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République ou Royauté ? - Page 3

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XI]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous entamons ici la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    Depuis 1950, sans qu'elle s'en doute l'humanité est entrée, timidement bien sûr, dans le troisième millénaire. Pour autant que l'an 2000 symbolise, dans l'imaginaire collectif, une date-butoir, il est derrière nous, non devant. Nos Diafoirus, encore qu'ils ne cessent dans leurs discours d'évoquer la révolution industrielle continuent de raisonner comme si nous vivions en 1848, où, pour les plus hardis, en 1929. Ils cherchent dans un passé proche mais révolu des exemples et des recettes. Faute de perspectives historiques, ils se rendent incapables de comprendre ce qui s'enfante sous leurs yeux.

    LE DÉCOLLAGE TECHNOLOGIQUE DE L'OCCIDENT SE PRODUIT AU MOYEN-ÂGE

    Sans remonter au néolithique, l'Occident a connu deux révolutions industrielles avant la nôtre, au XIe et au XVIIIe siècle. Leur étude peut nous instruire. En effet elles ont évolué de la même manière, la phase de démarrage s'amorce par un développement rapide de la production agricole avec, pour conséquence obligée, une croissance démographique. Sa population, qui n'est plus décimée par la famine et résiste mieux à la maladie, s'accroît. De ce point de vue, le XIe siècle ressemble plus qu'il ne semble au XVIIIe. L'essor de l'agriculture entraîne celui de la métallurgie. Les innovations techniques sont l'œuvre de forgerons de village : les artisans médiévaux inventent le soc, le coutre, le versoir, couverts de métal. Des haches plus solides permettent à des « ministériaux », véritables chefs d'entreprise, de conduire le défrichage, pour le compte des abbayes ou des seigneurs, prodigieuse aventure, qui préfigure la conquête de l'Ouest par les Américains. Le continent européen se couvre de cultures.

    Mais surtout au XIe siècle comme au XVIIIe, les ressources énergétiques sont beaucoup mieux exploitées. L'Europe multiplie les moulins à eau puis à vent. L'on construit même des usines marémotrices. Le charbon est déjà utilisé, même si l'on ne fore encore que superficiellement, les puits ne dépassant pas quinze mètres. Ainsi en 1325 un navire arrive à Pontoise, chargé de charbon de Newcastle et repart pour l'Angleterre avec une cargaison de blé. L'usage du harnais, ignoré de l'antiquité, permet de mieux utiliser l'énergie animale, facilitant labours et transports. L'on est bien en présence d'une révolution industrielle puisque celle-ci se manifeste par la multiplication de la quantité d'énergie disponible. D'ailleurs la production en série, autre caractéristique de la révolution industrielle, apparaît. Quand il partira pour la croisade, Richard Cœur de Lion fera fabriquer cinquante mille fers à cheval.

    Comme au XIXe siècle toujours, le textile sera à l'origine de l'essor industriel et pour la même raison. Une paysannerie mieux nourrie, disposant d'un surcroît de récoltes qu'elle vend, plus nombreuse aussi, représente un marché et réciproquement la production de masse, qui se développe, lui fournit de nouveaux débouchés, la laine, en particulier. D'où l'amélioration des races de moutons. Mais rien n'aurait été possible sans une avant-garde, qui jouera le rôle qu'exerceront au XIXe siècle ces fils d'artisans ruraux, partis à la ville, dont le dynamisme social se mettra au service du machinisme. Certes, les motifs sont bien différents. Les cisterciens ne cherchent pas la réussite mondaine. Ils la fuient. Soucieux de dépouillement évangélique, de solitude et de silence, ils s'enfoncent au cœur des massifs forestiers. Ils défrichent et, pour survivre, innovent. L'Europe leur doit ses grands vignobles, à commencer par le célèbre Clos Vougeot. L'abbaye allemande d'Eberbach envoyait par bateaux 215.000 litres de vin aux détaillants. Agriculteurs, les moines sont aussi métallurgistes. Leurs forges, équipées de marteaux hydrauliques devenaient des usines. On s'en rend compte à Royaumont.

    Au XVe siècle, l'Europe dispose de ressources énergétiques cent fois supérieures à celles de la Rome antique. Les deux industries de base, métallurgie et textile, ont atteint un niveau technique qu’elles ne dépasseront que dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Les soufflets hydrauliques, destinés à activer la combustion, apparus en 1323, permettent la construction de hauts fourneaux. Vers 1380 la fonte est découverte, les métallurgistes savent fabriquer le fil d'acier, mais aussi des canons. Ils multiplient les machines (la pompe aspirante et foulante, foreuses, aléseuses, système bielle, manivelle) tout comme les objets les plus usuels (l'aiguille d'acier, les clous et les boulons).

    Le textile évolue tout aussi vite. Au XIIe siècle se généralise en Flandre et en Champagne le métier horizontal à pédale, qui remplace le vieux métier vertical des gynécées. Mise en action par deux personnes, cette machine permet de fabriquer des pièces d'étoffes beaucoup plus larges et surtout de qualité constante. Outil de professionnels, elle quintuple la productivité. Le moulin à foulon, qui remplace les hommes, ce qui provoquera d'ailleurs des émeutes ouvrières, fonctionne grâce à l'énergie hydraulique. Le rouet à pédale (vers 1380) qui améliore le simple rouet apparu au siècle précédent, puis le fuseau à ailettes sont autant d'améliorations qui permettent aux fileurs de rattraper les tisserands. Dans la Gênes du XVe siècle, nous constatons l'existence d'un capitalisme industriel qui est assurément très dispersé. Cela tient aux sources d'énergie : les forges, les tissages, les papeteries sont liées aux moulins à eau. D'où une multitude de petites unités de production, encore que certaines emploient plusieurs centaines de travailleurs. Que l'on ne s'y trompe pas néanmoins, le stade de l'artisanat est dépassé depuis longtemps. Un même propriétaire possède, seul ou en commandite, de nombreux moulins ou plusieurs forges. Au demeurant, les petits entrepreneurs travaillent d'ordinaire, en sous-traitance. En fait, l'industrie génoise est dominée par un capitalisme financier qui a su forger les techniques bancaires (lettre de change, chèque, dépôts) et juridiques, que le XIXe siècle se contentera d'affiner et de généraliser. Le capitalisme, qu'ignorait le monde antique, naît au Moyen-Age et l'Eglise, quoi qu'on en ait dit, n'y fait pas obstacle. La notion de juste prix qu'elle défend s'oppose aux coalitions et aux monopoles, qui entravent la libre concurrence. Par l'idéal ascétique des cisterciens, qui annonce celui des entrepreneurs du XIXe siècle, elle s'est placée à l'avant-garde du progrès technologique. L'invention de l'horloge mécanique est-elle due, comme le prétendait Mumford, aux bénédictins ? Sans doute pas. Mais comment ne pas l'approuver quand il affirme que « la machine-clé de l'âge industriel moderne, ce n'est pas la machine à vapeur, c'est l'horloge... Permettant la détermination des quantités exactes d'énergie (donc la standardisation) l'action automatique et finalement son propre produit, un temps exact, l'horloge a été la première machine de l'époque moderne ». Le temps devient une quantité et l'automatisme commande à l'activité des hommes.

    La première révolution industrielle est close au XVème siècle. Certes, le développement technologique continue, mais uniquement en fonction des nécessités de la guerre. La dernière grande invention médiévale, les caractères d'imprimerie mobiles, apparaît vers 1445. Elle sera améliorée, mais le principe est acquis. Après, plus rien, ou presque, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Ce n'est pas faute d'inventeurs. Ainsi Vaucanson. Cependant la première découverte significative, dans le domaine du tissage, la navette volante de John Kay, date de 1743 et dans celui de la métallurgie le procédé du puddlage d'Henri Cort, est breveté en 1784. Le marteau-pilon, connu du Moyen-Age et le haut fourneau se développent sans doute, mais il faudra la machine à vapeur de Watt (1769) pour que s'impose une source nouvelle d'énergie qui remplace le moulin. Que l'on ne m'oppose pas Léonard de Vinci. Il ne fait que continuer Villard de Honnecourt, prodigieux ingénieur, qui vivait vers 1250, qui nous a permis de connaître l'existence de la première machine automatique, la scie hydraulique, « une scie qui scie d'elle-même » écrit-il sous son dessin. Son album, conservé à la bibliothèque nationale, resté pratiquement inconnu des Français, encore que publié en fac-similé en 1858, prouve que Vinci perpétue une lignée, dont il est l'ultime représentant.

    Une révolution technologique peut donc connaître trois siècles d'interruption. Les marxistes et les libéraux cachent soigneusement la vérité sur le Moyen-Age parce que ce fait dément leur conception d'un progrès, né du « siècle des lumières », et destiné à se poursuivre indéfiniment. Or, ce hiatus gênant permet d'éclairer ce que Rostow nomme la « maturité » de la société industrielle, puisque le XVe siècle fournit le précédent dont nous avions besoin. Bien sûr, la guerre de cent ans, la peste noire, les guerres de religion ont brisé l'élan démographique, qui porte l'Occident depuis le VIe siècle et qui ne reprendra qu'au XVIIIe. Le pessimisme, dont le protestantisme n'est que l'une des manifestations, obscurcit la confiance du Moyen-Age dans la nature. La « renaissance » du XVIe siècle fut, en réalité, une régression, le retour à l'idéal antique. Tout cela joue, sans doute mais la Gênes que décrit Heers, est prospère. Elle donne tous les signes d'une apparente vitalité, et pourtant nous y découvrons la cause véritable du déclin.

    Peu à peu, le capitalisme industriel et le capitalisme marchand se voient soumis au capitalisme financier. L'entrepreneur, qu'il soit producteur ou marchand doit subir la loi du banquier qui décide souverainement, en fonction du profit à court terme. Les investissements dont la rentabilité n'est pas assurée dans l'immédiat, sont écartés. Refusant le risque, le capitalisme bancaire, du moment qu'il domine l'appareil de production élimine l'innovation. Ce sera l'Etat, avec Richelieu puis Colbert, qui tentera de se substituer aux entrepreneurs défaillants mais avec des résultats nécessairement limités. A un moment de crise due aux épidémies, aux guerres et aux disputes théologiques, l'industrie s'est trouvée stérilisée, incapable de réagir et les inventeurs, faute de support économique se sont mis à rêver comme Vinci et non plus à perfectionner l'acquis.   A suivre  (A venir : L'age du charbon et de l'acier).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Alain de Benoist : « Je suis pour l’autonomie de la Corse, pas pour son indépendance ! » Nous aussi ...

     

    Par Alain de Benoist

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgCet entretien donné à Boulevard Voltaire [19.02] dit avec justesse, lucidité et pertinence ce que, selon nous, il faut savoir et penser de l'affaire corse. Que nous avons nous-mêmes développé dans différents articles [cf. liens ci-dessous] et n'est ni plus ni moins que la position traditionnelle de notre école de pensée en matière de décentralisation, actualisée et appliquée à la Corse. Maurras se plaignait d'ailleurs que le mot de décentralisation rende fort mal ce qu'il devrait y avoir d'organique et de vivant dans les communautés régionales, en particulier dans ce qui subsiste des provinces françaises. La plupart seraient d'ailleurs non à niveler mais à reconstruire.   LFAR   

     

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    L’autonomie, voire l’indépendance de la Corse, cela est-il fondamentalement choquant, sachant qu’aucune frontière n’est à jamais gravée dans le marbre, à en juger par ce qui s’est récemment passé au Kosovo ou en Crimée ?

    Ce n’est pas une question de frontières, mais une question de peuples. Contrairement à ce qui s’est passé dans beaucoup d’autres pays, la nation française n’a pas été créée par un peuple, mais par un État. Elle est née de l’agrandissement progressif du « pré carré » capétien, au hasard des conquêtes, des annexions et des alliances matrimoniales. Le peuple français qui existe aujourd’hui est un peuple-résultat. Le problème est qu’en s’étendant, le domaine royal a recouvert des peuples différents, d’origines différentes (celtique, germanique, latine, basque, etc.), qui n’ont jamais abandonné complètement leur personnalité, en dépit des efforts de type colonial développés, sous la IIIe République notamment – l’époque où il était « interdit de cracher par terre et de parler breton » – pour faire disparaître leurs cultures et leurs langues.

    Ces peuples existent toujours, même si l’on ne veut pas le reconnaître, et je ne suis pas de ceux qui s’affligent de leur existence et de leur vitalité. Les régions à la personnalité culturelle la plus forte sont aussi les plus portées à défendre leur identité. Le cas de la Corse est, à cet égard, exemplaire, puisque c’est la seule région à n’avoir pas donné la majorité à Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle. Le peuple corse est autochtone dans son île depuis au moins trente mille ans. Occupée pendant cinq siècles par les Génois, contre lesquels s’était déjà dressé Sampiero Corso, la Corse fut indépendante à partir de 1755, sous la direction de Pasquale de Paoli, jusqu’à ce que Gênes la cède à la France en 1768. C’est l’époque où Rousseau rédige son Projet de constitution pour la Corse, qu’on serait bien avisé de relire aujourd’hui. Comme le peuple breton, le peuple basque et le peuple alsacien, le peuple corse continue à défendre sa langue et sa culture, et je trouve excellent qu’il le fasse. Prenons exemple sur lui plutôt que de le stigmatiser ! Souvenons-nous, d’ailleurs, qu’au XVIIIème siècle, quand la France atteignait au sommet de sa puissance et sa culture au faîte de sa gloire, les trois quarts de ses habitants ne parlaient pas le français.

    Cela dit, si je suis pour l’autonomie de la Corse, je ne suis pas pour son indépendance. L’indépendance, de toute façon, ne veut plus dire grand-chose à une époque où les frontières ne garantissent plus l’identité des peuples et où même les « grands » États-nations ont d’ores et déjà perdu l’essentiel de leur souveraineté. Autonomistes et indépendantistes peuvent, certes, mener des combats communs, mais entre l’autonomie et l’indépendance, je ne vois pas une différence de degré mais une différence de nature. L’autonomie se fonde sur un principe de responsabilité, l’indépendantisme ne manifeste qu’une volonté de sécession.

