher prince Eitel...

    - Et pourquoi est-il triste ? demandai-je.

    On traversait à ce moment une de nos provinces qui a particulièrement eu à souffrir de l'invasion.

    Parce qu'on abîme la France. Et c'était la France qui était destinée au prince Eitel.»

    Cette dame ajoutait :

    « Il ne faut pas s'étonner que Guillaume II ait partagé - avant de savoir s'il aurait la victoire - les peuples vaincus entre ses fils, car j'ai vu sur les murs de Hanovre des affiches dont le titre portait en grosses lettres : Guillaume II, Empereur d'Europe. »

    Des précisions sur la disgrâce de Joseph Caillaux se répandent. D'abord de nombreuses personnes ont été les témoins de scènes désagréables qui se sont produites chez Larue. Un jour, un officier supérieur anglais et quatre de ses collègues sont partis en déclarant qu'ils ne s'assoiraient pas auprès de l'ancien ministre. Le propriétaire du restaurant a fini par prier M. et Mme Caillaux de ne plus venir chez lui, sinon il était menacé de perdre sa clientèle.

    La Stampa, de Turin, a raconté que la disgrâce de Joseph Caillaux et son éloignement avaient été provoqués par le généralissime. Voici le fond de l'histoire. Trésorier-payeur aux armées avec le grade de colonel, Joseph Caillaux, en même temps député, s'était permis d'écrire au général Joffre pour protester contre une punition réglementaire infligée à un officier de réserve, électeur dans la circonscription, désormais célèbre, de Mamers. Joffre répondit par quinze jours d'arrêt à Joseph Caillaux et par une mise en demeure au gouvernement d'avoir à le débarrasser au plus tôt de l'encombrant personnage. On peut croire que Briand et Millerand n'ont pas demandé mieux que de donner satisfaction au généralissime. Caillaux lui-même, pour qui la situation était intenable à Paris, a sans doute accepté avec plaisir la solution d'une mission à l'étranger. Cependant il se pourrait que la série de ses tribulations et de ses avanies ne fût pas achevée. Le bruit court au Figaro qu'il se pourrait fort bien que le ménage Caillaux ne pût même pas débarquer à Rio de Janeiro. 

    Mais cette affaire a encore contribué à irriter le commandement, devant qui cèdent de plus en plus les politiciens.  ♦   

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  • 20 Novembre 1914 ... Le nouveau pontificat commence à se révéler ... Benoît XV est un aristocrate

    Benedictus_XV.jpgLe nouveau pontificat, commencé presque obscurément au milieu du plus grand grand tumulte européen, commence à se révéler. Benoît XV est un aristocrate et un diplomate, et ses premiers actes, dans la situation difficile que la guerre crée au chef de l'Eglise, ont été, à tous les points de vue irréprochables. C'est ainsi qu'il a facilité au gouvernement de la République la réparation de la lourde faute commise en 1904 , faute qui a fait rire la diplomatie du monde entier aux dépens de ces "hommes d'état" de la démocratie qui se croyaient très malins - comme des francs-maçons de village restant à la porte de l'église pendant un enterrement*. La guerre, le nouveau pontificat donnaient l'occasion de renouer avec le Saint-Siège des relations diplomatiques dont, chose curieuse, Joseph Caillaux s'est toujours vanté d'être partisan. Benoît XV, avec beaucoup de largeur d'esprit, a fait les premiers pas sous la forme la plus digne et la plus correcte : il a été notifié son élection au gouvernement de la République. Or, de la source la plus sûre, on me raconte ceci : 

    Poincaré, en recevant la notification du Pape, fut très embarrassé. La solution à laquelle il s'arrêta fut la suivante. Jules Cambon**, notre ancien ambassadeur à Berlin, devant partir pour une mission officieuse en Italie, fut chargé de remettre au Vatican la réponse du président de la République. Cette réponse était très sèche, on peut même dire à peine polie. Mais Jules Cambon était chargé d'expliquer à Benoît XV que ce texte, soumis au Conseil des ministres, n'était ainsi conçu que pour des raisons politiques et que les félicitations et les remerciements du Président et du gouvernement français devaient y être joints.

