vendredi, 04 janvier 2013

Paul-François Paoli présente "L'Homme indigné", de Jean-François Mattéi

(dans Le Figaro du jeudi 27 décembre, pages Débats) 

BIBLIOTHÈQUE DES ESSAIS

 L’Homme indigné, Le Cerf, 299 pages, 28 euros. Par PAUL-FRANÇOIS PAOLI 

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Trop d’indignation tue l’indignation. De quoi peut-on encore s’indigner dans un monde où les victimes, parfois autodésignées, ont, par principe, droit à la compassion ? C’est à cette question que le philosophe Jean-François Mattéi, spécialiste de Platon et grand commentateur de l’œuvre de Camus, s’attaque dans ce livre à la fois brillamment écrit et pédagogique, où il retrace ni plus ni moins la généalogie du principe d’indignation dans la tradition occidentale.

Il fait remonter celle-ci à Platon, qui a tenté, dans La République, de penser la dignité de l’âme humaine irréductible au corps mortel. L’émotion que celui-ci a ressentie devant l’injustice commise envers Socrate, condamnéà mort à Athènes, fut l’un des moteurs de sa démarche philosophique. L’indignation suppose donc une capacité de s’émouvoir du sort d’autrui, mais cette capacité ne suffit pas, il faut aussi pouvoir la justifier par la raison pour la rendre universelle.

Pas d’indignation qui ne suppose une certaine idée de la dignité humaine, notion qui ne va pas de soi. Celle-ci est, selon Mattéi, inexistante dans les traditions hindouiste et bouddhiste, mais aussi largement ignorée par le stoïcisme ou l’épicurisme. C’est pourtant cette conception que saint Paul va approfondir avec sa vision de « l’homme intérieur », qui va l’emporter en Occident et nourrir la pensée moderne des droits de l’homme.

Quand Las Casas s’indigne du sort fait aux Indiens, il le fait au nom de l’Évangile pour qui tout homme, quelle que soit sa race, est pourvu d’une âme. Voltaire, en se révoltant contre le sort du chevalier de La Barre, retourne contre l’Église des valeurs chrétiennes qu’elle bafoue en faisant supplicier celui qu’elle accuse d’avoir commis un sacrilège.

Pas de révolte qui ne suppose un principe au nom duquel cette révolte se justifie. Si Camus a eu raison contre Sartre durant la guerre d’Algérie, c’est que son indignation était fondée sur le refus de la Terreur en tant que telle. Rien de plus contraire à l’éthique de l’indignation que la révolte sélective. Et ce que reproche Mattéi aux indignés professionnels - il s’en prend en particulier à S. Hessel, dont l’opuscule  Indignez vous - a connu un immense écho, c’est d’utiliser le pathos de l’indignation pour en faire un principe. « Nul ne ment plus qu’un homme en colère », écrivait Nietzsche, qui ne croyait pas en la valeur de l’indignation. Mattéi, lui, y croit, à condition, de ne pas en abuser et d’économiser ses colères pour des causes dénuées d’idéologie.

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