    L’argument jacobin veut que la République soit « une et indivisible ». Mais à Wallis-et-Futuna, territoire français depuis 1888, cette même République reconnaît des chefferies traditionnelles pratiquant un catholicisme considéré de fait comme religion d’État… 

    Le jacobinisme est la maladie française par excellence. De l’extrême gauche à l’extrême droite, que ce soit par patriotisme ou par fidélité à l’esprit révolutionnaire, presque tout le monde y sacrifie chez nous. La Suisse (avec ses trois langues officielles), la Russie et les États-Unis sont des États fédéraux et ne s’en portent pas plus mal, mais toute idée de remettre en cause la République « une et indivisible », d’appliquer le principe de subsidiarité (ou de compétence suffisante) en laissant aux différentes composantes de la nation la possibilité de décider par elles-mêmes et pour elles-mêmes, fait immédiatement surgir des fantasmes de « balkanisation » et de « dislocation » que je trouve absolument ridicules. Le centralisme jacobin n’a pas rendu la France plus forte, mais plus fragile. Un pays n’est fort que de la vitalité et de l’identité de ses composantes. Les jacobins veulent réaliser dans leur pays une « unité » qu’ils refusent à l’échelle européenne ou mondiale. Je ne verrais personnellement que des avantages à ce que la République « une et indivisible » soit remplacée par une République fédérale des peuples de France. 

    Pour en revenir à la Corse, ce n’est pas en répétant que « la Corse, c’est la France » qu’on réglera le problème. J’ai connu l’époque où tous les hommes politiques proclamaient à qui mieux mieux que « l’Algérie, c’est la France ». L’Algérie se composait alors de trois départements français, avec dix préfectures. On sait ce qu’il en est advenu. Quant à ceux qui glosent avec des trémolos sur « le français, langue de la République », je leur rappellerai qu’à l’heure des talk shows, des fake news, du coaching, du fact checking, du packaging, du prime time, des smartphones et autres cold cases, ce ne sont pas les langues régionales mais la langue anglaise qui menace la langue française, sans qu’ils s’en émeuvent particulièrement.

    Après l’Écosse, la Lombardie, la Catalogne, la Corse, est-ce les peuples qui prennent leur revanche sur les États, ou y a-t-il des raisons plus extérieures à ces phénomènes ?

    Je pense que c’est une erreur de placer toutes ces régions sur le même plan. Ce sont des cas différents. La Corse est une île, ce que ne sont ni la Lombardie ni l’Écosse. L’histoire de la Catalogne est totalement différente de celle de la Flandre, et l’histoire de la Belgique n’a vraiment aucun rapport avec celle de l’Espagne. Les Flamands souhaitent se séparer des Wallons, mais certains d’entre eux ne refuseraient pas de rejoindre la Hollande pour recréer les grands Pays-Bas. Je pense qu’il faut juger concrètement, au cas par cas. On s’apercevra alors que les motivations sont, elles aussi, très différentes. Disons seulement qu’il est assez légitime que certaines régions veuillent d’autant plus préserver leur identité qu’elles voient bien que les entités plus vastes auxquelles elles ont appartenu jusqu’ici perdent la leur sans réagir.   

    Intellectuel, philosophe et politologue

     
     
    Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

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    « Ce mot hideux de province »

    La Corse et la République

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [X]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse 

    Démos désintégré

    Les gouvernements de droite n'ont pas fabriqué la plèbe moderne pour le plaisir. L'imprévoyance a eu sa part, nous venons de le constater à propos de la dévalorisation du métier d'instituteur. Néanmoins, ainsi que l'histoire en fournit bien des exemples, la cause principale doit être recherchée dans une erreur intellectuelle, c'est-à-dire dans des prémisses justes dont on a tiré des conclusions fausses. Les technocrates, qui nous gouvernent, n'ignoraient pas que l'automation, un jour ou l'autre réduirait le nombre des emplois dans l'industrie. Un économiste australien Colin Clark, dont les travaux furent vulgarisés, en France, par Jean Fourastié a divisé les activités humaines en trois secteurs, primaire (agriculture), secondaire (industrie), tertiaire (commerce, administration, artisanat). Cette classification désormais universellement acceptée, implique, par le choix des termes, une loi : la main d'œuvre passe du primaire au secondaire puis du secondaire au tertiaire. Chassée des champs, par les progrès de l'agronomie, elle glisse vers l'industrie. A son tour, le progrès technologique la chasse de l'industrie et la contraint à se réfugier dans le tertiaire. Les technocrates en tirèrent la conclusion qu'il convenait de créer, fut-ce artificiellement, des emplois dans l'administration et le commerce.

    La loi de Clark s'est incontestablement vérifiée mais elle a été mal interprétée. On a fait du « tertiaire » un fourre-tout, où l'on a rangé ce qui ne relevait ni de l'agriculture ni de l'industrie. Pourtant Clark avait donné une définition précise du tertiaire : c'est le secteur dont la productivité ne peut augmenter que faiblement. il donnait l'exemple du coiffeur, qui ne coupe pas les cheveux plus vite aujourd'hui qu'au temps de Jules César. Ce qui est exact, dans le cas du coiffeur ne s'applique pas à l'administration et au commerce où la rationalisation du travail (le libre-service) ou l'automation (la bureautique) réduisent les possibilités de création d'emplois, dans un premier temps et en suppriment, dans un second. Ce n'est donc pas Clark qu'il convient d'incriminer. Il avait vu juste. Effectivement pour lutter contre le chômage, il importe de développer la production de biens qualificatifs, de fabrication artisanale ou semi-industrielle. L'erreur consiste à confondre secteur secondaire et industrie, alors qu'il s'agit d'une classification fondée sur la progression de la productivité, lente mais continue dans le primaire, rapide dans le secondaire, quasi-nulle dans le tertiaire. Assurément l'administration et le commerce, jusqu'au milieu du XXe siècle, appartenaient au secteur tertiaire. Ce n'est plus le cas. La productivité au moins potentielle s'est brutalement accélérée avec l'apparition des « grandes surfaces » dans le commerce puis l'application de l'informatique aux activités de gestion.

    En d'autres termes, l'on s'est trompé de tertiaire, dirigeant les jeunes vers des emplois de manœuvres aux écritures. Les illusions de la prospérité favorisant le laxisme, on en a même créé beaucoup plus qu'il n'en aurait fallu, en s'imaginant que les gains de productivité de l'industrie permettraient de financer, par l'impôt, la subsistance et les distractions, panem et circenses, d'une plèbe moderne pléthorique. C'était oublier que ces gains de productivité avaient un coût. Ils exigeaient d'énormes investissements que des entreprises, écrasées sous les charges sociales, la taxe professionnelle et l'impôt sur les bénéfices ne purent engager qu'en s'endettant. Les frais financiers, les intérêts qu'il fallait verser finirent par devenir si importants que non seulement les entreprises cessèrent d'investir mais qu'elles accumulèrent les pertes.

    L'on a détourné les jeunes Français de l'industrie, qui les aurait attirés si l'on s'était engagé à l'exemple des Japonais dans la voie de l'automation, en les remplaçant par des immigrés que l'on pourrait toujours renvoyer chez eux, du moins le croyait-on, quand les emplois industriels devraient être supprimés. Alors qu'il aurait fallu développer l'enseignement technique, lui fournir des enseignants de haute qualité et un outillage moderne afin de diriger le plus grand nombre des jeunes vers les métiers d'avenir, électronique et production de biens qualitatifs, on a préféré favoriser une pseudo démocratisation de notre système scolaire. 80 % des ouvriers japonais ont le niveau du baccalauréat. Nous avons fait de nos bacheliers des manœuvres aux écritures et maintenant l'on nous explique que rien ne vaut, pour manipuler un ordinateur, un illettré. Ce qui est idiot mais significatif d'une idéologie « médiocratique » pour plèbe moderne.

    Les responsabilités de l'Etablissement se révèlent donc écrasantes. Les gouvernements qui se succédèrent durant vingt-trois ans, permirent, faute de sélection, la croissance trop rapide du nombre des étudiants. Ils livrèrent les enfants à des maîtres ignares et laissèrent les fonctionnaires du ministère de l'éducation nationale imposer des pédagogies aberrantes, si bien qu'un élève sur cinq sort du primaire sans savoir lire de façon courante. Sous prétexte de démocratiser l'enseignement, ils fabriquèrent, à la chaîne, de futurs chômeurs. Ayant provoqué l'émergence d'un prolétariat intellectuel et d’une plèbe de manœuvres aux écritures, ils capitulèrent devant la révolution de 1968, dont M. Giscard d'Estaing imposa le programme de destruction de l'école et de la famille.

    Ils en eurent la conséquence. En 1981 le prolétariat intellectuel prit le pouvoir. Les deux années de délire institutionnel qui suivirent achevèrent de plonger la France dans la récession. Pour échapper au désastre le gouvernement socialiste dut faire le contraire de ce qu'il avait promis. Il faut reconnaître qu'il s'est engagé, timidement sans doute et de mauvais cœur, dans la bonne voie : suppression de l'indexation des salaires et des prix, réduction des impôts, restauration de l'élitisme en matière d'enseignement, retour à l'apprentissage des mécanismes élémentaires de la lecture, de l'écriture et du calcul. Ce qui reste très insuffisant mais comparé au bilan catastrophique de la droite se révèle positif. Encore qu'il n'ait pas osé s'attaquer aux intérêts de classe du prolétariat intellectuel, ce qui se serait révélé suicidaire, il l'a mécontenté. Il risque d'en supporter les conséquences, lors des élections de 1986 mais il compte récolter les bénéfices de son retournement dans quelques années. Paradoxalement il recherche en effet les suffrages du peuple travailleur, alors que M. Giscard d'Estaing rêvait de s'attacher ceux du peuple fainéant.

    La droite et la gauche, en effet, ne s'opposent plus idéologiquement mais sociologiquement. Le peuple fainéant vote, dans l'ensemble pour la gauche, le peuple travailleur pour la droite. Il s'agit donc pour chaque camp d'essayer de séduire la clientèle du camp adverse, sans perdre la sienne. Le jeu ne va pas sans risques. Pour avoir courtisé de trop près le prolétariat intellectuel, M. Giscard a perdu une partie de son électorat qui, socialiste pour socialiste, a préféré celui qui se présentait à visage découvert. Les socialistes s'exposent à la même mésaventure. Du moins n'avaient-ils pas le choix. A pratiquer plus longtemps l'idéologie autogestionnaire, ils auraient été engloutis, sans doute pour longtemps, dans le naufrage économique de la nation.

    Sans doute faudrait-il introduire des nuances. Une majorité d'ouvriers d'usine vote à gauche. On ne saurait l'assimiler au peuple fainéant, encore qu'elle en partage la principale revendication, gagner plus en travaillant moins. Le poids de la tradition joue et d'ailleurs les ouvriers d'usine portent leurs suffrages au parti communiste plutôt qu'au parti socialiste, beaucoup plus soumis au prolétariat intellectuel. D'autres influences viennent brouiller le jeu politique. Ainsi dans l'ouest, la frontière entre la droite et la gauche n'a guère varié depuis la Révolution Française, encore que le clergé, en changeant de camp, ait emmené avec lui une partie de ses ouailles. Tout est affaire de proportions. Nul ne contestera qu'on trouve davantage d'instituteurs que d'entrepreneurs à gauche et réciproquement. Il est plus intéressant encore de constater que la constitution du nouveau parti socialiste, au congrès d'Epinay, en 1972, coïncide avec l'émergence de la plèbe moderne. Nous sommes en présence d'un parti de classe au sens le plus prosaïque du terme, le fidéicommis des intérêts de sa clientèle électorale. Réduction du temps de travail, embauche de deux cent mille fonctionnaires inutiles, pseudo décentralisation, qui aboutit à créer dans les régions, les départements et les communes une bureaucratisation galopante, toutes ces mesures tendaient à satisfaire les appétits de la France fainéante.

    Dans un premier temps, l'Etablissement s'est senti menacé. Il voulait bien laisser des miettes à la plèbe, non partager le pouvoir. Les socialistes lui firent la part belle. En période de crise économique, la voracité des prolétaires intellectuels et des manœuvres aux écritures devenait suicidaire. Le parti socialiste devait composer. Deux hommes représentaient l'Etablissement en son sein, Rocard et Fabius. Ce fut Fabius que Mitterrand chargea du « recentrage », opération classique qui consiste à « gouverner au centre » selon le vœu de M. Giscard d'Estaing. L'Etablissement, comme l'a démontré Beau de Loménie, a toujours craint un pouvoir fort, de droite ou de gauche. Il préfère les jeux subtils de l'alternance du centre droit et du centre gauche. Certes, il s'est accommodé du général De Gaulle dans la mesure où celui-ci, persuadé que l'intendance suivrait, se désintéressait des grands intérêts, dédain dont ils tirèrent tout le profit désirable. Cependant dès que l'Etablissement se libéra du gaullisme, il n'eut de cesse, de reconstituer un centre droit en espérant que la « décrispation » conduirait le parti socialiste à dériver vers le centre gauche, espérance déçue sur le moment mais qui a fini par se réaliser, car elle est dans la logique du système. Tout se passe comme si M. Mitterrand avait eu pour mission de convaincre la plèbe moderne que seul un compromis avec l'Etablissement sauverait ses « droits acquis ».

    Nous sommes en présence d'un phénomène de désintégration de la démocratie. Celle-ci ne pouvait survivre que si elle donnait l'impression d'être capable d'instaurer un pouvoir fort, à la mesure des périls, des enjeux. La crainte que suscite, même chez certains socialistes la nouvelle loi électorale est symptomatique. La constitution de la Ve République camouflait la réalité. Les Français ne se rendaient pas compte que le Roi non seulement était nu mais qu'il était dévoré vivant par les parasites, les uns très gros, peu nombreux, d'autres minuscules et innombrables. Désormais les parasites vont négocier, au grand jour, le partage de la sueur et du sang du peuple. Peut-être les citoyens découvriront-ils pourquoi la nation s'engage sur la voie du déclin.    A suivre  (A venir : 2ème partie : Une révolution copernicienne)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IX]

    Au centre Daniel Cohn-Bendit

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse 

    Mai 68 : la révolution du prolétariat intellectuel

    Une révolution s'est produite, en mai 68 dont les acteurs eux-mêmes n'ont pas mesuré la portée. Elle a discrédité le travail, en même temps que la famille et la patrie, transmutation de toutes les valeurs dont les conséquences ne pouvaient apparaître que progressivement. Les barricades qui ont tant effrayé le peuple travailleur ne relevaient que du théâtre. Sociodrame, a-t-on dit. Sans doute mais surtout entrée bruyante sur la scène de l'histoire du prolétariat intellectuel, nouvelle classe révolutionnaire qui se substituait au vieux prolétariat ouvrier, en voie de désagrégation. Renault refusa d'ailleurs la main tendue par la Sorbonne, profitant de l'occasion pour obtenir les augmentations de salaire, qui lui permettaient de jouir des délices de cette société de consommation, contestée par les émeutiers.