    A ce propos, la question italienne devient de plus en plus délicate, et nous en manquons pas de maîtres gaffeurs pour embrouiller les choses. Depuis le commencement de la semaine, le récit d'un incident qui s'est produit à Turin fait le tour de la presse d'outre-monts. Une conférence du professeur Richet s'est terminée, sur un mot maladroit de l'orateur, par des protestations et même des cris de "A bas la France !" On devrait bien envoyer pour ce genre de missions des personnages plus adroits.. 

    Capus raconte ce mot que lui a dit un vieux parent qu'il a été voir cet été aux environs de Bordeaux : "Eh bien ! Vous en aurez une, de guerre, là-haut !" Ce "là-haut", c'est toute la tranquillité du Midi, abrité contre l'invasion. Cependant le 18ème Corps, celui de Bordeaux précisément, s'est battu d'une façon admirable et a été mis tout entier à l'ordre du jours de l'armée.  ♦

     

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    *  En mars 1904, le président de la République Emile Loubet s'était rendu à Rome pour une visite au roi d'Italie en ignorant le Saint-Siège.

    **  Jules Cambon (1845-1935), ambassadeur à Berlin de 1907 à 1914, premier secrétaire général du Quai d'Orsay d'octobre 1915 à 1920.

  • 19 Novembre 1914 : la vie de société reprend à Paris, mais la ville est truffée d'espions...

    Paris-1900-photo-couleurs3.jpgIl ne faut pas s'étonner qu'il y ait tant de "fuites". Voici un cas dont nous avons été avisés hier, et le renseignement a été immédiatement transmis à la place : Z... (un nom allemand) administrateur de l'Allgemeine Elektrizitäts Gesellschaft, est à Paris comme administrateur de la société Thomson Houston, qui en ce moment fabrique des obus pour l'armée. La Thomson-Hoston est en relation étroite avec la Compagnie des Omnibus, dont les voitures automobiles servent pour le transport des troupes et des munitions. Et l'on s'étonne que l'ennemi soit renseigné heure par heure sur nos mouvements et sur nos projets !...

    La vie de société reprend à Paris : la ville se ranime légèrement, et certains quartiers, celui de l'Opéra, celui de la gare Saint-Lazare,retrouvent presque, entre quatre et six, leur aspect d'antan. Les femmes visitent de nouveau les magasins, quoique cette année la mode chôme, excepté pour les chapeaux, qui ont tendance à emprunter une allure militaire : le bonnet de police en fourrure est en faveur. De quelles extravagances de luxe la guerre aura-t-elle fait passer à cette simplicité !

    Une des grandes douceurs du moment est de se retrouver entre amis. Il y a tant de funestes nouvelles, tant de visages qu'on ne reverra pas : aujourd'hui encore, c'est Alfred de La Barre de Nanteuil, tué à Dixmude à al tête de ses marins ! A dîner, ce soir, nous avons eu le plaisir de nous réunir entre intimes qui ne s'étaient pas revus depuis la guerre. Au souvenir des journées terribles du mois d'août, on sent plus profondément le bonheur, qui est presque un miracle, d'avoir échappé à al catastrophe où Paris pouvait tant souffrir... Combien auront-ils été ceux qui, tout en faisant bon visage et en affectant la confiance, croyaient à la fin de tout dans le fond de leur coeur lorsque l'Allemagne victorieuse envahissait le territoire ! L'impression des combattants eux-mêmes, la certitude du désastre, étaient si profonde que, nous dit Mme X..., qui vient de passer deux mois dans une ambulance, les blessés de Charleroi ne veulent pas croire encore que les Allemands aient pu être battus. Les récits qu'ils font de cette journée de défaite et de déroute sont tragiques.

