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Pierre Debray - Une politique pour l'an 2000 - Page 2

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XV]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous sommes ici dans la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    LE TRAVAIL NE MANQUE PAS MAIS L'ARGENT POUR LE PAYER

    La grande sottise de notre temps consiste précisément à s'imaginer que l'on peut créer des emplois. Encore que le recours au vocabulaire de la théologie paraisse choquant, on peut dire des emplois qu'ils sont engendrés, non pas créés. Ils procèdent d'un processus naturel, qu'il convient seulement d'amorcer. Ce n'est pas le travail qui manque. Il suffit de considérer les besoins non satisfaits. C'est l'argent pour le payer. Nous disposons d'une pléthore de main d'œuvre inutilisée, ce qui représente un gaspillage intolérable de force de travail. Nous savons bien qu'elle ne retrouvera, que pour une petite partie, un emploi dans l'industrie, les bureaux ou le grand commerce. Par contre nous manquons de capitaux. Ainsi que l'a démontré Alfred Sauvy, il ne subsiste qu'un moyen de venir à bout du chômage, développer la consommation de produits ou de services qui incorporent beaucoup de main d'œuvre et peu de capital. Ce n'est pas, malheureusement, Alfred Sauvy que le prince de l'Etablissement désigna comme « le premier économiste de France ». L'auteur du meilleur manuel aurait suffi. Il ne s'agit pas d'un hasard. Le professeur Barre raisonne en termes de macro-économie, de grands équilibres, calculés en masse. Ce qui n'est pas faux mais insuffisant en un temps où tout se jouera au niveau de la micro-économie, par le jeu de ce que Sauvy nomme l'effet de déversement. La modernisation des entreprises supprimera sans doute plus d'emplois qu'elle n'en engendrera mais elle entraînera des gains de productivité donc des profits, dont une partie se diffusera dans tout le corps social sous forme de revenus — dont bénéficieront les actionnaires et les salariés, qu'ils investiront et dépenseront. Ces investissements et ces dépenses engendreront des emplois, et, si l'on s'y prend convenablement, plus que n'en supprimera la modernisation. Tout le problème consiste à les orienter de façon à lutter de façon efficace contre le chômage structurel.

    En réduisant l'écart entre les revenus, l'idéologie égalitaire développait le pouvoir d'achat de la masse plus vite que celui de l'élite — l'élite ouvrière comprise. Ce qui a provoqué un prodigieux essor de la consommation, donc de la production des biens quantitatifs. On peut s'en réjouir ou, à l'inverse déplorer la chute brutale de la qualité de la vie, la corrosion des valeurs morales par l'économie marchande, l'écrasement de la bourgeoisie au profit de l'Etablissement. Au-delà de ces jugements contradictoires, il convient de considérer les faits. A partir du moment où la production de masse produit plus vite et mieux avec moins de travailleurs, il devient nécessaire de renverser la tendance. De toute façon, elle se renversera toute seule et si, par aveuglement idéologique nous cherchons à freiner une évolution désormais irréversible, nous en perdrons la maîtrise. Le monde du travail se coupera en deux. Une aristocratie de techniciens, se constituera, bien payée, parfaitement intégrée à l'entreprise, jouissant de la stabilité de l'emploi tandis que se multiplieront des travailleurs occupés aux tâches subalternes, gardiennage, nettoiement ou manutention, automatisables mais qu'il semblera moins coûteux de sous-traiter à des sociétés de service, qui se livreront à une concurrence acharnée et devront, pour survivre, rogner sur les salaires. D'ores et déjà, ces sociétés de service prolifèrent. Ce sont les seules qui embauchent, puisant dans la masse des chômeurs une main d'œuvre résignée.

    Une telle situation existe déjà au Japon. Les récits des journalistes ou les commentaires des économistes occultent d'ordinaire cette réalité. Quand ils évoquent les ouvriers, munis à 90 % de l'équivalent du baccalauréat, pris en charge par l'entreprise, de l'école secondaire à la retraite, il ne s'agit que d'une minorité. Dans l'ombre, des millions de travailleurs tentent de subsister férocement exploités, livrés à l'arbitrage de petits patrons, eux-mêmes menacés de résiliation de leur contrat, donc d'élimination au premier faux pas. Cette « société duale » convient aux Japonais. Elle s'inscrit dans leurs traditions féodales. L'absence d'immigration contraint d'ailleurs le petit peuple à accepter des emplois que les Français rechigneraient à prendre. Au train où vont les choses dans deux ou trois ans, compte tenu de l'augmentation de la durée du chômage, ils se précipiteront pour les obtenir et, entrant en concurrence avec les immigrés, s'efforceront par des moyens politiques de les éliminer. La société duale conduit à l'explosion du racisme.