    Le prolétariat intellectuel avait d'ailleurs les meilleures raisons de s'en prendre à un type de société dont il tenait son existence, une existence malheureuse qu'il reprochait à son géniteur. La révolution de 1968 n'est pas partie par hasard de la faculté des lettres de Nanterre, qui en restera, jusqu'au bout le fer de lance. Alors que les effectifs s'étaient démesurément gonflés, les facultés des lettres n'offraient que peu de débouchés, en dehors de l'enseignement. Elles formaient des Masses de psychologues et de sociologues, qui n'avaient aucun espoir de trouver un emploi. Ce prolétariat intellectuel végétait dans les universités avec pour unique ambition de profiter le plus longtemps possible des avantages matériels de la condition étudiante. Comme dans tout rassemblement d'oisifs, une intense fermentation idéologique agitait les campus, analogue à celui qui se manifestait dans les jardins du Palais Royal, à la veille de la Révolution de 1789. Elle s'alimentait de vagues notions, de mots-fétiches tels qu'aliénation ou impérialisme, résidus d'un enseignement mal digéré. Pendant quelques années la guerre d'Algérie devait fournir un exutoire à la turbulence du prolétariat intellectuel. Défilés, réunions, confection de tracts servaient d'alibis à la paresse. Une fois la guerre d'Algérie terminée, la guerre du Viêt-Nam la remplaça. Quand elle s'acheva à son tour, ce fut le vide, comment le remplir ?

    Faute de cause à défendre, le prolétariat intellectuel entreprit de s'occuper de ses propres intérêts de classe, réclamant la suppression des diplômes, l'abandon des cours magistraux, l'autogestion, toutes revendications destinées à le libérer de la corvée des examens. Plus de sélection. Chaque étudiant devait pouvoir développer librement sa créativité. En 1848 le prolétariat ouvrier avait fait la révolution au nom du droit au travail. En 1968, le prolétariat intellectuel la faisait au nom du droit à la paresse. Il le justifiait en critiquant les besoins artificiels développés par la société de consommation, qui aliénaient le peuple, obligé de s'épuiser, afin de les satisfaire. Les plus naïfs ou les plus sérieux partirent dans les Cévennes, élever des chèvres. L'expérience se révéla décevante. Ils découvrirent que promener un troupeau, cela fatiguait. Les plus nombreux préférèrent passer, un compromis avec le pouvoir politique. Celui-ci, désireux de payer le prix de la paix civile, décida d'abandonner au prolétariat intellectuel deux secteurs, le culturel et le social, où la fainéantise et l'incompétence lui paraissaient peu dommageables.

    images.jpgLes soixante-huitards colonisèrent les maisons de la culture, les centres dramatiques, le cinéma, la télévision. Sous prétexte d'apporter la culture au peuple, ils lui infligèrent des spectacles prétentieux et bavards. D'autres devinrent animateurs de ceci, éducateurs de cela, conseillers d'on ne sait quoi. Les plus doués s'infiltrèrent dans la magistrature, les moins chanceux se résignèrent à devenir instituteurs. Certes l'idéologie gauchiste est bien oubliée mais la révolution de 1968 finalement s'est révélée plus durable que celle de 1848, même si elle risque de tenir moins de place dans les manuels scolaires. Pour la première fois une révolution visait à changer non les structures mais les mentalités. La plupart des objectifs qu'elle s'était fixés furent atteints : libéralisation de l'avortement, divorce par consentement mutuel, reconnaissance du concubinat, aménagement du système fiscal afin de pénaliser les gens mariés. Les Français renoncèrent à épouser et à faire des enfants. La vente libre du ciné-cochon, l'ouverture des sexshops attesta qu'il était désormais interdit d'interdire. Mais surtout la liquidation de l'enseignement fut menée à bien, par une série de ministres, réputés de droite. Il fallut M. Haby pour réaliser le projet du socialiste Langevin et du communiste Wallon, d'école unique, tous les enfants coulés dans le même moule afin que l'idéologie égalitaire puisse triompher.

    La réforme Haby acheva de désarticuler notre système éducatif. Certes, la dérive avait commencé bien avant, lorsque la poussée démographique de l'après-guerre gonfla les effectifs, dans le primaire. Des gouvernements imprévoyants furent contraints d'improviser. Il fallut construire à la hâte des locaux, aux moindres frais. D'où des catastrophes, comme l'incendie du « C.E.G. Pailleron ». Et surtout, le ministère de l'éducation nationale embaucha, comme instituteurs, des bacheliers, sans vocation ni formation, qui choisissaient l'enseignement comme pis-aller, parce qu'il n'exigeait pas de capacités et qu'il procurait de longues vacances. Mal payés, peu considérés, ces instituteurs d'occasion grossirent les rangs du prolétariat intellectuel. Le primaire fut donc rapidement gangréné par l'idéologie soixante-huitarde. Des pédagogies aberrantes permirent la fabrication à la chaîne d'illettrés. Les enfants, versés automatiquement dans le secondaire sous prétexte de démocratiser l'enseignement arrivèrent en sixième sans une suffisante maîtrise de la langue.

    La mise en place du « tronc commun » aggrava le désastre. Les instituteurs, rebaptisés « professeurs d'enseignement général », (P.E.G.) investirent le premier cycle du secondaire. D'où une baisse du niveau des études, des élèves qui, faute d'une formation de base, s'ennuient, des enseignants menacés de dépression nerveuse. L'enseignement technique, qui aurait dû être privilégié, fut le plus sévèrement atteint : locaux délabrés, outillage vétuste, spécialités obsolètes, corps professoral médiocre et, en tous cas, découragé. Chaque année cent mille jeunes sortent de l'école sans la moindre compétence professionnelle, incapables de trouver un emploi. On multiplie, à grands frais, les stages de formation. Les résultats se révélèrent le plus souvent décevants. Des garçons et des filles qui ont, jusqu'à seize et même jusqu'à dix-huit ans, perdu leur temps dans un système scolaire inadapté, ont pris des habitudes de paresse... Mal alphabétisés, comment pourraient-ils devenir électroniciens ? Ils le savent et perdent pied.

    Ceux mêmes qui ont eu la chance d'obtenir un diplôme sont mal préparés à la compétition impitoyable qui, peu à peu, sous l'empire de la nécessité, se rétablit dans les universités. Une sélection sournoise s'introduit. Dans la période de prospérité, ceux qui ne pouvaient faire des études supérieures ou sortaient de l'université sans diplôme sérieux, trouvaient assez facilement un emploi dans le secteur « tertiaire », l'enseignement, la fonction publique, les banques, les assurances. L'Etat, afin d'utiliser cette masse de diplômés sans véritables compétences poussait d'ailleurs le secteur nationalisé à embaucher des « manœuvres aux écritures ». Tout le monde ne pouvait pas devenir animateur culturel, inspecteur du travail ou travailleur social. Le secteur tertiaire semblait destiné à absorber ce surplus. Ainsi se constitua une plèbe moderne d'employés de bureaux, revendicative et aigrie, accomplissant des tâches ennuyeuses et souvent inutiles, d'autant que les sureffectifs favorisaient l'absentéisme et les faibles rendements.

    Encadrée par le prolétariat intellectuel, la plèbe moderne des manœuvres aux écritures a fourni ses troupes au parti socialiste. Elle jalouse le peuple travailleur, le méprise, vit à ses dépens et quand elle se trouve en situation d'entraver la production elle n'en manque pas l'occasion. Deux ou trois millions de français sont ainsi employés à empêcher les autres de travailler. Parfois, elle le fait avec hargne, le plus souvent pour s'occuper et en tous cas justifier ses émoluments. Cette plèbe effraie les gouvernements de droite et de gauche. Elle est nombreuse ; elle a le temps de s'occuper de politique, peut trouver parmi les lycéens désœuvrés et les loubards des troupes de choc. Aussi s'efforcent-ils de la divertir. Les rares constructions de la Ve République, le centre Pompidou, le parc omnisports de Paris-Bercy, le Zénith, demain l'opéra de la Bastille ou l'immense foire culturelle que risque de devenir « le grand Louvre », sont les équivalents des cirques et des amphithéâtres de l'Empire romain, des lieux gigantesques où la plèbe se rassemble afin de se distraire. Il s'agit d'une sage précaution. Outre que cela fournit de nouveaux débouchés au prolétariat intellectuel, la plèbe trouve dans ses manifestations de masse un exutoire à sa turbulence et un remède à son angoisse.   A suivre  (A venir : Demos désintégré)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [VIII]

    Photo (de gauche à droite) : Michel d'Ornano, Michel Poniatowsi, Valéry Giscard d'Estaing

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

     

    L'ETABLISSEMENT

    La perte de l'Indochine va permettre à Edmond Giscard, relevé d'Estaing, de faire une énorme fortune. Le mécanisme est simple. La SOFFO rachète des sociétés, sucreries, raffineries, tissages, ou plantations, au moindre prix. Les propriétaires sont trop heureux de trouver un acquéreur. Edmond Giscard transformera les biens confisqués par les Vietminh en dommages de guerre, payés rubis sur l'ongle, dans les meilleurs délais. De dérogations en autorisations, ce bel argent sera investi dans l'immobilier, un marché en pleine expansion. L'abandon de l'Indochine se traduira pour la SOFFO par une augmentation du capital qui passera en 1966, à quinze millions quatre cent cinquante mille nouveaux francs. Ce qui explique l'enthousiasme des actionnaires à réélire Edmond à la présidence du conseil d'administration.

    Entre temps, les Giscard se sont fait anoblir par le conseil d'Etat, qui les autorisera à relever le nom de d'Estaing. Pour y parvenir, ils n'ont pas hésité à déshonorer leur famille de bonne bourgeoisie en lui inventant, comme ancêtre une fille de joie qui se serait fait faire un enfant par l'amiral d'Estaing. Ce qui est manière d'afficher leur appartenance à une oligarchie de déclassés. Pourtant, en dépit de cette noblesse d'emprunt, René et Edmond restent des pièces rapportées, réduits au rôle de prince consort. Dans un système matriarcal le pouvoir appartient aux femmes et celle d'Edmond, May est une personne de grande classe.

    Donc May veille. Elle pousse Edmond et, ma foi, le prince consort ne réussit pas trop mal. Les thés et les bridges avec les Georges-Picot, les François-Poncet, les d'Ormesson, les Broglie, le gratin, y contribuent. Elle se tient à sa place, au centre de la toile d'araignée qu'elle a tissée, invisible et vigilante. May est une femme d'une remarquable intelligence.

    Elle a été la collaboratrice de son père, dont elle éditera d'ailleurs les mémoires. L'argent c'est bien. Il en faut et même beaucoup. Edmond s'en occupe. Cependant, seul le pouvoir politique permet de maîtriser, dans une France, dont l'économie passe sous le contrôle de l'Etat, le profit. Cela, Bardoux l'avait compris et l'héritière a conservé la leçon.

    Mais il restait l'homme d'un autre âge. May va former l'un de ses garçons le plus doué, Valéry, dès l'enfance pour le préparer à la fonction de prince de l'Etablissement. Il faut qu'il accède, un jour, à la direction de l'Etat. Valéry sera donc élevé comme le dauphin de la République.

    Celui qu'elle nomme affectueusement Valy sort en juin de polytechnique second de sa promotion, dure déception car seul le premier est admis, sans concours, à l'E.N.A. Qu'importe. Cette année-là et cette année-là seulement, grâce à May, on en prendra deux. Ce qui lui permettra de rejoindre le cousin François entré par la grande porte, celle du concours. Valy effectuera son stage de « dépaysement » auprès du haut-commissaire pour la Sarre, Gilbert Grandval, un ami de papa. Ce qui lui permettra d'obtenir une note de stage exceptionnelle : 19 sur 20. Lors de l'examen de sortie, le jury sera présidé par François-Poncet. Que de bonnes fées se seront penchées sur le berceau du jeune prince. Il ne sortira néanmoins, qu'au troisième rang. Comme son cousin, il choisira l'inspection des finances. Qu'à cela ne tienne. Maman obtiendra du gouverneur Wilfrid Baumgartner que son fils fasse un stage à la Banque de France. Privilège insigne : son rapport de stage sera adressé à toute la promotion. Celle-ci doit savoir que le rang de sortie importe moins que les protections. Elle comprendra.

    Valy a besoin d'un mentor. Il le trouvera en la personne du prince de Broglie, qui connaîtra le destin tragique que l'on sait. Un petit groupe de gamins aux dents longues s'organise, sous la tutelle bienveillante du futur assassiné. On y retrouve Jean-Jacques Servan-Schreiber, Jacques Duhamel, Jean d'Ormesson, un peu plus tard Jean-François Deniau et Claude Brossolette, qui appartiennent à une génération suivante d'énarques, dont Valy s'institue le répétiteur. Les charmants jeunes-gens se réunissent rue Pierre 1er de Serbie. L'on y discute beaucoup, l'on y boit pas mal et l'on ne dédaigne pas les jolies mannequins.

    Le jeune inspecteur adjoint des finances sera envoyé à la Trésorerie Générale d'Alger. Ceux qui l'ont connu à cette époque se souviennent d'un garçon avide de plaisirs, parfois faciles, mais aussi de relations plus financières que mondaines. Il devient urgent de le marier. Le prince de Broglie va s'en charger. Les Fabre-Luce possèdent une délicieuse filleule, Anne-Aymone Sauvage de Brantes, une jeune fille bien sous tous les rapports, ravissante, pieuse, qu'une timidité presque maladive préserve des tentations du monde dans lequel elle vit. Ce n'est pas rien, AnneAymone : elle descend du baron Schneider et sa belle-mère est née Faucigny Lucinges, noblesse du second empire, bon genre, grand chic, la crème de l'Etablissement. L'on ne donne pas une fille pareille à un paltoquet. May a bien travaillé : ses bridges, ses thés et ses petits fours ont permis le beau mariage.

    Voici Valy parvenu au sommet de l'Etablissement, dont son père n'occupait qu'un degré inférieur, dont le grand-père Bardoux n'était qu'un serviteur zélé mais maladroit. Il aura fallu deux mariages, un réseau de plus en plus serré de relations, une grosse fortune, accumulée en peu de temps, grâce aux faveurs du pouvoir. Il ne lui restera plus qu'à faire un parcours sans faute ou presque, sinon une vilaine affaire de faux bilans et de dividendes fictifs, dans laquelle se trouve impliquée la « banque des intérêts français », tout un programme, moins une banque d'ailleurs qu'une officine, qui dépend des Giscard. Le 19 décembre 1965 De Gaulle le chasse du ministère des finances et exige prompte et bonne justice. Heureusement Michel Debré, son remplaçant aux Finances, veille. Le principal accusé aura l'obligeance de se suicider, l'avocat de la partie civile, « la caisse des marchés de l’Etat », défenseur des contribuables lésés, oubliera de se présenter, à l'audience, l'affaire sera expédiée sans que le nom de Giscard ait été prononcé. Ainsi fonctionne l'Etablissement. Les socialistes le découvriront lors d'une autre affaire, celle des avions renifleurs, quand Mitterrand protégera son prédécesseur et enterrera, à la demande de Fabius, le dossier.