    La conversation revient toujours comme par une sorte d'attrait magnétique sur les circonstances dans lesquelles Paris a failli être livré aux Allemands sans combat. André Beaunier cite ce mot extraordinaire de Joseph Caillaux à Messimy, ministre de la Guerre : "Je puis encore obtenir des conditions de paix acceptables, mais à condition de ne pas défendre Paris." Un autre convive tient d'un diplomate que Von Kluck serait venu à Paris même pour traiter de la reddition. Enfin il paraît que l'intervention et l'insistance du général Foch auraient été pour beaucoup dans la reprise d'offensive sur la Marne, tandis que le général Joffre aurait été partisan d'une retraite jusqu'à Orléans. Je note sous bénéfice d'inventaire ces propos de Parisiens répandus et bien renseignés.

    D'ailleurs, ce soir, l'impression générale est bonne. Il n'est question, de toutes parts, que de "quelque chose de nouveau" pour les jours prochains. On parle d'une intervention de l'armée de Paris conduite par le général Gallieni. Même rumeur à Calais, d'où je reçois des nouvelles. Joffre y est venu ces jours-ci, et l'impression que son état-major a laissée parmi les officiers, c'est que l'on était arrivé au milieu de la guerre, qui devrait ainsi prendre fin vers le mois d'avril.

    Symptôme fâcheux parmi les signes favorables : à Calais, de nombreux soldats belges ont jeté leurs fusils, refusant de continuer à se battre, se plaignant de ne pas même savoir où sont leurs femmes et leurs enfants. Ce fait coïncide avec les avis répétés que me donne G... qu'on ne fait pas encore assez pour les Belges et qu'il y a là un péril.  ♦ 

     

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  • 18 Novembre 1914 ... Les Français n'étaient pas prêts...

    Jaures.JPGL'Allemagne ne perd pas espoir de désunir les alliés et de conclure une paix séparée soit avec la Russie, soit avec la France. Elle continue avec nous en temps de guerre ce système de douche écossaise qu'elle avait adopté pendant la paix : ce sont des alternatives de violence et de flatterie. En ce moment, les Allemands voudraient nous faire croire que l'invasion n'a été qu'une bourrade amicale. Entre les avances qu'elle nous fait, il vient d'arriver à La Gazette de Cologne d'écrire quelque chose d'humoristique et de terrible à la fois : "La meilleure preuve que les Français ont été entraînés dans cette conspiration contre l'Allemagne, qu'ils n'ont pas, à la différence de leurs alliés, prémédité cette agression contre nous, c'est qu'au point de vue militaire ils n'étaient pas prêts."

    Nous n'étions pas prêts et le gouvernement de la République faisait une politique étrangère qui menait droit au plus grand conflit des temps modernes. Le Livre bleu anglais fournit la preuve que, dès la première heure, M. Sazonof et notre ambassadeur étaient d'accord et résolus à conduire la guerre avec énergie jusqu'au bout. On saura peut-être un jour les dessous de cette grande intrigue, l'histoire vraie des missions malheureuses qui se sont succedées à Petrograd depuis le marquis de Montebello (l'amiral Touchard, Bompard, Georges Louis), la rencontre de l'activité bien connue de l'ambassadeur Isvolski à Paris avec l'esprit d'entreprise de Delcassé*, ses ambitions de grande diplomatie. Or, depuis l'Affaire Dreyfus, Paléologue** est l'auxiliaire le plus intime de Delcassé.

    Dans le journal où un Français habitant Petrograd - le capitaine de C... - a écrit ses impressions des journées décisives du conflit, journal publié par Le Correspondant du 10 septembre, je trouve ceci : "31 juillet : je vais à l'ambassade de France... Je trouve l'ambassadeur fort occupé... M. Paléologue paraît tout à fait certain de la guerre, et s'en réjouit presque en songeant que la situation actuelle est la plus favorable que l'on ait jamais pu espérer..."

    Ainsi, le 31 juillet, quand on annonçait à Paris que la diplomatie faisait tous ses efforts pour conserver la paix, l'ambassadeur de France en Russie "paraissait tout à fait certain de la guerre" et "s'en réjouissait presque". Ô peuple souverain ! Ô volonté des électeurs !

