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Le regard vide: extraits n° 14/15/16

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Il faut être reconnaissants à Jean-François MATTEI, avons-nous dit, d’avoir écrit « Le regard vide - Essai sur l'épuisement de la culture européenne ». Et, en effet, il faut lire et relire ce livre, le méditer, en faire un objet de réflexion et de discussions entre nous. Il dit, un grand nombre de choses tout à fait essentielles sur la crise qui affecte notre civilisation – et, bien-sûr, pas seulement la France – dans ce qu’elle a de plus profond.  

 Ce livre nous paraît tout à fait essentiel, car il serait illusoire et vain de tenter une quelconque restauration du Politique, en France, si la Civilisation qui est la nôtre était condamnée à s’éteindre et si ce que Jean-François MATTEI a justement nommé la barbarie du monde moderne devait l’emporter pour longtemps.

 C’est pourquoi nous publierons, ici, régulièrement, à compter d’aujourd’hui, et pendant un certain temps, différents extraits significatifs de cet ouvrage, dont, on l’aura compris, fût-ce pour le discuter, nous recommandons vivement la lecture.  

 

-extrait n° 14 : pages 143/144.

            Qu’est-ce qui a permis à Montaigne de mettre en accusation « l’horreur barbaresque » des conquistadores espagnols qui avaient exterminé des peuplades entières et soumis les indiens à l’esclavage ? C’est la culture européenne, pénétrée chez l’auteur des Essais de lectures grecques, latines et chrétiennes, et non de mythes indigènes, qui l’a conduit à jeter un regard critique sur les violences de la colonisation. Si le terme de « barbarie » ne convient pas aux indiens quand nous les comparons aux européens, car ceux-ci  les surpassent, nous l’avons vu plus haut, en toute sorte de barbarie, nous pouvons cependant qualifier les uns et les autres de barbares « eu esgard aux règles de la raison ». C’est précisément parce que ces règles de la raison sont universelles, même si elles ont été exposées pour la première fois par la pensée européenne, qu’elles jugent de leur hauteur les injustices des hommes. Et cette raison parvient à assurer la défense de l’âme contre les séductions et les vertiges du mal. « Elle en est l’âme, et partie ou effect d’icelle : car la vraye raison est essentielle, de qui nous desrobons le nom a fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu ; c’est là son giste et sa retraite, c’est de là qu’elle part quand il plaist a Dieu nous en faire voir quelque rayon, comme Pallas saillit de la teste de son père pour se communiquer au monde ».

-extrait n° 15 : page 164.

            Le refus de l’Europe

            On comprend que Valéry, dans ses Regards sur le monde actuel ,ait fustigé « les misérables européens » dont la guerre fratricide avait précipité « le mouvement de décadence de l’Europe » (1). Après la seconde Guerre mondiale, Camus se montrera encore plus sévère envers « l’ignoble Europe » qui s’est enfoncée aveuglément dans « la nuit européenne » (2). La conclusion de L’Homme révolté sera sans appel : « Le secret de l’Europe, c’est qu’elle n’aime plus la vie ». Et si elle n’aime plus la vie, en stérilisant ses forces de création, c’est parce qu’elle a détourné son regard de l’Idée et de l’intuition des principes qui avaient fécondé sa culture.

(1)     : P. Valéry, Regards sur le monde actuel (1931), Œuvres, tome II, pages 927 et 930.

(2)     : A. Camus, L’Homme révolté, Essais, page 703. Actuelles, page 726.

 

-extrait n° 16 : pages 167/168.

            Dénonçant avec vigueur «l’héritage fantasmatique de l’Europe », ce qui revient à abolir, avec cet héritage, l’ensemble des héritiers, Marc Crépon utilise un raisonnement qui associe systématiquement la tautologie à la contradiction. La tautologie, d’un côté, nous informe que « l’altérité c’est alors l’altération de l’identité » ; la contradiction, de l’autre, nous assure que « l’Europe se fait l’autre d’elle-même, ou encore devient étrangère à elle-même » (1). Sous ce brouillage altéritaire de l’identité se dissimule une constatation triviale : chaque culture est faite de rencontres avec d’autres cultures sous la forme d’emprunts, d’imitations et de traductions, ce que nul n’ignorait depuis Hérodote. Mais on nous impose en retour un brouillage identitaire de l’altérité. On ne peut en effet reconnaître des altérités à partir du déni d’une identité initiale qu’à la condition d’admettre que ces altérités possèdent elles-mêmes leur identité. Il faut bien qu’il y ait dans la vie des cultures comme dans la vie des hommes, sauf à se perdre dans une totale confusion, des identités vécues qui prennent conscience de ce qu’elles sont et par rapport auxquelles des altérités se définissent. Si je mets en doute l’identité de l’Europe chrétienne en la ramenant à son altérité musulmane à cause du rôle des Arabes dans la traduction des textes grecs et de leurs commentaires à l’époque médiévale, je reconnais par là même l’identité de la culture musulmane. A son tour, celle-ci tire son identité de son altérité avec la philosophie grecque dont elle a reçu les textes par l’intermédiaire des traductions syriaques. Nul ne saurait échapper, dans la culture concrète comme dans la logique abstraite, à la dualité constitutive du Même et de l’Autre. On aura beau exalter l’Altérité aux dépens de l’Identité, on ne réussira qu’à renforcer, en inversant les rôles, l’identité de la première au détriment de l’altérité de la seconde.

(1)     : M. Crépon, Altérités de l’Europe, Paris, Galilée, 2006, page 117. Souligné par l’auteur.

 

 

Le regard vide - Essai sur l'épuisement de la culture européenne, de Jean-François Mattéi. Flammarion, 302 pages, 19 euros.

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