    Cette brève incursion dans la biographie de M. Giscard montre qu'il n'est pas le descendant de bons bourgeois auvergnats, ni même de Louis XV par la main gauche mais l'arrière petit cousin de Carnot, le petit fils d'une Georges-Picot, le cousin par alliance des Fabre-Luce et surtout l'époux d'une Schneider. Que l'on ne prétende pas que ce fut sans influence sur sa carrière. Les fils du juge ne commencèrent à s'enrichir, non plus petitement comme leurs ancêtres mais rapidement et grandement, que lorsqu'ils devinrent un Carnot et un Georges-Picot. La colonisation leur apporta et plus encore la décolonisation. Le travail, l'épargne, le goût d'entreprendre ne furent pour rien dans une fortune fondée sur des « affaires » que seules leurs relations dans l'appareil de l'Etat rendirent fructueuses. Quand ils eurent l'imprudence de violer la loi, ils trouvèrent des protections même parmi leurs adversaires politiques. Ce qui ne les empêchera pas — à charge de revanche ? — de maquiller en crime crapuleux l'exécution de l'un de leurs amis, que l'ampleur et l'audace de ses trafics rendaient compromettant.

    Grâce à Giscard l'Etablissement gouvernera directement la France. Les ministres sont choisis dans le Gotha : Poniatowski ou d'Ornano. Ce sera une grave faute, la pire qu'il ait commise en deux siècles. Il se démasquera au moment où s'ouvre une crise structurelle, que, par un étrange aveuglement, il n'avait pas prévu. Si étrange que cela ? Sans doute pas si l'on considère qu'il ne s'intéresse qu'au court terme. Lui prêter de grands desseins est absurde. Il faudrait qu'il croie dans les idées. Certes, ses membres jouent volontiers les libéraux mais dans la pratique ils sont étatistes. Pendant qu'il était aux finances, Giscard a resserré le carcan du contrôle des prix. Cette contradiction ne les gêne pas. Pourtant, du fait de son origine, l'Etablissement est révolutionnaire. Non au plan économique. Il a trop profité du capitalisme financier pour le mettre en question. Du moins à celui des mœurs. Giscard a pris le pouvoir en entonnant « le chant du départ ». Il prétendait changer la vie. Les socialistes aussi, encore que Mitterrand préfère « la marche consulaire ». On y a vu une simple habileté, le désir de flatter le goût du changement des Français. Giscard était sincère, même s'il entrait une part de calcul. L'Etablissement a horreur de l'ancienne France. Il est né de la négation de ses valeurs religieuses et morales. Mammon est son dieu, un dieu jaloux qui ne souffre pas le partage.

    Plus qu'aucun chef d'Etat, Giscard a contribué à détruire la famille : libéralisation de l'avortement, révolution contraceptive, majorité à dix-huit ans, divorce par consentement mutuel, égalité des droits entre les enfants adultérins et les légitimes, fiscalité qui avantage les concubins. Cela servait la consommation de masse. Le sexe fait vendre. Il y avait davantage, l'Etablissement réduit l'homme à sa fonction économique. Il n'est qu'un producteur et qu'un consommateur. Aussi convient-il de dissoudre les solidarités familiales mais aussi le patriotisme local, et l'identité nationale, déraciner l'homme dans un perpétuel brassage des populations et des cultures. Quand le gouvernement attire les familles d'immigrés sous un prétexte humanitaire, il poursuit un objectif économique : mieux vaut que les immigrés consomment leurs revenus sur place plutôt que d'en expédier le principal aux leurs, restés au pays. Cela fera marcher le commerce. Cet objectif prosaïque en dissimule un autre : massifier la culture. Enfants de Français et fils d'immigrés trouvent un langage commun dans une culture cosmopolite, d'origine américaine : le rock, et ses dérivés, la bande dessinée, des séries de télévision comme Dallas. Il est évident que la famille, conservatoire des traditions, devient un obstacle tout comme l'attachement aux solidarités familiales et à la terre natale contrarient la mobilité de l'emploi. Il ne s'agit pas de faire des migrants des Français mais de faire des Français des migrants dans leur propre pays. Cela vient de loin. Barrès déjà dénonçait les déracinés.

    Pendant les 23 ans de gouvernement de la France par l'Etablissement, de façon mitigée sous le règne de Charles de Gaulle et ouverte du temps de Giscard, le processus de massification de la production puis de la consommation ne fut pas compensé comme il aurait dû l'être par une politique de protection de la famille, de décentralisation, de renforcement de l'identité culturelle. Ce fut le contraire. Les forces de résistance, nécessaires, fut-ce pour l'équilibre psychique de l'individu, furent méthodiquement démantelées avec pour conséquences la drogue, l'alcoolisme, la pornographie, la petite délinquance. Les immigrés en souffrirent autant que les Français. Imagine-t-on le chagrin d'un père marocain dont les filles revendiquent une liberté sexuelle qui abolit du jour au lendemain un millénaire de traditions coraniques ?

    Il s'agit d'un plan conduit de façon méthodique. L'on prétend que la loi n'a fait que s'adapter à l'évolution des mœurs. C'est l'inverse que l'on constate quand la libéralisation de l'avortement fut imposée, 70 % des Françaises lui étaient hostiles. L'historien s'aperçoit d'ailleurs que l'Etablissement n'a régné sans partage qu'à trois reprises, sous le Directoire, pendant l'Empire autoritaire, de 1851 à 1860, durant le septennat de Giscard. Ce furent trois périodes de dissolution morale. Est-ce un hasard ? Une couche sociale — il ne s'agit pas d'une classe mais d'une coterie — qui tient sa puissance de la corruption ne peut imaginer qu'une société à son image. Néanmoins, il lui fallait un bras séculier. Le prolétariat intellectuel le lui fournira.     A suivre  (A venir : Mai 68 : la révolution du prolétariat intellectuel)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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  • Le « moment » régalien

    Notre-Dame-des-Landes. Fin de 50 ans d'atermoiements : plus d'aéroport, plus de ZAD ?

     

    Par Jean-Baptiste DONNIER

     

    J.B. DONNIER 1.JPGPHILOSOPHIE POLITIQUE. Il est des constantes dans l'histoire, surtout quand il s'agit d'une vieille nation comme la France. Et puis il y a cet art qui consiste à saisir les opportunités.

    En bon sophiste, l'actuel occupant de 1'Ely-sée-Bourbon a le sens du kaïros, du moment favorable, cet instant fugace où tout peut se décider, où la temporalité historique, comme visitée par un dieu, semble favoriser toutes les audaces. Il a donc parfaitement compris qu'il avait ramassé le pouvoir à l'un de ces moments où la France, lassée des jongleries démagogiques de quelque saltimbanque de passage, appelle de ses voeux un pouvoir vrai c'est-à-dire, selon l'expression de Boutang, un pouvoir qui sauve.

    Ces moments, qui reviennent régulièrement dans notre histoire des deux derniers siècles, sont la rencontre entre une France « poignarde », selon le mot d'Hugues Rebell dans sa réponse à l'Enquête sur la monarchie de Maurras, et un homme qualifié de « providentiel » parce qu'il s'est montré prêt, tout simplement, à occuper l'espace de la décision politique à un moment où celle-ci apparaît avec une forme d'évidence comme une nécessité vitale. Des deux Bonaparte au De Gaulle de 1958 en passant par Clemenceau en 1917, quelques hommes, au demeurant très différents dans leur aptitude à tenir le rôle que les circonstances leur offraient, ont su profiter de ces conjonctures épisodiques pour se hisser au pouvoir avec une facilité aussi déconcertante que celle avec laquelle ils ont pu l'exercer, au moins pendant le temps où tout leur a été possible, les obstacles annoncés ou attendus tombant les uns après les autres devant des décisions qu'en réalité tout le monde était prêt à accepter.

    LA LOGIQUE INSTITUTIONNELLE

    À cela s'ajoute, depuis 1958, une logique institutionnelle qui a fait du président de la république, ce succédané de roi inventé par les royalistes en 1871, un véritable chef de l'État. Il est devenu, dans les institutions de la Ve République, la source suprême de la décision politique. Certes, sa personnalité, le jeu des partis dont il est le plus souvent prisonnier, le peu de temps dont il dispose, peuvent réduire à presque rien l'exercice effectif de ce pouvoir souverain. Il n'en demeure pas moins que l'organe a été pensé et constitué pour cela : prendre des décisions politiques en dernier ressort. Il suffit dès lors que les circonstances lui donnent, fût-ce pour un temps très court, les moyens de se dégager de toutes les contingences qui le paralysent habituellement pour que, en quelque sorte, l'organe crée la fonction. Pour peu que celui qui l'exerce à ce moment-là se prenne au jeu et que l'opinion en ressente instinctivement le besoin vital et l'on assiste à l'un de ces « retours du régalien » qui rappelle périodiquement la nature profondément monarchique de cette étrange et paradoxale république.

    Nous vivons apparemment l'un de ces moments. L'épuisement des jeux partisans, la vacuité des discours politiques qui en étaient l'expression, la rare incompétence de politiciens entièrement déconsidérés ont permis à un sophiste intelligent de combler un vide politique qu'il a immédiatement perçu et qu'il n'a pas hésité à nommer avec une étonnante lucidité, déclarant que la politique française était marquée par un grand absent, « la figure du roi », qui « laisse un siège vide au coeur de la vie politique ». Il a très clairement vu que, en dehors de quelques moments particuliers de notre histoire, « la démocratie française ne remplit pas l'espace » laissée par ce vide, car la démocratie « ne se suffit pas à elle-même », ce qui crée « une forme d'incomplétude » qui ne demande qu'à être remplie. C'est de toute évidence à cette tâche qu'il entend désormais s'atteler ; il s'agit pour lui, d'occuper la fonction qu'il a si facilement conquise et de « réinvestir ce vide ». La - situation du pays, dont la société est ébranlée dans ses derniers soubassements, crée le terreau favorable qui appelle et rend possible ce « réinvestissement » du politique par un pouvoir qui prétend à nouveau assumer les fonctions régaliennes de l'État.

    LE RETOUR DU « RÉGALIEN »

    Significative est à cet égard la décision annoncée le 17 janvier d'abandonner le projet de construction d'un aéroport à Notre-Dame-des-Landes et d'ordonner l'expulsion des occupants de ce lieu qui restera comme l'un des symboles de l'incapacité de tant de gouvernements, depuis des décennies, de prendre une décision. La décision a été prise, dans un sens qui réaffirme à la fois l'autorité de l'État et le souci du bien commun, emportant ainsi l'adhésion d'une opinion dont tous les courants trouvent là un motif de satisfaction. Reste à savoir, au-delà de cette décision particulière, si le « retour du régalien » au coeur des préoccupations d'un pouvoir dont ce devrait être la nature correspond à une réalité ou ne relève, une fois de plus, que du discours. Les apparences vont incontestablement dans le sens d'un retour effectif aux préoccupations régaliennes. En quelques jours, le président de la république a renégocié un traité frontalier avec le Royaume-Uni, présenté ses voeux aux armées sur notre base navale de Toulon et assisté, depuis la place tenue par le roi dans les lits de justice, à la rentrée solennelle de la Cour de cassation. Les frontières, l'armée, la justice : ce sont bien là trois fonctions régaliennes « réinvesties » par la présence présidentielle. Mais ce qui frappe, plus encore que cette « occupation » du terrain régalien, c'est la conscience du caractère tout-à-fait particulier des décisions prises dans ces domaines dans lesquels s'exerce, à un titre éminent, la souveraineté. Dès l'exorde de son discours aux armées, le président de la république souligne ainsi le caractère singulier des décisions qu'il prend en tant que chef des armées et dont il dit mesurer le poids au regard de leurs effets immédiats non seulement sur l'exercice des missions mais sur la vie des hommes qui y sont engagés. Le discours que produit une telle conscience de la singularité de la décision politique souveraine, pour autant qu'elle soit vraie, ne peut être anodin.

    Sur le fond, néanmoins, les décisions annoncées risquent d'être fort décevantes. Le traité de Sandhurst signé avec le Royaume-Uni semble notamment se limiter à une contribution financière de la partie britannique au financement d'infrastructures frontalières qui resteront situées sur le territoire français ; c'est à se demander ce qu'il reste de la reconquête de Calais le 7 janvier 1558 par le duc de Guise, exécutant la décision prise par Henri II quelques semaines auparavant dans le plus grand secret et contre toute attente. Les décisions souveraines n'ont pas toutes la même portée ni, surtout, la même visée... Quelles que soient les intentions et même (pourquoi pas ?) les bonnes intentions, les visées à long terme sont interdites à celui dont l'éphémère apparence de souveraineté est limitée à cinq courtes années dont la majeure partie est stérilisée par la perspective de la prochaine échéance électorale. C'est la raison pour laquelle il y a malheureusement tout lieu de craindre que le moment actuel passera en ne laissant, une fois de plus, que le goût amer des occasions manquées.

    La personnalité de celui qui incarne ce moment ne fait en outre qu'accroître ces craintes. Cet homme pressé sait sans doute exploiter l'instant mais, dépourvu de conscience historique, saura-t-il maîtriser la durée ? On ne peut, hélas, qu'en douter. Le temps long paraît lui être totalement étranger, lui pour qui il n'existe pas de culture française et encore moins, semble-t-il, de nation française. Il est dans ces conditions peu probable que le vide institutionnel, un moment « réinvesti », soit durablement comblé. 

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [VII]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

     

    L'ETABLISSEMENT

    Ainsi s'est constituée une sorte de mafia, un club très fermé, si l'on préfère, où l'on n'entre que par le mariage. M. Jean Noël Jeanneney, qui appartient à l'établissement, a durement critiqué l'œuvre de Beau de Loménie. Il donne un exemple des erreurs de méthode dont il l'accuse : « Ecrire que Michel Debré s'est trouvé soudain et d'un seul coup, à partir de 1956, lié directement aux grands intérêts d'affaires parce que son père a épousé à cette date, en secondes noces, une cousine de Wendel, voilà qui est risible » Vraiment ? Par une étrange coïncidence, Michel Debré commence, précisément, en 1956, la fulgurante carrière qui fera d'un petit feudataire, l'un des principaux barons du gaullisme. Est-il lié pour autant aux grands intérêts ? Il sauvera Giscard, embringué dans une vilaine affaire, qui risquait de ruiner sa carrière, et ce en désobéissant à De Gaulle. Connaissant la probité financière de Debré, son sens de l'Etat, sa loyauté envers De Gaulle, il a bien fallu qu'il subisse des pressions auxquelles il ne pouvait ou ne voulait résister.