    Le 1er août, le même témoin note encore : "Une petite inquiétude est dans l'air au sujet de l'Angleterre; mais, en, tout cas, pas à l'ambassade de France. - La guerre sera terrible, affreuse, me dit l'ambassadeur, mais nous devons l'envisager d'un coeur hardi, car jamais, jamais nous n'avons été aussi appuyés, aussi prêts et surtout aussi affermis dans notre bon droit..."

    Comment, dès le 1er août, pouvait-on ne aps douter du concours de l'Angleterre, qui affirmait au contraire que le conflit ne l'intéressait pas ? Il y a là une énigme qui sollicite toutes les curiosités...

    On me dit que le général Joffre demande 500.000 hommes pour arriver à chasser les Allemands de France. Le fait est qu'il importe d'en finir. L'envahissement, depuis trois mois qu'il dure, prend le caractère d'une véritable occupation. Je lis dans les journaux allemands qu'une commission impériale des mines est nommée pour établir le régime de la métallurgie dans le bassin de Briey. La presse française ne souffle pas mot de cela.

    Un amiral, dans Les Tablettes des Deux-Charentes, déplore l'inactivité de notre flotte, qui, depuis trois mois, dans l'Adriatique, n'a pas fait autre chose que couler un croiseur et bombarder Cattaro. Au fait, avons-nous intérêt à sacrifier nos marins et nos navires pour détruire la flotte autrichienne et prendre Trieste, c'est-à-dire tirer les marrons du feu pour les Italiens ?  ♦ 

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    * Gustave Lannes, conte de Montebello, de 1891 à 1902, Louis Bompard de 1902 à 1908, le vice-amiral Touchard de 1908 à 1909, Georges Louis de 1909 à 1913, Théophile Delcassé de février 1913 à janvier 1914.

    ** Maurice Paléologue (1859-1944) avait été délégué du ministère des Affaires étrangères auprès de la Cour de cassation puis du tribunal de Rennes lors du jugement du capitaine Dreyfus en 1899. Secrétaire général du ministère des Affaires étrangères en 1920 sous Alexandre Millerand, il sera l'un des parrains de Jacques Bainville lors de sa réception à l'Académie française en 1935.

  • 17 Novembre 1914 : Jacques Bainville, à l'origine d'une mesure de justice envers les familles des "morts pour la France"...

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    Après l'enterrement de Calmette, j'avais écrit : "Ce sera l'enterrement du Victor Noir (1) de la Troisième République. Tous les spectateurs de cet émouvant colrtège funèbre -c'est-à-dire tout Paris - ont eu l'impression d'une fin de régime, d'une veille de catastrophe. Le crime commis par le cousin de l'Empereur précédait de six mois la guerre. De combien de temps la précédera le crime commis par la femme d'un ministre de la République ?" Je me souviens que Le Journal de Genève avait, sans commentaires, reproduit cet article. J'aimerais savoir si ses lecteurs se le rappellent...

    On raconte que Mme Caillaux, s'étant proposée pour soigner les blessés dans une ambulance, se serait entendue répondre : "Oh! madame, votre place est plutôt sur le front : vous tirez si bien." Aujourd'hui on apprend que Joseph Caillaux et sa femme se sent embarqués pour l'Amérique du Sud. L"ancien ministre a rendu ses galons de trésorier aux armées et a reçu une mission du ministre du Commerce. Le gouvernement - Briand et Delcassé - s'est-il débarrassé d'un homme dangereux, qui pouvait prendre la direction du parti de la paix à tout prix ? C'est possible. Il y a eu certainement des difficultés entre Joseph Caillaux et l'autorité : on affirme que le général Gallieni lui aurait infligé quinze jours d'arrêt. La Bataille syndicaliste affirme qu'il a été écarté de l'armée et de France en raison d' "abus de pouvoir" dans l'exercice de ses fonctions.

