Les voyages de M. Macron
par Louis-Joseph Delanglade

Après les Etats-Unis en avril, M. Macron doit se rendre en Russie en mai. Voyages aux sommets dont il dépend en partie de lui de tirer le meilleur pour la France.
Le voyage américain aura surtout permis aux commentateurs et analystes des deux rives de l’Atlantique, qu’ils soient partisans ou adversaires de chacun des deux présidents, d’y aller de leur plume, dispensant louanges ou critiques, sur un ton la plupart du temps catégorique. Pour nous en tenir à notre seul président, on a pu entendre les uns, les plus nombreux, lui reprocher d’avoir oublié le précepte à résonance gaullienne selon lequel les Etats, et par conséquent ceux qui en ont la charge, n’ont pas d’amis, seulement des intérêts ; mais aussi d’autres, minoritaires, souligner au contraire qu’il a illustré ledit précepte à Washington en faisant entendre sa petite musique. Les premiers se sont gaussés des marques puériles de camaraderie (« trois jours de cajoleries qui frisaient le ridicule » selon M. Archimbaud dans Boulevard Voltaire) que se sont données MM. Trump et Macron (mais on pourrait se rappeler le voyage de M. Giscard d’Estaing au Maroc et le discours du roi Hassan II parlant de son hôte comme d’un « copain ») ; les seconds ont préféré minimiser des apparences de circonstance, trop largement médiatisées et sans aucun intérêt politique, et rappelé que M. Macron quelques jours auparavant avait déclaré à MM. Bourdin et Plenel « Je n’ai pas d’amis » (sous-entendu : comme il convient à un chef de l’Etat, contrairement à ceux de mes prédécesseurs qui ont avili la fonction en se laissant trop souvent dominer par leurs affects).
Certains lui reprochent également de vouloir profiter des difficultés de Mmes May et Merkel pour jouer, seul, le rôle de mentor d’un Donald Trump qu’il considérerait comme une sorte de chien fou, au fond ce que M. Zemmour appelle son « rêve américain ». Si l’opportunité est réelle, il aurait tort de s’en priver, la question étant de savoir ce qu’il en tire. Or, M. Trump s’est montré ferme, notamment sur l’Iran, dossier très intéressant pour la France qui a tout intérêt à pouvoir retisser avec Téhéran de solides liens culturels, économiques et politiques. Convenons quand même que rien n’est joué, le président français ayant su se montrer réactif : à partir du moment où la première puissance mondiale, celle sans laquelle rien ne se fera, ne veut plus entendre parler du présent accord sur le nucléaire iranien, un accord plus vaste, incluant aussi la capacité balistique iranienne, n’est pas à exclure, et ce malgré les protestations d’un Iran qui, souhaitant à juste titre être réintégré dans le concert international, a forcément besoin des financements « occidentaux », c’est-à-dire du dollar américain.
On pourrait aussi faire valoir que ce voyage, en faisant de lui l’interlocuteur européen privilégié de M. Trump, place M. Macron dans une position plutôt intéressante dans la perspective de son prochain déplacement à Moscou. S’il ne saurait être question pour la France de tirer un trait sur les Etats-Unis, simplement d’être alliés, pas alignés, selon la formule de M. Védrine, il ne s’agit pas non plus de se jeter aveuglément dans les bras de M. Poutine mais bien d’inventer une relation privilégiée entre les vieux pays d’Europe occidentale, France en tête, et leur cousine « septentrionale ». Si M. Macron va dans ce sens, ce serait un contrepoids à un allié nord-américain, qui a une fâcheuse tendance à se montrer un peu trop hégémonique. Politique étrangère digne de la France, puisque lui permettant d’exister en toute indépendance, en équilibre entre Est et Ouest, sans renier sa dimension européenne. M. Macron n’en est pas là. Il semble certes vouloir exercer sa fonction régalienne en matière de politique étrangère ; il lui reste à prendre la mesure de la réalité des relations internationales et à admettre qu’elles obéissent moins à quelque idéologie que ce soit qu’à la nature des choses qui veut que chacun défende d’abord ses propres intérêts. ■

«




BILLET - Pour Éric Zemmour, la rencontre entre les deux Corées est historique. Une détente diplomatique rendue possible grâce à Donald Trump, qui par son imprévisibilité fait peur à Kim Jong-un.

Qu’est-ce qu’une nation ? Cette question, attachée à une célèbre conférence de Renan prononcée à la Sorbonne en 1882, continue de travailler la philosophie politique et les sciences sociales ; même elles en proposent rarement une définition satisfaisante, et encore moins exhaustive. La nation, nous dit Delannoi, est à la fois politique et culturelle. C’est une communauté politique avec un substrat historique particulier, qu’on ne juge pas a priori interchangeable avec un autre. Ces deux dimensions ne coïncident pas toujours, ou du moins se recoupent souvent imparfaitement. Delannoi entend d’abord définir la nation comme forme politique singulière, qu’il distingue de la cité et de l’empire, en rappelant qu’elle semble le plus à même d’accueillir et de permettre l’expérience de la démocratie dans la modernité. Mais Delannoi le note bien, « la plupart des théoriciens récents de la nation et du nationalisme ont envers leur objet d’étude une attitude allant de l’hostilité à la condescendance » (p.17). La remarque est très fine : ceux qui étudient la nation sont généralement en mission pour la déconstruire, comme si elle représentait un artifice historique vieilli. L’antinationalisme est habituel dans l’enseignement universitaire en plus d’être la norme chez les intellectuels qui considèrent généralement l’attachement à une nation historique et à sa souveraineté comme une forme de crispation identitaire. Cette absence radicale d’empathie pour ceux qu’on appellera les gens ordinaires attachés à leur patrie fait en sorte qu’on fera passer toute forme de patriotisme pour une forme de xénophobie. La modernité radicale est l’autre nom du refus du particulier.