    L'on ne comprend rien à l'Etablissement quand on l'identifie à l'industrie. Un Citroën, un Renault se sont faits eux-mêmes. Cela leur coûtera cher. Il y a de grands patrons dans l'Etablissement comme les Wendel mais c'est parce qu’ils ont construit leur empire grâce à l'Etat et non en respectant les lois du marché. Les Peugeot, les Michelin sont demeurés en dehors, même si des liens se sont noués. L'Etablissement ne s'intéresse à l'industrie ou au commerce que lorsqu'il peut s'en emparer, en évinçant les fondateurs, qui ont pris les risques à sa place. La banque l'attire davantage mais seulement parce qu'il n'existe pas de moyens plus commodes de gruger l'Etat. En effet l'Etablissement vit en parasite de la nation, dans la tradition des publicains et des traitants mais selon d'autres méthodes, qui vont du coup de bourse au trafic des commandes publiques. Un exemple suffira. L'Etablissement fera construire les chemins de fer aux frais des contribuables et les exploitera à son profit. Prétendra-t-on que la présence de la plupart des dynasties républicaines dans les conseils d'administration des compagnies de chemins de fer relève d'un pur hasard ?

    Assurément Beau de Loménie taille des verges pour se faire fouetter quand il imagine un complot permanent des grands intérêts. Il verse dans la mythologie des deux cents familles, mise à la mode par le pauvre Daladier qui se fonde pourtant sur une réalité : pratiquement les fauteuils de régents de la Banque de France s'étaient transmis, de génération en génération, aux mêmes dynasties républicaines, depuis Napoléon 1er. Etat-major de la « ploutocratie » ? Sa fine fleur, en tout cas. N'accordons pas à ces gens, une vision assez claire des mécanismes socio-économiques, une solidarité d'idées et d'ambitions qu'ils n'ont pas. Le mythe masque plus qu'il n'éclaire. En réalité nous sommes en présence de familles qui ont une origine commune, d'antiques complicités, un même réseau de relations mondaines ce qui n'exclut ni les rivalités ni même la liquidation physique de tel ou tel des leurs. L'assassinat du Prince de Broglie, dont les causes furent si soigneusement oubliées, lors du procès des hommes de main prouve que ce milieu sait se montrer impitoyable. C'est bien d'un « milieu » dont il s'agit, comme la puissance visionnaire de Balzac l'avait pressenti : les mœurs des bas-fonds et celles du « grand monde » se ressemblent étrangement. Chaque « famille », comme dans la mafia, exploite pour son compte non la drogue ou la prostitution mais l'Etat.

    Plus l'Etat confisque la société civile, plus augmentent, pour l'Etablissement, les sources de profit. C'est pourquoi les dynasties républicaines restent bonapartistes même si elles laissent parfois croire le contraire. Elles doivent tout au premier Empire, le second renforça leur prospérité, le gaullisme leur rendit leur vigueur. Ce qu'elles craignent, c'est un Etat fort, un Etat arbitre. Dès que Louis Philippe tenta de le reconstituer, elles le liquidèrent. Par contre un Etat omnipotent et impotent leur convient parfaitement. Considérons d'ailleurs la croissance des prélèvements obligatoires. Caillaux institue l'impôt sur le revenu, Fabius celui sur les grandes fortunes, tous deux appartiennent à l'Etablissement.

    Afin d'éclairer la puissance mystérieuse de l'Etablissement, il convient de prendre un exemple. Nous aurions pu choisir Fabius mais les interférences familiales avec la Haute Banque germano-américaine rendent sa généalogie d'autant plus complexe qu'il faudrait aussi étudier celle de son épouse, Madame Castro. Cela nous conduirait trop loin. Retenons plutôt Giscard. Les origines sont claires, un père juge, une mère fille de commerçants, une bonne famille de la bourgeoisie de province, proche encore de ses racines rurales, deux fils, qui, à la façon de Rastignac montent à Paris pour faire fortune. De fait ils sont intelligents, travailleurs. A la force du poignet, René le plus doué entre au Conseil d'Etat, le second Edmond, se contente de l'inspection des finances.

    La saga des Giscard commence. On les a remarqués. René va faire un mariage superbe, il épouse une Carnot, descendante de l'organisateur de la victoire, le gratin de l'Etablissement. Edmond se contentera d'une union plus modeste. May Bardoux descend d'une lignée de fidèles serviteurs des dynasties républicaines. L'ancêtre Agénor, préfet de l'Empire proclamera la République. Le père, Jacques Bardoux a donc reçu en récompense des services d'Agénor la main d'une Georges-Picot. Le voici coopté par l'Etablissement mais il ne semble pas s'être montré digne de cet honneur. Certes il deviendra sénateur mais tentera, en vain, de jouer, toute sa vie, les éminences grises. Il ne sait même pas profiter de son mandat pour gagner de l'argent. Les Georges-Picot devaient réparer ce choix malheureux. Edmond se présenta. Il se révéla un des plus redoutables pillards d'une génération qui n'en manquait pas.

    Ce jeune inspecteur des finances constate que l'empire colonial fournit de superbes occasions de profit. Il se glisse dans l'entourage d'un grand financier, Octave Homberg qui s'empare des « terres rouges » indochinoises, dépouillant les paysans pour constituer de grandes exploitations. Ayant réussi, il devait être éliminé, conformément à la règle d'or de l'Etablissement, qui consiste à s'emparer des entreprises, dès qu'elles deviennent rentables en évinçant le fondateur à la première difficulté conjoncturelle. Edmond change de camp, et rejoint celui des François-Poncet, pour déposséder Homberg, « self made man » à l'américaine. En récompense, il devient administrateur délégué de la « société financière française et coloniale (S. F. F. C.) » dans le giron de la Banque d'Indochine.

    Le 25 décembre 1945, le ministre des finances de l'époque, devait offrir à la banque d'Indochine et à sa filiale, la S.F.F.C., un royal cadeau de Noël. Il signe un décret portant le prix de la piastre de 10 à 17 francs. En Indochine, elle vaut entre 7 et 8,50 F. Ce qui va enrichir de nombreux trafiquants. Edmond Giscard, relevé d'Estaing par la grâce du conseil d'Etat et l'entregent de son frère René, est un homme honorable. Il ne se permettrait pas de frauder. Les margoulins s'en chargent, qui travaillent artisanalement. Il utilise les délégations données aux banques pour autoriser elles-mêmes certains transferts, opérations tout ce qu'il y a de plus légales.

    Mais l'Indochine, c'est fini. En mai 1949, la S.F.F.C., présidée par Edmond Giscard, relevé d'Estaing change de nom. Elle devient la « Société Financière pour la France et les pays d'Outre-mer » (S.O. F. F.O.). Son capital social est triplé et atteint 155 millions de francs. Quant au siège de la nouvelle société, il est situé non plus 23, rue Nitot, mais 23 rue de l'Amiral d'Estaing. Il est vrai qu'entre temps, le conseil municipal de Paris avait attribué à l'Amiral d'Estaing, la rue désignée jusqu'alors du nom de Nitot, un brave homme d'orfèvre qui possédait une propriété dans le coin. Les Giscard ont le sens de la famille, surtout quand ils s'y sont installés à la façon du coucou.  •  A suivre  (A venir : « L'Etablissement » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

    Lire les articles précédents ...

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray      [I]     [II]     [III]     [IV]     [V]     [VI]

  • Macron en Corse : un jacobin au service de Bruxelles

     

    Par François Marcilhac

     

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    Pourquoi aurions-nous à prendre parti pour Macron contre les prétendus « nationalistes » corses, ou, au contraire, pour les seconds contre le premier ?

    Le succès récent, aux premières élections territoriales de la nouvelle collectivité, des autonomistes (représentés par Simeoni) et des indépendantistes (représentés par Talamoni) sous la marque déposée « nationaliste », est indéniable. Comme l’est l’apparente fermeté de Macron, lors de son voyage récent sur l’Ile de Beauté, face à des revendications inacceptables en tant que telles. Elles sont de trois ordres.

    Des revendications inacceptables

    Les premières sont anticonstitutionnelles. Il en est ainsi de la co-officialité de la langue corse, le français étant l’unique langue officielle de la « république » (article 2 de la Constitution), c’est-à-dire de l’Etat français. Ou du statut de résident, qui aboutirait à dénier aux autres citoyens français l’exercice de leurs pleins droits sur une partie du territoire national. Certes, une modification de la Constitution est toujours possible ; il en a été ainsi en Nouvelle-Calédonie pour favoriser les indépendantistes par la création, sous Mitterrand, d’une catégorie propre à l’archipel de sous-citoyens français auxquels il sera interdit de voter à l’automne prochain lors du scrutin d’autodétermination. Nul doute que, s’agissant du statut de résident, même si c’est la question immobilière que les séparatistes mettent aujourd’hui en avant, c’est à l’exemple néocalédonien qu’ils pensent, dans l’espoir d’un futur référendum sur l’indépendance de l’île.

    Les secondes exigences sont insupportables au plan éthique, puisqu’elles visent à faire passer pour des prisonniers politiques de vulgaires et lâches terroristes, comme l’assassin du préfet Érignac.

    La troisième série d’exigences — les moins choquantes — a trait à la fiscalité, la Corse ayant déjà, du reste, un statut fiscal dérogatoire qui remonte au Consulat, en raison de son insularité. Macron a fait justement observé qu’une éventuelle réforme fiscale entraînerait nécessairement une réduction équivalente des importantes dotations de l’Etat attribuées à l’île.

    Doit-on dès lors applaudir la fermeté de Macron, qui a refusé, apparemment comme un Jacobin pur sucre, toutes ces exigences ? Natacha Polony se trompe lorsque le 9 février dernier, dans FigaroVox, elle écrit qu’ « en opposant un mépris suffisant aux légitimes aspirations corses d’une démocratie plus proche du peuple, Emmanuel Macron est passé à côté de l’Histoire », ajoutant : « On attendait de Gaulle, il n’y eut que Guy Mollet » — pense-t-elle au président du Conseil envoyant le contingent en Algérie pour y organiser la répression ? Dans ces conditions, elle irait encore plus loin que les séparatistes qui se sont contentés, dans un jeu de rôles des plus classiques, de qualifier de « haineux, provocateurs et méprisants » les propos du chef de l’Etat, menaçant, il est vrai, du retour à la situation chaotique qui a prévalu des années 70 jusqu’à une période relativement récente.

    Un problème corse ?

    Il existe un problème corse, dont témoigne l’élection de cette chambre introuvable pour les « nationalistes ». Mais, paradoxalement, ces élections territoriales sont le copié-collé des élections présidentielle et législatives nationales.  Les Corses, en portant au pouvoir une majorité « nationaliste » n’ont fait rien d’autre que de chercher à se débarrasser de leur vieille classe politique vermoulue sur l’île comme les Français, en général, de la leur en élisant Macron et une assemblée En marche. Mais c’est, dans les deux cas, sans enthousiasme puisque l’abstention a frôlé les 48 % au second tour en Corse.

    Surtout, pour nous, qui ne sommes pas jacobins, le problème posé par une population française à forte identité culturelle régionale ne saurait être résolu dans le cadre d’un régime républicain, incapable de décentraliser sans nuire à l’unité nationale. Ou plus exactement, c’est la République qui fait de ces identités régionales autant de problèmes, alors même qu’une monarchie fédérative forte pourrait les laisser s’épanouir sans que leur particularité menaçât l’unité du Royaume. Ce que n’a pas vu Natacha Polony. Et refusent de voir tous ceux qui voudraient en finir avec un jacobinisme effectivement mortifère pour les forces vives de la nation, mais sans remettre en cause les institutions qui le rendent nécessaires.

    Corse… et Européen !

    Ou du moins le rendaient nécessaire. Car ne commettons aucun contresens sur la prétendue attitude de fermeté de Macron. Son jacobinisme, si jacobinisme il y a, n’est au service ni de la République ni, encore moins, de la France. Outre que M. En-Même-Temps s’est dit favorable à une reconnaissance de la Corse dans la Constitution, par un aménagement de son article 72 consacré aux collectivités territoriales, reconnaissance qui ouvrira la boîte de Pandore de revendications régionalistes plus ou moins fondées, il a surtout avoué son désintérêt du maintien de la Corse dans l’ensemble français comme tel, en déclarant : « Personne ne vous reprochera de vous dire Corse et Français, Français parce que Corse, Corse parce que Français, Européen… Dans cette identité indissociable je veux ouvrir avec la Corse cette page pour qu’elle puisse réussir. »  Oui, qu’allait donc faire l’Europe en cette galère ? N’oublions pas que le nouveau manifeste d’En marche, adopté à la fin de l’année dernière, a supprimé toute référence à la France et à la nation : seule l’Europe y subsiste. En étendant l’« identité indissociable » constituée par le fait d’être corse et français au fait d’être européen, Macron met sur le même plan l’appartenance à une institution supranationale et celle à une patrie, une histoire et une culture. Il dilue l’identité nationale et régionale dans le fourre-tour européen. Comme l’a montré l’exemple catalan, l’Europe ne favorise plus, directement du moins, l’éclatement des Etats-nations, à partir du moment où elle les a affaiblis suffisamment pour imposer ses directives. Pourquoi favoriserait-elle, du moins dans l’état actuel des choses — il peut changer —, de nouvelles communautés jalouses de leur jeune souveraineté, quand les vieux Etats ne sont plus jaloux de la leur ? Des régions à forte identité pourraient devenir, dans ce grand espace bureaucratique soumis au mondialisme, autant de grains de sable dans une mécanique désormais bien huilée. Macron, dont l’horizon indépassable est l’Europe, n’est jacobin que dans la mesure où son « jacobinisme » est au service de Bruxelles.    

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [VI]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    En 1789 les difficultés financières de la monnaie fournirent à l'établissement, grands seigneurs, parlementaires et financiers, l'occasion de fonder un régime libéral à l'anglaise. Ils furent débordés pour avoir oublié que le Roi fournissait la clé de voûte du système et que si elle cédait le reste s'effondrerait. Ils gravirent, à sa suite, les marches de la sinistre machine. Certains survécurent. Les uns, regénérés par l'épreuve devinrent contre-révolutionnaires. Les autres, plus nombreux, se rallièrent à l'Empire, s'agglomérant à la nouvelle noblesse fabriquée par Napoléon mais l'établissement à l'anglaise était mort sur la guillotine. Quelque chose de tout différent venait de naître, dans les douleurs d'un atroce accouchement.