    Il se peut. Ce qui est certain, c'est que l'atmosphère de Paris devenait singulièrement orageuse pour Joseph Caillaux. L'incident du 24 octobre - la poursuite du ministre et de sa femme par la foule, entre le restaurant Larue et l'Opéra - a été beaucoup plus grave qu'on ne l'avait dit d'abord. La vie de Joseph Caillaux a été sérieusement en danger. Des témoins de sang-froid affirment que, si cette petite émeute s'était passée dans des rues étroites, au lieu de se former sur les boulevards, où les agents ont pu charger et dégager l'ancien ministre, sa vie et celle de sa femme étaient menacées. Ce départ pour l'Amérique est gros de sens. Il indique l'orientation de l'avenir.

    ...On lit dans le communiqué du Conseil des ministres d'hier matin :

    "Le Conseil a décidé, sur la proposition du ministre des Finances, de saisir les Chambres d'un projet de loi pour supprimer en ligne directe et au profit du conjoint survivant les droits de mutation sur les successions des officiers et soldats morts sous les drapeaux."

    Maurras veut bien ajouter le commentaire qui, je le dis sans fausse honte, me cause un vif plaisir :

    "Non, ce n'est pas sur la proposition de l'honorable M. Ribot, mais sur l'avis de Jacques Bainville, dans L'Action française du 2 octobre, article intitulé "Le fisc et les héros", qu'a été prise cette mesure plus que tardive et qu'il est permis de trouver insuffisante, comme nous aurons prochainement l'occasion de le voir et de le démontrer. Aujourd'hui, il nous suffira d'en prendre acte et d'y mettre la signature de notre collaborateur, en faisant remarquer de nouveau que cette idée du gouvernement a été appliqué dans la monarchie anglaise qui nous en a donné l'exemple, il y a de longs mois, et qu'elle a été importée en France par un royaliste. L'essence tardigrade du régime et de l'esprit républicain se trouve donc pincée sur le fait une fois de plus."

    Si j'ai pu aider à cela, je n'aurai pas été tout à fait inutile. Il restera, comme me l'avaient suggéré plusieurs correspondants, à obtenir que, pour les orphelins mineurs, la ruineuse licitation soit laissée de côté... Malfaisance du Code civil, conçu, comme disait Renan, pour un peuple d'enfants trouvés qui mourraient célibataires.  ♦

    (1) : Le 12 janvier 1870, une foule considérable suivit l'enterrement du journaliste Victor Noir (Yves Salmon) tué par un cousin de l'Empereur Napoléon III, Pierre Bonaparte, pour un soufflet.

     

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  • 16 Novembre 1914 : suivre le Gouvernement à Bordeaux ? Pas question, pour Gallieni...

    GALLIENI.jpgOn commence à mieux connaître les conditions dans lesquelles a failli s'accomplir faire la reddition de Paris. C'était, en somme, une affaire entendue. Alfred Capus a vu le président Poincaré, le jour même où le conseil des ministres avait jugé que la résistance était impossible. Poincaré, extrêmement abattu, dit à Capus, qui est son collègue à l'Académie :

    - Il faut que vous suiviez le gouvernement à Bordeaux, avec Le Figaro et tous les journaux de Paris.

    C'est alors que Gabriel Hanotaux a écrit dans un article de La Petite Gironde, qui a  obtenu, selon les gens, un énorme succès soit d'indignation soit de rire, que Bordeaux serait la citadelle où la République préparerait la victoire.

    Avec un entourage effroyablement mêlé de juifs, de politiciens, de directeurs de théâtre, d'hommes de cercle et de jeu, le général Gallieni n'en a pas moins eu une part active à la défense et, avec les forces du camp retranché de Paris, il est intervenu fort à propos pour contribuer à la victoire de la Marne. Il avait envoyé 15.000 hommes sur l'Ourcq dans des taxis-autos réquisitionnés. Tous ceux qui connaissent lé général savent qu'il parle avec difficulté, sans trouver ses mots et désigne tout par chose et machin.

    On lui prête ce mot : comme, étant très pressé, il disait à son chauffeur d'aller vite, il ajoutait cette recommandation :

    - Mais n'écrasez pas de... chose, de... soldats.   

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  • 15 Novembre 1914 ... Aujourd'hui fête du roi des Belges, Albert 1er

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    L'Information signale que beaucoup d'Allemands se sont fait naturaliser américains et ainsi vivent en France à l'abri de la conscription et du séquestre.