    Nous connaissons mieux, désormais, la dynamique sociale des révolutions modernes par l'expérience du bolchevisme. Personne ne conteste plus qu'elle ait engendré une « nouvelle classe » de propriétaires collectifs des biens de production, qui se recrute par cooptation, encore qu'elle tende vers l'hérédité, la nomenklatura. Désormais les fils de nomenklaturistes conservent leurs privilèges, à condition de renoncer à un rôle politique de premier plan. Staline passe pour une sorte de fou sanguinaire. Ce qui advient de tout dictateur dont la fonction historique n'a plus de raison d'être. Les commencements, constatait Maurras, ne sont jamais beaux. La nomenklatura doit repousser ses origines dans l'oubli. Staline a su transformer en une couche sociale homogène, consciente de sa communauté d'intérêts un ramas hétéroclite de nobles et de fonctionnaires tzaristes, rescapés de la guerre civile, de paysans, d'ouvriers, de petits bourgeois qui formaient l'encadrement de l'Etat Soviétique. Il l'a impitoyablement baraté, éliminant les irrécupérables afin de forger la conscience de classe des nouveaux maîtres. En quoi il se montra le continuateur d'Ivan le terrible et de Pierre le Grand, ses vrais prédécesseurs.

    La terreur jacobine exerça la même fonction unificatrice. Certes elle n'enfanta pas une nomenklatura. A l'époque, la propriété collective des biens de production n'était même pas concevable. 'Cependant sous le directoire commenceront à émerger certaines familles, anciens conventionnels, munitionnaires, banquiers, prêtres apostats, généraux qui s'enrichissent en pillant l'Europe, acheteurs de biens nationaux. En 1789 certains étaient déjà de grands seigneurs comme l'évêque Talleyrand, d'autres des garçons d'écurie. Plusieurs de ces familles disparaîtront, la plupart survivront, le plus souvent par les femmes. « L’établissement » spécifiquement français, enfanté par la Révolution, vit sous le régime du matriarcat. Il marie ses filles à de jeunes bourgeois ambitieux et doués, ce qui renouvelle le sang et dissimule la permanence des intérêts aux yeux des profanes. Ainsi une héritière juive entre dans une illustre famille, qui végète, sur ses terres, simple débris de l'histoire et voici que les fils entrent dans les conseils d'administration, les assemblées, à l'académie. Il est évident que la famille qui compte n'est pas celle du duc et pair mais celle de l'épouse.  •  A suivre  (A venir : « L'Etablissement »)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray      [I]     [II]     [III]     [IV]     [V]

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [V]

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    L'homme qui donna au capitalisme une nouvelle vigueur ne se préoccupait pourtant pas, du moins au niveau du discours, de mettre en œuvre les théories de Keynes. Lord Beveridge, quand il publia en 1944 « Full employement in the free society » qui préconisait le « Welfare State » l’Etat Providence prétendait ne se soucier que du bonheur du peuple. Il s'agissait de libérer les individus des « trois craintes », crainte de la maladie, grâce à la sécurité sociale, crainte de la misère, grâce au salaire minimum garanti, crainte du chômage grâce à des interventions de l'Etat, destinées à stimuler la demande.

    Les pieuses dissertations du philanthrope dissimulaient un raisonnement cynique. Il convenait de pousser les gens à consommer des biens produits en grande série. Pour cela, on retirerait de l'argent aux riches afin de donner aux pauvres, sous prétexte de réduire les inégalités sociales. Les riches sont, en effet, de mauvais consommateurs, dans la mesure où ils recherchent le luxe. Ils détournent ainsi une fraction importante des revenus disponibles qu'il importe de redistribuer, au moins partiellement, afin qu'elle serve à l'achat de biens fabriqués en grande série. De plus, l'individu qui craint pour son avenir met de l'argent de côté. Il thésaurise. Keynes a exposé de façon irréfutable que l'épargne qui n'est pas investie, l'or qui se cache dans le bas de laine devient un facteur de déséquilibre. Il ne « travaille pas » et quand il réapparaît dans le secteur économique, il devient un facteur d'inflation puisqu'il correspond à une création de monnaie ex nihilo. On encouragera donc « l'épargne-logement » et d'autres systèmes du même genre afin que les ménages financent leur endettement.

    La production de masse supposant des investissements à long terme, il faut surtout qu'elle soit assurée que la consommation ne fléchira pas et même continuera de croître. Le salaire minimum garanti, la sécurité sociale, les allocations chômage fournissent la garantie que les crises conjoncturelles n'auront désormais qu'une incidence limitée sur les revenus des ménages d'autant que l'Etat va se munir d'un certain nombre d'indicateurs : comptabilité nationale, budget économique prévisionnel. A partir de là, il pourra jouer des deux menaces qui semblent s'annuler : l'inflation et le chômage. Il semblait démontrer, statistiquement, que plus l'inflation augmentait, plus le chômage diminuait et réciproquement. Dans ces conditions, il suffisait de trouver un équilibre entre un taux d'inflation et un taux de chômage également tolérables en favorisant, selon la tendance, l'offre ou la demande, l'investissement ou la consommation.

    Ces « conquêtes sociales » que les syndicats ouvriers se flattent d'avoir « arrachées au patronat » servirent au développement de la société de consommation et fournirent au capitalisme financier de fructueuses occasions de profit. Ainsi les congés payés permirent l'essor des industries du tourisme et du loisir, en élargissant leur clientèle. D'où une rentabilité exceptionnelle des placements bancaires dans ce domaine. Lord Beveridge, avec son pragmatisme de prédicant avait d'ailleurs expliqué aux industriels réticents que l'expansion du capitalisme dépendait de l'extension de l'Etat Providence. Certes, il se heurta à l'opposition du petit patronat, qui craignait, non sans raison, que l'alourdissement des charges sociales ne conduise à une concentration des entreprises, au profit de grands groupes financiers. Ce qui se passa effectivement.

    La massification de la société provoquait la bureaucratisation du syndicalisme, des « permanents » se substituant aux délégués élus, qui n'ont plus qu'un rôle de sous-officiers, afin d'assurer la direction des syndicats. Même là où l'on conserve une apparence de débat démocratique, comme à la C.F.D.T. ou à F.O., ce n'est pas la base qui choisit les permanents mais les dirigeants déjà en place. A la C.G.T., ces pudeurs ont disparu. Progressivement, les dirigeants durent s'entourer de conseillers, juristes et économistes, pour conduire des négociations complexes avec les hauts fonctionnaires de l'Etat et les experts du patronat. Ce beau monde sort des mêmes écoles, touche des salaires équivalents, fréquente le même milieu, noue des liens familiaux. Seule la C.G.T. fait exception, par sa prétention à s'assurer le contrôle exclusif des masses mais le mécanisme de sélection n'est guère différent. Le « centralisme démocratique », que les réformistes reprochent aux communistes, constitue une pratique commune à toutes les organisations, à ceci près que le marxisme-léninisme l'a codifié, la portant à son point de perfection.

    Même si la C.G.T. se donne des objectifs révolutionnaires, dans le quotidien des luttes, il lui faut, comme les autres syndicats, proposer des revendications ponctuelles. Dans la mesure où la révolution mondiale se situe dans le long terme, la C.G.T. si elle veut maintenir son influence sur la masse doit pratiquer un réformisme, sans doute extrême, démagogique autant qu'elle le pourra mais un réformisme tout de même. En effet la masse est incapable de viser le long terme, sinon de façon chimérique — l'utopie. De son mouvement spontané, comme l'avait fort bien compris Lénine, elle ne s'intéresse qu'à l'amélioration de sa vie matérielle. Cela convient parfaitement au capitalisme financier. Plus la vie matérielle de la masse s'améliore, plus elle consomme, plus elle consomme, plus l'industrie produit, plus le grand commerce vend, plus le capitalisme financier gagne d'argent. La collusion des « experts » syndicaux, patronaux ou étatiques exprime cet accord de fond. Les intérêts des divers groupes s'opposent dans le détail. Ils n'en restent pas moins convergents dans la durée. Telle concession que le patronat s'efforcera, avec plus ou moins de bonheur, de refuser, du moins momentanément, afin de satisfaire sa base, petits et moyens entrepreneurs qui craignent les charges qu'elle implique, finira par être accordée ce qui provoquera quelques faillites de P.M.E. mais se traduira globalement par un surcroît de profits.

    En effet, le capitalisme financier, qui contrôle les organisations patronales, ne peut pas avouer qu'il est d'accord, sur le fond, avec les syndicats ouvriers. Cela provoquerait la révolte des P. M. E. Que constate-t-on néanmoins ? Ce sont ses mandataires politiques, élus grâce aux voix de la bourgeoisie, qui ont pris les mesures législatives destinées à la détruire, de Caillaux à Giscard. Millionnaire en francs-or Caillaux avait toutes les apparences du grand bourgeois. Cependant ce fut lui qui, à la veille de la première guerre mondiale, fit voter, grâce à une « majorité d’idées », où les socialistes se retrouvaient aux côtés de députés libéraux ou conservateurs, élus grâce aux caisses électorales du grand patronat, l'impôt sur le revenu. Caillaux ne dissimulait pas qu'il s'agissait de mettre en pratique le principe de l'égalité. Chacun devait contribuer aux besoins financiers de l'Etat selon ses moyens. En fait la progressivité de l'impôt chargeait davantage les classes moyennes que le reste de la population. Symboliquement le nouvel impôt ouvrait, avec prudence, la voie à l'Etat Providence, qui utilisera la fiscalité, puis les prestations sociales, pour redistribuer les revenus, donnant aux uns ce qu'il prenait aux autres.

    Giscard allait mener à son terme le processus. Lui-même reconnaissait qu'au-delà de 40 % les prélèvements obligatoires changeraient la nature de la société. A la fin de son septennat, ils avoisinaient 42 %. La France était effectivement devenue un Etat socialiste. Les Français en tirèrent la conséquence. Ils élirent des socialistes. Désormais, après prélèvements obligatoires, le salaire d'un cadre supérieur, qui travaille parfois quinze heures par jour et qui a fait de longues études, n'était supérieur que de quatre fois à celui du smicard et encore cela semblait beaucoup trop à l'intelligentsia de gauche qui rêvait de réduire encore l'écart.

    Il fallait, pour justifier cette évolution des prétextes vertueux. La réduction des inégalités sociales, confortait les belles âmes. En réalité, comme c'est toujours le cas, la rhétorique moralisante dissimulait un calcul sordide. La faute, dont la bourgeoisie se voyait accusée, ne relevait pas du juste ou de l'injuste mais de la nécessité économique. Elle consommait mal. Elle employait des domestiques, elle s'habillait chez le tailleur ou la couturière, elle occupait ses loisirs à lire, à voyager, à s'occuper de son jardin. Plus grave encore, elle thésaurisait. Rien-là qui soit, du point de vue de l'économiste ou du financier, rentable. Il convenait de transférer les revenus dont elle se servait si mal à la masse qui en ferait meilleur usage.

    Encore qu'elle ait profité de la prospérité générale, son niveau de vie, s'il a augmenté en valeur absolue a effectivement diminué, en valeur relative. Surtout il s'est modifié. Désormais la bourgeoisie, même si elle peut se procurer des produits de meilleure qualité, consomme, comme les autres Français des biens fabriqués en série. Léon Bloy, qui n'avait qu'une bonne, se tenait pour un traîne misère. Maintenant c'est un luxe que seuls s'offrent les plus fortunés mais tout le monde possède des appareils ménagers. Les hôtels se sont transformés en usines à sommeil et le téléviseur a remplacé le petit déjeuner dans la chambre. Le wagon restaurant, a disparu au profit d'une médiocre restauration à la place. Bientôt constatait un chroniqueur gastronomique, il ne restera rien entre Bocuse et le « fast food ». Il n'existe plus une clientèle suffisante pour payer les prix qu'il faudrait pratiquer du fait de l'accroissement des salaires et. des charges sociales. Dans tous les domaines, y compris la table, le quantitatif a remplacé le qualitatif.

    La bourgeoisie a donc été délibérément sacrifiée, non à de nobles principes mais aux exigences de la rentabilité. Son mode de vie a disparu. Comment expliquer qu'une classe, qui, selon les marxistes, détient le pouvoir économique se soit appauvrie, au moins relativement afin d'enrichir la masse, de propos délibéré ? Il faudrait lui attribuer une grandeur d'âme qu'on ne lui reconnaît pas volontiers. De fait, elle a résisté tant qu'elle a pu et Caillaux a eu beaucoup de mal à faire voter l'impôt sur le revenu. Considérons plutôt comment les choses se sont passées. Ce type d'impôt existait, sous des formes différentes, en Prusse, l'einkommensteuer, et en Grande Bretagne, l'income tax. En fait, le Sénat ne se résignera à le voter que le 15 juillet 1914, à la veille de la guerre mondiale et il ne sera vraiment établi que par la loi du 31 juillet 1917. En d'autres termes, seul le retard économique de la France explique qu'il n'ait pas été créé plus tôt. Il coïncide avec l'avènement de la production de masse, imposée par la nécessité d'alimenter le front en armements. La justice sociale n'intervient qu'au niveau du discours. « Le Figaro » du 15 janvier 1914 se trompe-t-il qui soutient que « le ministre (Caillaux) ne peut être que le complice obéissant » de la Haute Banque ? Le bruit ayant couru que le projet d'impôt sur le revenu exonérerait les rentes d'Etat, un superbe coup de bourse, dont Caillaux a peut-être profité, donnera corps à l'accusation. Même si elle n'était pas fondée, les liens de Caillaux avec la haute banque sont notoires. Ne préside-t-il pas deux « crédits fonciers », l'argentin et l'égyptien ?

    Sa généalogie est beaucoup plus instructive. Ancien ministre de Mac Mahon son père a fini président du P.L.M., après être entré, par un brillant mariage, dans. une « dynastie bourgeoise » pour reprendre l'expression de Beau de Loménie, d'ailleurs trompeuse. Ces dynasties-là ne doivent rien à la bourgeoisie, du moins au sens habituel du terme. Elles se moquent bien de ses intérêts. Pourquoi s'en soucieraient-elles ? Elles ne se sont pas enrichies par le travail, l'épargne, l'esprit d'entreprise mais par le pillage de l'Etat. Républicaines plutôt que bourgeoises, elles ont commencé sous le Directoire ou le Consulat leur immense fortune. Du moins Beau de Loménie à force de comparer la composition des assemblées parlementaires, des conseils d'administration, de la haute administration, a-t-il prouvé que certaines familles, qui parfois, comme les Broglie ou les d'Ormesson, s'enracinent dans l'ancienne France ou d'autres sortent d'un lointain ghetto, ont joué, du fait de leur puissance financière, des postes qu'elles n'ont cessé d'occuper, des alliances matrimoniales qu'elles ont nouées, d'un réseau serré de relations mondaines, un rôle parfois déterminant, toujours important dans l'évolution de la société française. Tout ne s'explique sans doute pas par leur influence et Beau de Loménie leur accorde trop de poids. Celui qui leur reste paraît suffisant. En tous cas ni l'impôt sur le revenu ni même celui sur les grandes fortunes ne les ont empêchées de continuer de s'enrichir plus vite que n'augmentaient les prélèvements obligatoires. Elles, du moins, ont préservé leur mode de vie.

    Il n'y a jamais en histoire un principe unique d'explication. Beau de Loménie a trop systématisé. Il a sous-estimé la complexité des comportements et n'a pas tenu assez compte des rivalités internes, des jalousies, des haines parfois, qui déchirent les familles. Néanmoins, il reste que l'existence de groupes sociaux qui vivent en parasites de l'Etat ne saurait être contestée. Elle remonte à la plus haute antiquité. Que l'on se souvienne de la place que tiennent les publicains dans les évangiles. Dès l'origine, l'Etat a jugé commode de confier la perception de l'impôt à des compagnies privées. L'usage s'était perpétué dans l'ancienne France. Nos rois dépendaient des traitants, encore qu'ils en pendaient deux ou trois pour l'exemple, de temps à autre. Ce qui servait de leçon aux survivants pendant quelques années. Louis XIV fut le dernier à user de cette heureuse coutume. Aussi Gaxotte constate-t-il qu'à la veille de la révolution si la France était riche, l'Etat était pauvre. Du puissant fermier général à l'humble maltôtier de sénéchaussée, une caste de gens de finance se nourrissait de sa substance. Dans son « Turcaret », Lesage brossera le portrait de l'un deux, valet brutalement métamorphosé en opulent brasseur d'argent.

    Une autre sangsue saignait l'Etat. En instituant la vénalité des offices François Ier soumettait la justice au pouvoir de l'argent. Les parlements cessaient d'être des assemblées de légistes, fidèles serviteurs de la monarchie. Arguant d'anciens privilèges ils tentaient de la régenter et se posaient en défenseurs des libertés tandis que les féodaux, dont le pouvoir avait été brisé par Richelieu, en conservaient la nostalgie. Ainsi se constituait l'équivalent français de l'établissement britannique. Le Roi faisait obstacle à son ambition. Louis XV entreprit même, avec le chancelier Maupeou et l'abbé Terray de faire l'économie de la révolution, en tentant de constituer une administration de la justice et des finances, indépendantes de l'argent, donc de fonder l'égalité devant l'impôt et devant la loi. Grâce aux intellectuels à gage qu'ils entretenaient, fermiers généraux et parlementaires, se fondant sur l'exemple d'une Angleterre libérale, ameutèrent l'opinion. Louis XVI céda mais dans sa volonté de reconstituer une armée capable de rivaliser avec celle de la Prusse, il institua, pour l'accès aux grades supérieurs, les quatre quartiers de noblesse. Cette mesure ne visait pas la bourgeoisie, que le métier des armes attirait peu mais les financiers qui les achetaient, pour leurs fils. Le commandement effectif était assuré par des nobles sans fortune auxquels tout espoir d'avancement se voyait refusé. Même s'il légua à la France l'armée qui permit les victoires de la Révolution et de l'Empire, ce ne fut pas pardonné au Roi.  •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [III]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IV]

  • Prince Jean de France : « Un livre plein de sagesse »

     

    Le Jugement de Salomon

       

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    Publié le 25 novembre 2017 - Réactualisé le 15 février 2017
     
    Je suis tombé ces jours-ci sur ce texte du Livre de la Sagesse. Il m’a semblé d’actualité.
     
    Je n’y ajoute aucun commentaire et vous en laisse la lecture.  
     
     
     
    « Écoutez, ô rois, et comprenez ;
    instruisez-vous, juges de toute la terre.
        Soyez attentifs, vous qui dominez les foules,
    qui vous vantez de la multitude de vos peuples.
        Car la domination vous a été donnée par le Seigneur,
    et le pouvoir, par le Très-Haut,
    lui qui examinera votre conduite
    et scrutera vos intentions.
        En effet, vous êtes les ministres de sa royauté ;
    si donc vous n’avez pas rendu la justice avec droiture,
    ni observé la Loi,
    ni vécu selon les intentions de Dieu,
        il fondra sur vous, terrifiant et rapide,
    car un jugement implacable s’exerce sur les grands ;
        au petit, par pitié, on pardonne,
    mais les puissants seront jugés avec puissance.
        Le Maître de l’univers ne reculera devant personne,
    la grandeur ne lui en impose pas ;
    car les petits comme les grands, c’est lui qui les a faits :
    il prend soin de tous pareillement.
        Les puissants seront soumis à une enquête rigoureuse.
        C’est donc pour vous, souverains, que je parle,
    afin que vous appreniez la sagesse
    et que vous évitiez la chute,
        car ceux qui observent saintement les lois saintes
    seront reconnus saints,
    et ceux qui s’en instruisent
    y trouveront leur défense.
        Recherchez mes paroles, désirez-les ;
    elles feront votre éducation. »  

     

    Jean de France, duc de Vendôme
    Domaine Royal de Dreux le 25 novembre 2017

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    Vitrail de la Chapelle Royale de Dreux

    Le site officiel du Prince Jean de France

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IV]

    La production automobile de masse

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    En effet, si la production élimine progressivement la masse, la consommation lui reste soumise. Quand les belles âmes s'indignent que certains proposent de renvoyer chez eux les immigrés, un calcul cynique explique l'appui qu'elles reçoivent des « médias «. Il ne faut pas laisser partir des consommateurs. Tout ralentissement des achats serait catastrophique. La massification ne s'explique pas que par le travail à la chaîne. Une transformation plus profonde peut-être s'est opérée. Pendant des millénaires, l'homme produisait pour consommer. Il fallait se nourrir, se vêtir, mais aussi satisfaire d'autres besoins, d'ordre spirituel, militaire ou intellectuel, construire des temples et des palais, entretenir des prêtres, des sorciers, des guerriers, des administrateurs. Désormais l'homme consomme pour produire. Les besoins étant, pour l'essentiel, satisfaits, l'organisation rationnelle du travail et le machinisme n'ont pas épuisé leurs capacités productives. Il convient donc de susciter le désir de marchandises qui ne sont pas nécessaires. La publicité s'en charge et rapidement le désir se transforme en besoin. L'habitant des villes peut sans difficulté, se passer d'une automobile, disposant de transports en commun confortables et souvent plus rapides. Qui ne possède pas sa voiture particulière passe pourtant soit pour un miséreux soit pour un attardé. Le conformisme et l'individualisme se conjuguent pour obliger à consommer, fut-ce des objets parfaitement inutiles, les gadgets. Si la consommation se ralentit, pour une raison ou pour une autre, que les gens ont moins d'argent, que la mode change, que la saturation apparaît, il faut fermer des usines et mettre des gens au chômage. Toute diminution du niveau de vie de la masse entraîne une crise économique. Si l'on veut assurer un développement harmonieux de la production, chaque individu doit pouvoir continuer de se procurer les produits de la grande industrie, qu'il soit en bonne santé ou malade, jeune ou vieux, riche ou pauvre.

    Le système libéral n'a pu fonctionner qu'aussi longtemps que la production de masse n'affectait qu'un secteur, le textile. Quand la demande l'emportait sur l'offre, les patrons devaient embaucher et accepter de payer des salaires plus élevés, des entreprises mal gérées parvenaient à subsister puisqu'elles trouvaient des débouchés. Le moment venait nécessairement où l'offre finissait par dépasser la demande. Les stocks s'accumulaient, les prix baissaient. Les entreprises mal gérées disparaissaient, les autres subsistaient en réduisant les salaires de ceux qu'elles conservaient. Peu à peu, les stocks s'écoulaient et la crise se résorbait. L'économie en sortait assainie. Seules les entreprises les mieux équipées, les mieux administrées subsistaient. Grâce aux gains de productivité qu'il leur avait fallu réaliser, elles produisaient à meilleur marché, elles avaient amélioré la qualité et la diversité de leurs fabrications. Ainsi les crises cycliques représentaient un facteur de progrès.

    Ce mécanisme ne fonctionnait qu'en raison de la structure de la consommation. Le budget des familles ouvrières, essentiellement consacré à la nourriture et au logement, comportait, sans doute, quelques achats de produits manufacturés (vêtements, meubles, quincaillerie) mais seulement en période de relative aisance, quand il était possible d'économiser. Les classes aisées absorbaient l'essentiel de la production. En temps de crise, elles continuaient d'acheter, moins sans doute mais suffisamment pour que s'écoulent les stocks. Certes, les ouvriers, réduits au chômage, survivaient dans les conditions les plus pénibles. Quelques philanthropes s'efforçaient d'adoucir leur sort mais personne, en dehors de catholiques sociaux et de socialistes, ne s'indignait d'une situation qui s'accordait à la nature des choses.

    Tout changea lorsque l'introduction du travail à la chaîne permit la production de masse. Ford et non Lénine, fut le grand révolutionnaire du début du siècle. Rompant avec la pratique patronale des bas salaires, il comprit que ses ouvriers étaient aussi ses futurs clients et qu'il convenait qu'ils gagnent assez pour acheter des voitures. La production de masse débouchait sur la consommation de masse. Ce qui allait modifier totalement la structure de l'économie. Ainsi la production de masse suppose l'immobilisation de capitaux considérables que l'autofinancement ne suffit plus à réunir. Entre le moment où le constructeur décide de lancer un nouveau modèle de voiture et le moment où celui-ci sort des chaînes, il s'écoule plusieurs années. De même l'innovation technologique devient l'affaire de bureaux d'études, qui mobilisent des équipes de chercheurs. Les entrepreneurs doivent faire appel aux banques, leurs fonds propres ne suffisant plus. Mais l'appareil financier recherche le profit à court terme. L'argent immobilisé ne « travaille pas » ou du moins trop lentement pour rapporter. Le banquier emprunte les sommes qu'il prête. Il faut que le capital dont il dispose soit toujours disponible. Ainsi l'entrepreneur a besoin de crédits à long terme et le banquier ne peut consentir que des crédits à court terme, sinon le taux d'intérêt deviendrait si élevé qu'il découragerait l'entrepreneur. Comment en sortir ? Par des artifices comptables qui transforment le court terme en long terme.

    Cette contradiction en a engendré une autre. L'investissement ne saurait être supérieur à l'épargne, c'est-à-dire à la part du revenu national soustrait à la consommation, d'une manière ou d'une autre. Cette vérité de bons sens convient à une économie de type classique où l'entrepreneur utilise ses propres capitaux ou ceux qu'il se procure en multipliant le nombre de ses associés grâce à des souscriptions d'actions. Vaut-elle encore, quand il lui faut investir à très long terme ? Il est conduit dans ses choix à anticiper. Le modèle que prépare le constructeur risque d'être périmé avant d'être mis en vente, de ne pas correspondre à l'évolution des goûts et des besoins de la clientèle.

    Et surtout, il est obligé de vendre à crédit. L'acheteur d'une voiture a rarement les moyens de payer comptant. Lui aussi anticipe. Il dépense l'argent qu'il n'a pas encore mais dont il compte disposer, pour autant que ses revenus continuent d'augmenter. Les organismes financiers, en principe, utilisent l'épargne reçue en dépôt d'une manière ou d'une autre (dépôts à vue, emprunts obligatoires, gestion de portefeuilles etc.…) pour financer ces diverses anticipations. Tout semble donc rentré dans l'ordre, mais à condition que les banquiers ne commettent aucune erreur, qu'ils ne se montrent ni trop timorés, car ils casseraient l'expansion, ni trop laxistes car ils cesseraient de la contrôler. En théorie, ces excès inverses devraient se compenser. Ce qui se révélerait exact si chaque opérateur prenait ses décisions par un calcul rationnel. Les risques d'erreur s'annuleraient à peu près. Les choses ne se passent pas ainsi en pratique. Il existe un effet d'entraînement. A certains moments, les banquiers, emportés par l'euphorie, prêtent avec trop de facilité, à d'autres, ils s'effraient et resserrent le crédit, étranglant les entreprises.

    Que s'est-il passé en 1929 ? La prospérité a conduit les industriels, les particuliers et les banquiers à anticiper sur un progrès supposé indéfini tant de la consommation que de la production. Les industriels ont succombé au vertige du gigantisme, les particuliers ont multiplié les achats à crédit - y compris les achats d'actions  et les banquiers ont trop utilisé les artifices comptables qui permettent de transformer le court terme en long terme, si bien que les Etats-Unis investissaient plus qu'ils n'épargnaient. Tout fonctionnait convenablement parce que la bourse de New York drainait les capitaux du monde entier. Il a suffi que le flux d'épargne diminue, même légèrement pour provoquer la catastrophe. Il fallait donc réajuster l'épargne et l'investissement. Les économistes libéraux ont immédiatement présenté une solution d'apparence raisonnable. Il suffisait de diminuer les salaires et même, de l'opinion de Rueff, de supprimer purement et simplement les allocations de chômage, en un mot de pratiquer une politique de déflation. C'était oublier que désormais la consommation de masse fournissait le moteur de la production de masse. Quand on fabriquait quelques milliers de voitures par an, la misère du peuple n'empêchait pas les stocks de s'écouler peu à peu et puisqu'il fallait bien les reconstituer, les commandes relançaient la production. Il n'en va plus de même, quand le stock se chiffre par millions de voitures. L'économie avait changé d'échelle et les libéraux, enfermés dans leurs abstractions ne s'en étaient pas aperçu. La solution fut trouvée non par un théoricien mais par deux hommes de terrain, l'allemand Schacht financier d'Hitler et Morgenthau, le principal conseiller de Roosevelt. L'un et l'autre partirent d'une idée simple. La mécanique libérale ne fonctionnait plus, les stocks ne diminuaient pas parce que les achats des classes aisées n'avaient plus qu'une influence marginale sur le marché. La production de masse ne reprendrait que si l'on donnait à la masse les moyens de consommer d'où une politique de grands travaux financée artificiellement. Il fallut néanmoins la seconde guerre mondiale pour surmonter la crise, les armements constituant une production dont la consommation n'est pas entravée par des considérations budgétaires.