    On découvre enfin la loi Delbnrück - dont Léon Daudet avait cent fois imprimé le texte avant la guerre - qui conserve la nationalité allemande aux sujets allemands qui se sont fait naturaliser à l'étranger. Mais des naturalisés de cette farine-là, il peut y en avoir jusqu'à l'état-major général. Ce qui est certain, c'est que le général Joffre se plaint des fuites qu'il constate depuis le commencement de la guerre. S'il y a des fuites jusque dans l'entourage du généralissime !...

    Aujourd'hui fête du roi des Belges. On parle plus que jamais d'une combinaison qui mettrait Albert 1er sur le trône de France : comme si l'Angleterre, qui est partie en guerre pour que le port d'Anvers ne devînt pas allemand, permettrait une réunion de la Belgique à la France. Il est probable que le parti républicain, très habilement, aiguille le sentiment national et le sentiment réactionnaire vers une combinaison radicalement impossible.   ♦ 

    * Nous nous apercevons aujourd'hui que les hommes de métier, les hommes "de caste" ont été les seuls qui aient retenu les leçons de 1870. Reprenant une parole de Napoléon après Leipzig, von der Goltz, après la bataille de la Marne, se serait écrié : "Ces animaux-là ont appris quelque chose depuis Sedan !" Sans la "caste" militaire, qui eût eu de la mémoire ? Qui eût appris ? Qui eût retenu ? Onze millions d'électeurs occupés à l'exercice de leur profession, contraints de gagner sur la glèbe ou dans l'atelier leur pain quotidien ? Huit cent rois parlementaires soumis au caprice de l'élection ? 

    Quarante ans de notre histoire donnent la réponse... 

    Il est impossible que 1914 ne soit pas mieux compris et qu'il porte le même contre-sens funeste que 1870. Il est impossible que les mêmes erreurs recommencent, fassent couler de nouveaux flots de sang et causent de nouvelles ruines sur la terre de France. L'esprit public, distrait en 1870, sauf en quelques hautes pensées, se trouve aujourd'hui averti et éveillé précisément sur les points vifs de ce débat séculaire. Il est impossible que, cette fois, la réaction n'ait pas raison de la révolution. Ou bien alors, la vraie leçon de la guerre, faite pour enchanter les sceptiques et pour autoriser le jugement des pires réactionnaires, ceux qui sont pessimistes à fond, ce serait que rien ne sert à rien et que la guerre elle-même ne porte pas de leçon.  ♦ 

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    Tome I du Journal de Jacques Bainville (1901/1918)

     

  • 14 Novembre 1914 ... Je sais ce que c'est que des héros

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    "A la guerre, le véritable vaincu c'est celui qui est tué". Un homme, dont l'intelligence d'une souplesse suprême pouvait se placer à tous les points de vue, avait un jour nourri cette pensée, l'avait mise dans la bouche d'un de ses personnages, enclose dans un de ses mythes. Cet homme-là était Ernest Renan. Son petit-fils, Ernest Psichari*, s'est fait tuer sur ses canons, le 22 août, à Charleroi, et est mort de la belle mort du soldat en proclamant sa confiance dans la victoire...

    Je n'avais jamais vu Ernest Psichari. Il m'avait envoyé son livre L'Appel aux armes, un livre qui fait penser à Servitudes et grandeurs militaires, avec un stoïcisme plus vibrant que celui de Vigny. J'avais dit ce que je pensais de ce livre. Il me semblait que ce petit-fils de Renan ne laissait plus assez de place à la raison en ce monde. Il me semblait que cet officier d'artillerie coloniale avait le grand don de persuasion morale, une conception apostolique de ses devoirs de soldat  et de Français. Il m'avait répondu par une lettre noble et grave. Aujourd'hui nous apprenons par le R.P. Janvier** que le petit-fils de Renan, au moment où a éclaté la guerre, se disposait à entrer dans les ordres... 

    Ernest Psichari a rejoint Charles Péguy dans l'immortalité : leurs esprits étaient déjà si profondément fraternels !