    Ni Schacht ni Morgenthau n'avaient pu s'inspirer de la célèbre « general theory of employment, interest and money » de John Maynard Keynes, publiée seulement en 1936. Cependant, l'inspiration demeurait la même. Les uns et les autres substituaient à une conception statique de l'économie, où les équilibres se rétablissaient automatiquement, une « description dynamique » selon l'expression de Keynes. Les classiques visaient en fait un état quasi stationnaire. Ce qui donnera, sous une forme journalistique, la « croissance zéro » préconisée par le club de Rome, croissance zéro de la production et de la démographie. Mais l'expérience montre assez qu'il n'y a jamais d'état quasi stationnaire. En économie, comme dans les autres domaines, qui n'avance pas recule.   •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [III]

  • Maurras : censure républicaine

     

    Par Hilaire de Crémiers

     

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    Maurras est censuré ! Comme du temps des Boches ! Le livre des commémorations nationales de l’année 2018 a été expédié au pilon pour avoir comporté l’annonce du 150e anniversaire de la naissance de l’écrivain et poète martégal : 20 avril 1868.

    Mme Nyssen, ministre de la Culture, a obtempéré sur le champ à l’ordre venu de politiciens en mal de célébrité et d’officines stipendiées qui sont, comme on ne le sait que trop, les hauts lieux magistériels de la République. Question de foi et de morale : un citoyen n’a pas le droit de penser en dehors du dogme défini et encore moins d’oser regarder au-delà de la règle que lui assigne ledit Magistère.

    L’index est là qui maintient en Enfer ceux qui ne doivent pas en sortir. Non, même pas le purgatoire dont ils risqueraient de se libérer ! Là, c’est définitif. Maurras, c’est le Mal absolu. Comment et pourquoi a-t-il été possible de seulement envisager une telle célébration ? Voilà donc que le Comité des célébrations avec ses sommités a été convoqué à comparaître devant la haute autorité ministérielle pour répondre d’une telle négligence ou, pire, de l’audace d’un tel crime. Nous sommes en 2018 ! Il faut le faire.

    Rappelons, pour les sots qui jouent à l’autorité religieuse et qui prétendent nous régenter, que François Mitterrand plaçait Charles Maurras parmi ses auteurs préférés. Il l’écrit à Anne Pingeot, lettre intéressante que personne n’a jamais citée et où il exprime ses préférences littéraires : de Barrès à Montherlant, en passant par Chardonne et en n’oubliant pas Maurras dont il avait fréquenté l’œuvre, et plus que fréquenté ! Evidemment ! Mitterrand était tout, sauf un cuistre.

    Pompidou, l’un de nos présidents cultivés, non seulement citait Maurras, mais, à la grande fureur des butors de la Gauche salonnarde, lui rendait hommage : dans Le nœud gordien, dans son dernier discours à Sciences-Po. Il considérait le Kiel et Tanger de Maurras comme un livre majeur pour la compréhension de la politique extérieure française. Lequel de nos censeurs ignares en connaît même le titre ? Charles de Gaulle avait dans sa bibliothèque les œuvres de Maurras et n’a pas manqué avant guerre de lui dédicacer ses livres. André Malraux, jeune homme, donnait une préface chaleureuse à Mademoiselle Monk de Charles Maurras.

    Avant-guerre, pas un écrivain, pas un homme d’esprit, à l’exception de quelques envieux, qui ne se flattât d’avoir une relation avec l’écrivain de style puissant et le penseur de haute volée : de Barrès à Anatole France, de Proust à Apollinaire. Il avait pour compagnon Léon Daudet et Jacques Bainville.

    Presque toute la jeune génération littéraire de l’entre-deux guerres a reconnu devoir son initiation intellectuelle à l’homme qui avait offert son génie à la postérité : de Maulnier à Boutang, de Bernanos à Brasillach. Combien d’académiciens lui sont restés fidèles : de Massis à Lévis-Mirepoix, de Bordeaux à Déon, de Gaxotte à Michel Mohrt ! L’Académie française s’est honorée en refusant de le remplacer de son vivant. Et les Français se laisseraient dicter leur goût, leur choix par une petite bande de corniauds incultes. C’est donc ça, la République ? Celle qui envoie Chénier et Lavoisier à l’échafaud !

    Pourquoi tant de haine ? C’est la vraie question. Question bien connue des honnêtes gens et il en reste en France malgré tout. La bêtise et la méchanceté n’ont qu’un seul talent : déceler, sentir leur adversaire, sorte d’hommage que le vice rend à la vertu.

    Charles Maurras est trop haut pour eux, trop profond aussi, trop vrai surtout. Le mensonge ne peut supporter la lumière. « C’est un abri et un bouclier que la lumière ; elle est impénétrable aux curiosités du commun. Les mystères qu’elle recouvre ne seront jamais divulgués. Je lui ai confié les miens » écrivait Charles Maurras en 1894 dans la préface à son Chemin de Paradis.

    Puisse cette lumière jaillir quelque jour pour nous sortir de l’Enfer où la satanique imbécillité à l’intention de nous enfermer pour toujours, et pour nous entraîner sur son chemin de gloire jusqu’aux portes du Royaume.  ■ 

    Hilaire de Crémiers

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [III]

    Chute du mur de Berlin

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    Le communisme en Europe : fatalité d'un déclin

    En tous cas, un signe atteste que le processus de « démassification » est bel et bien engagé, du moins au niveau de la production. Les politologues s'interrogent sur le « déclin » du parti communiste. Celui-ci a certainement pâti de la dégradation de l'image de marque de l'U.R.S.S., du lait des événements de Pologne et de la guerre d'Afghanistan.

    « L’archipel du Goulag » de Soljenitsyne a désabusé les intellectuels mais bien d'autres livres avaient révélé l'existence des camps soviétiques, sans que les belles âmes s'émeuvent. Ce qui s'est passé en Hongrie et en Tchécoslovaquie l'emporte de beaucoup, en horreur, sur la répression, après tout timide, qui frappe Solidarnosc. Pourquoi ce brutal effondrement du mythe soviétique aujourd'hui et non il y a dix ans ou cinquante ? Ce n'est pas du communisme dont se détournent les intellectuels mais de la démocratie dont il constitue l'expression achevée. A preuve le repli peureux des « nouveaux philosophes « sur le libéralisme et le parlementarisme, donc sur une variété de féodalisme. Ils ont renoncé à changer le monde. Seuls leur importent désormais leurs intérêts de classe, la défense de leurs privilèges. Les « droits de l'homme « fournissent un alibi fort convenable à la lâcheté des intellectuels.

    Pourquoi étaient-ils communistes, communisants, compagnons de route, porteurs de valises ? Parce que, d'instinct, ils ne rêvèrent que la force. Ils sentent confusément que la force a quitté le communisme. Il la tenait de la masse et celle-ci se dissout. Lénine, en effet, a conçu les partis communistes comme des organisations militaires, dont les of­ficiers et les sous-officiers étaient chargés d'encadrer les O.S. Il avait mieux que ses rivaux, empêtrés dans le dogmatisme marxiste, analysé la situation sociale de la Russie du début du siècle. Au contraire de ce que l'on prétend d'ordinaire, elle disposait d'une industrie moins puissante, sans doute, que celle de la Grande Bretagne, de l'Allemagne et même de la France mais beaucoup plus moderne. Quand elle avait commencé à &industrialiser, elle s'était heurtée à une difficulté considérable. Elle ne possédait pas de tradition ouvrière. Faute de spécialistes, elle adopta le travail à la chaîne, qui permettait d'utiliser les moujiks, chassés de la terre par l'abolition du servage et la modernisation de l'agriculture sous l'impulsion des koulaks, ces petits propriétaires, nés de la dissolution du « mir « la communauté agraire. Grâce aux capitaux étrangers, surtout français, attirés par une main d'œuvre à bon marché : les usines se multipliaient. Entre 1900 et 1913 la production doubla. Le coup de génie de Lénine fut de comprendre que le prolétaire, tel que l'avait conçu Marx n'était qu'une catégorie hégélienne, audacieusement transposée dans l'histoire sociale, le concept de négativité absolue qui, par un renversement dialectique, devient tout à force de n'être rien. Marx, à la suite de Hegel, associait négativité et conscience de soi. Il imaginait donc le prolétaire porteur d'une conscience de classe qui lui permettait de changer le monde. Dans l'Allemagne du XIXème siècle, il existait sans doute une classe ouvrière, nombreuse et puissante mais elle n'était prolétarisée que sur les marges. Rien de semblable dans la Russie de Lénine. Le concept avait pris chair. Il existait bel et bien un prolétariat, composé de moujiks analphabètes et grossiers dont la résignation de bêtes de somme ne s'interrompait que pour de brèves et brutales révoltes. L'idée que ces misérables puissent d'eux-mêmes acquérir quelque conscience que ce soit relevait de la bouffonnerie intellectuelle. La masse que découvrait Lénine n'était nullement révolutionnaire par essence. Tout au plus aspirait-elle à être mieux payée et à travailler moins. Il convenait, pour qu'elle devienne une force, de l'encadrer de révolutionnaires professionnels, qui la dirigeraient dans le sens qu'ils voudraient.

    On s'est souvent demandé pourquoi le communisme n'avait pu s'implanter dans les pays anglo-saxons. La raison en est simple : la place était prise. La Grande Bretagne et les Etats-Unis avaient introduit le travail à la chaîne dès les premières années du siècle. Ce qui avait donné aux syndicats le temps de s'adapter. Quand éclata la révolution bolchevique, ils avaient déjà encadré la masse. Il n'en allait pas de même en France, où le travail à la chaîne n'apparaît qu'à la veille de la première guerre mondiale, qui devait le généraliser. Notre syndicalisme de métier, animé par des travailleurs hautement qualifiés, fiers de leur savoir-faire, trop individualistes pour accepter un appareil bureaucratique, était incapable, sans une profonde mutation, d'intégrer la masse. Il commençait à peine à s'adapter, quand éclata la révolution bolchevique. Les communistes avaient le champ libre. Ils en profitèrent.

    Aujourd'hui leurs bastions traditionnels s'effondrent. Mineurs ou sidérurgistes fondent, comme neige au soleil. Le P.C. poursuit depuis dix ans des combats de retardement, qui se retournent contre lui. Les compressions de personnel, faute d'être réalisées à temps, n'en deviennent que plus douloureuses. La rupture avec les socialistes est intervenue lorsque ceux-ci, le dos au mur, durent se résigner à renoncer à soutenir artificiellement des secteurs en déclin, qui avaient cessé, depuis des années d'être compétitifs. Le P.C. pouvait accepter bien des choses, pas de perdre sa base sociale.

    Il se trouve d'ailleurs enfermé dans une contradiction. Les immigrés lui fournissent ses dernières troupes de choc. S'appuyer sur eux, c'est pousser les ouvriers français vers le Front National. Essayer de rivaliser avec Le Pen, comme le firent quelques maires de banlieue, afin de retenir son électorat, non seulement risque de le couper des O.S. maghrébins mais le fait traiter de raciste par la cléricature religieuse ou laïque. Donc le P.C. se transforme en parti résiduel, qui ne se maintiendra que là où il parviendra à conserver le pouvoir municipal. Le poids des traditions l'empêchera sans doute de tomber aussi bas que son homologue allemand. Il conservera une audience marginale en tant que conservatoire des archaïsmes français.  •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral »)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

  • « Ce mot hideux de province »*

     

    par Louis-Joseph Delanglade

     

    103879671.jpgOn connaissait l’agacement de nombre de « continentaux » à l’égard de certaines exigences corses.

    Aujourd’hui, c’est une large majorité des sondés (environ deux tiers d’après Le Figaro du 8 février) qui approuve la fermeté du discours du chef de l’Etat à Bastia. L’exaspération provoquée par la stratégie de la frange indépendantiste paraît certes légitime, toute avancée n’étant pour elle qu’une étape d’un processus dangereux. En revanche, et même si c’est vrai d’un point de vue purement comptable, faire grief à la Corse de bénéficier de la « solidarité nationale », c’est oublier et que les Corses ont largement payé le prix du sang dans les conflits où la France s’est engagée et que c’est sans doute la nature même de notre république qui génère cette situation. 

    D’aucuns pensent que M. Macron, en l’occurrence plus politicien que politique, a voulu tirer profit de cette opinion publique. On peut en douter. Nous l’avions écrit ici même, M. Macron, tout simplement parce qu’il ne le pouvait pas, n’annoncerait pas en Corse une prise en compte des revendications de MM. Simeoni et Talamoni. Certes, avec bon sens et surtout habileté, il a reconnu la double spécificité corse, géographique et culturelle, envisageant même son inscription dans la constitution (article 72) mais pour mieux l’étouffer « dans le giron de la République ». Il est en effet avant tout le président d’une République fondée sur l’individualisme des Lumières. On décrète qu’il n’y a que des individus formant peuple (en l’occurrence formant plutôt masse) et que doit disparaître tout ce qui pourrait s’opposer à cette conception. Condamné, donc, le sentiment d’appartenance à ce que l’on a longtemps et joliment nommé la « petite patrie » provinciale. Pour mieux « émanciper » les nouveaux citoyens, on pratique la politique de la table rase. Etre « français » ce sera en fait être républicain, se reconnaître dans les « valeurs » de la République. Logique insensée qui, parce qu’elle nie toute racine, tout héritage, amène à considérer n’importe quel être humain comme un « Français » potentiel ; logique mortifère dans ses conséquences ultimes avec l’attribution du droit du sol à la progéniture de millions d’immigrants déracinés, devenus « enfants de la République ». 

    Ce n’est donc pas nous qui reprocherons à certains Corses de vouloir maintenir une forme assumée d’identité, en demandant la co-officialité de la langue corse et le statut de résident. Evidemment, ces demandes ont une résonance « ethnique » : tout le monde n’est pas corse, c’est ainsi. Mais ceux qui nous expliquent qu’il faut pratiquer, sur l’ensemble du territoire national,  le « vivre ensemble » avec des communautés importées, fortement ethnicisées et identitaristes, sont les mêmes qui dénient à une population originale vivant chez elle la possibilité de rester elle-même. En Corse, les Corses sont bien évidemment chez eux et, qu’on le veuille ou non, un peu plus que les autres malgré tout - sauf à traiter l’île comme les Chinois traitent le Tibet. Si les mesures demandées avaient été appliquées ailleurs en France, par exemple en Provence, ladite Provence n’en serait pas réduite à n’être plus que le prête-nom d’un territoire climatique. La vraie Provence est moribonde et la Corse ne veut pas mourir. 

    Peu ou prou, tout président de la République française est l’héritier des principes chers à Robespierre. Pour les établir, les « grands ancêtres » de 1789 ont inventé « la terreur ». Point de terreur aujourd’hui mais le résultat sera le même : après tant d’autres provinces de France, la Corse sera sacrifiée sur l’autel des valeurs d’une République radicalement hostile à tout ce qui ne serait pas elle.  L’Etat républicain est un Etat faible qui, confondant autoritarisme et autorité, craint et méprise les composantes provinciales historiques du pays. Seul un état naturellement « fort » pourrait s’accommoder d’une décentralisation de fait et de droit.  •

    * André Malraux, discours d’Amiens, 19 mars 1966