    Et voilà que, parmi ceux dont j'ai connu le visage, j'apprends que Noël Trouvé est mort. Je l'avais rencontré la veille de son départ pour le front. Réformé, marié, tout jeune père, il pouvait rester au foyer.

    - Avec mes idées, dit-il à la déclaration, il faut que je parte.

    Mot d'une simplicité et d'un raccourci magnifiques. Il partit. Ses dernières paroles furent toutes militaires, d'un homme d'action. Comme, avec ses compagnons, il essuyait le feu d'un ennemi invisible, il s'écria :

    - Il faut pourtant leur tirer dessus.

    Il partit en reconnaissance, et il n'avait pas fait trois pas qu'il tombait raide d'une balle au front.

    Cela est beau comme le mot du commandant Héry, chargé de prendre un pont terriblement défendu et entraînant ses hommes en disant simplement :

    -Il n'y a pas de Prussiens qui tiennent. Il faut passer.

    Quelques secondes plus tard, il tombait mort à la tête de ses hommes... J'aurai connu les visages de ces héros. Je sais l'expression de simplicité et de bonté qui recouvre l'héroïsme. Je sais ce que c'est que des héros. ♦ 

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    * Ernest Psichari (1883-1914), officier, servit au Congo (Terres de soleil et de sommeil) puis en Mauritanie (Le voyage du centurion), s'était converti en 1913.

    ** Marie-Albert Janvier (1860-1939), dominicain, prédicateur de carême à Notre-Dame de Paris de 1903 à 1924. D'Action française, il se soumettra lors de la condamnation pontificale de 1926.

  • 13 Novembre 1914 ... Les jeunes recrues que l'Allemagne envoie au feu chargent en chantant le Deutscland über alles ...

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    L'inquiétude qui avait réapparu jeudi est dissipée. Voici le feu qu'il y avait sous cette fumée : nous manquions de munitions, surtout pour l'artillerie, depuis quinze jours. Les fournisseurs tiennent la dragée haute au gouvernement, le marchandent. Et puis il manque d'un certain tour à creuser les boulets qui se trouve en Amérique et qui coûte 10 millions. Les Allemands en ont profité pour opérer une poussée vigoureuse dans la forêt de l'Argonne, qui a, durant quelques jours, donné des inquiétudes pour Verdun. Tout est rétabli aujourd'hui. Au nord, les attaques allemandes viennent se briser contre les lignes des alliées. Les jeunes recrues que l'Allemagne envoie au feu chargent avec un élan de "Marie-Louise" en chantant le Deutscland über alles. Ce sont des jeunes gens, presque des enfants : ils meurent, mais quelle semence ils laisseront ! L'Allemagne, en ce moment, vit sa légende, son épopée napoléonienne. Même vaincue, même dégrisée, il restera chez elle ce qui était resté chez les "enfants du siècle" après Waterloo : la passion de la gloire, l'orgueil d'avoir vu le monde se coaliser pour abattre l'Empire allemand...

    A Saint-Sauveur, près de Compiègne, l'ennemi est resté quelques jours. C'étaient pour la plupart des gens du Rhin, assez bons hommes, qui presque tous parlaient un peu de français. Entre eux et les habitants qui étaient restés au village (quelques femmes, des vieillards), la conversation s'était établie, on s'était trouvé au même niveau. Il faut dire qu'à Saint-Sauveur on était radical-socialiste comme dans presque toutes les campagnes depuis quelques années. Aussi disait-on aux soldats allemands que la guerre est une chose affreuse qu'on ne devrait plus voir au siècle où nous sommes, et puis qu'au demeurant les Allemands s'y font tuer comme les Français... Là-dessus les Allemands de se lever, de joindre les talons et, les bras en croix, le blanc des yeux tourné au plafond, de s'écrier avec emphase : "Nous voulons mourir pour notre Kaiser." Comme avec cela ils prononçaient le mot Kaiser à l'allemande, les bonnes femmes de Saint-Sauveur n'entendaient guère et demandaient curieusement : "Qui est-ce votre Kaiser ?" Et, avec la même mimique, les soldats de reprendre : "Nôtre crand souferain, Quillaume teux !" Tout le village copie encore leur ton et leur geste et ne croit plus que les Allemands soient prêts à couper le cou à leur Empereur. Mais toute la France n'a pas vu les Prussiens : puisse-t-elle, sans subir la même épreuve, avoir la même révélation que les bonnes gens de Saint-Sauveur ! Mais la vague d'imbécilité qui commence à se former sur notre pays est effroyable. Gustave Hervé, dont La Guerre sociale se vend à cent mille exemplaires tous les jours, tandis que la guerre étrangère ravage encore cinq ou six départements, Gustave Hervé raconte que, si nous n'avons pas été prêts, c'est parce que nous sommes des Latins et que le débraillé fait partie de notre beauté morale. L'Humanité soutient que le peuple allemand est le meilleur peuple de la terre, qu'il ne faudra pas lui faire de mal, et attend que la révolution pacifiste allemande lui tombe toute rôtie dans le bec. Ernest Lavisse, professeur d'histoire en Sorbonne, rappelle à l'Allemagne que c'est la France qui a débrouillé l'écheveau germanique, oubliant qu'elle défaisait ainsi l'ouvrage de la guerre de Trente Ans et des traités de Westphalie et préparait elle-même aux Français de 1870 et de 1914 deux terribles guerres. Gabriel Séailles*, autre professeur, quitte les nuages d'un idéalisme confus pour se faire docteur en politique étrangère et découvre que la paix de l'Europe se fera sur le principe des nationalités, lequel a déjà à sa charge au moins quatre ou cinq grandes guerres, sans compter que ce principe est celui dont l'Allemagne, pour réaliser son unité, s'est réclamée. 

    Les Français ont la tête bien malade. Le bon sens national (vexatio aperit intellectum) aura la forte tâche de renverser les positions où s'obstinent par amour-propre les politiciens et les théoriciens. ♦ 

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    * Gabriel Séailles (1852-1922), professeur de philosophie à la Sorbonne, l'un des fondateurs de la Ligue des droits de l'homme.

  • 11 Novembre 1914 ... On parle partout de l'entrée en ligne de l'Italie ...

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    Une de ces vagues de pessimisme, comme il en est déjà tant passé, a couru Paris aujourd'hui. Ce matin, le communiqué était laconique, et les figures des Parisiens s'allongent quand le communiqué est trop court. Ce soir, il annonçait que les Allemands ont pris Dixmude : le grand effort annoncé par l'ennemi est devenu sensible. On a promis à Berlin que, de toute manière, on passerait au nord. Donc on s'efforce de passer...

    Mais voilà qu'en même temps des rumeurs alarmantes courent au sujet de Verdun. Tout le personnel féminin des ambulances de la place, me dit-on, vient d'être renvoyé à Paris. Je passe rue J... et j'apprends qu'en effet Mme D... est depuis quelques jours à Sainte-Menehould, tandis que le docteur est resté à Verdun avec ses tryphiques et ses blessés.

    Il faut croire que tout le monde broyait du noir aujourd'hui. Voilà que E..., avocat à Bruxelles réfugié à Paris, me parle des dangers qui menacent la Belgique quand elle sera délivrée de l'Allemagne. Il y aura pour le moins une jacquerie. Vandervelde met le Roi et M. de Broqueville dans sa poche, etc... Heureusement, ou malheureusement, nous n'en sommes pas là : Von der Goltz est toujours gouverneur de Bruxelles.

    Pour compléter la série sombre, je reçois de Rome une lettre où je lis : "On parle partout de l'entrée en ligne de l'Italie vers le mois de janvier contre l'Autriche. Mais je crois bon de méditer cette phrase d'un personnage officiel : "Le gouvernement a les moyens de changer radicalement en quatre jours l'opinion publique." Si donc il survenait une campagne de presse contre la France, il serait bon de prendre ses précautions dès le premier jour."

    ... Espérons que la journée de demain aura un visage plus souriant.   

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