    Le problème ne consiste pas à empêcher la mise en place d'une société inégalitaire mais de la rendre moins inhumaine, conformément à nos propres traditions plus respectueuses de l'individu que les japonaises. C'est pourquoi il convient non de diminuer le niveau de vie de la masse, les socialistes s'en chargent, mais de rétablir la hiérarchie des revenus, en stabili­sant les plus faibles et en permettant aux revenus moyens de croître rapidement, afin de leur permettre de se procurer des biens qualitatifs, artisanaux et semi-industriels, fabriqués à l'unité ou en petites séries. Cela va d'un dîner dans un meilleur restaurant à l'achat d'un voilier, d'une voiture de sport ou d'une résidence secondaire. Sauvy remarque que dix couverts de plus dans un grand restaurant, c'est un emploi supplémentaire. Dans un fast-food ou une cantine, ce n'est rien, qu'un surcroît de fatigue pour le personnel. Le luxe est réservé aujourd'hui à une minorité de privilégiés, beaucoup trop étroite. Il importe d'élargir, autant qu'on le pourra, sa clientèle puisque c'est elle qui provoquera la création d'emplois assez nombreux pour éviter que les travailleurs qui n'accéderont pas à la classe des techniciens ne soient refoulés dans des tâches subalternes de façon automatique.

    L'on nous reprochera de revenir au passé. Il ne s'agit pas de cela mais au contraire de construire un avenir acceptable, en maîtrisant ses contraintes. Beaucoup de Français se sont laissés influencés par l'industrialisme au point de mépriser notre tradition d'artisanat d'art, de grande cuisine, de bons vins. Nous ne contestons nullement la nécessité des industries de pointe. Il faut former des informaticiens, investir dans la recherche. Il se trouve que nous avons hérité d'une réputation de goût. La France fut, au XVIIIe siècle puissante et riche parce que ses artisans, ses cuisiniers étaient recherchés par l'Europe. Il en est resté quelque chose. Nous aurions grand tort de ne pas en profiter, puisque la situation nous devient favorable dans ce domaine. Nos technocrates sont bien contents que nos ventes de champagne et de parfums corrigent partiellement le manque à gagner de la grande industrie. Les Japonais viennent en France apprendre le secret de fabrication de nos cuisiniers et de nos couturiers et déjà, ils rivalisent avec eux, en attendant de leur disputer le marché. Eux savent que c'est aussi sur ce terrain-là que la partie se jouera. D'ores et déjà, ils se rendent maîtres de la production de disques de musique classique en formant des centaines d'instrumentistes tandis que nous semblons incapables de comprendre que les « industries culturelles », au siècle prochain, occuperont plus de monde que la chimie ou la sidérurgie.    A suivre  (A venir : Plus de riches pour avoir moins de pauvres).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XIV]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous sommes ici dans la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    LA MACHINE CONTRE L'HOMME-MACHINE

    Les Japonais, trop nombreux pour un territoire exigu, ne pouvaient faire appel à l'immigration, en dehors de quelques centaines de milliers de Coréens, indispensables pour les métiers jugés dégradants. Ils automatisèrent, robotisèrent, formèrent une main d'œuvre hautement qualifiée, qu'ils soumirent à une sélection sévère. N'ayant pas d'autre choix, ils se lancèrent dans la troisième révolution industrielle. Comprenant qu'ils devaient susciter des concurrents dont ils feraient les clients de leur industrie de pointe, ils investirent à Taïwan, en Corée du Sud, à Hong-Kong, à Singapour, où des usines de textile, des chantiers navals, des complexes sidérurgiques employèrent la main d'œuvre locale. Cette concurrence, non pas subie mais provoquée, les contraindra à « améliorer dans ces domaines, leur productivité, afin de compenser les surcroîts de personnel. Pendant ce temps nous installions à Fos et à Dunkerque des hauts fourneaux qu'il aurait fallu construire à Dakar, ou à Abidjan …

    Au cours de la seconde révolution industrielle les besoins de main d'œuvre n'ont cessé d'augmenter. Il fallait attirer les paysans à la ville, persuader les domestiques que leur dignité serait mieux protégée par l'atelier, décourager l'artisanat. Comme cela ne suffisait pas on a fait venir des maghrébins et des africains. Maintenant les usines et les bureaux doivent se débarrasser de ces millions de travailleurs en trop. On ne sait plus qu'en faire. On a même trouvé pour qualifier cette opération un mot atroce, le dégraissage. Qui a rendu obèse l'économie ? La résignation des chômeurs a quelque chose d'effrayant. Jamais révolte ne serait plus justifiée que la leur mais il y a tant de coupables, à commencer par les syndicats, qui ont retardé tant qu'ils ont pu les ajustements indispensables, qu'une coalition où se retrouve le parti communiste, au coude à coude avec le C.N.P.F., les persuade qu'ils sont victimes d'une obscure fatalité. La mauvaise graisse doit être mise au rebut.

    Autrefois, sauf dans les banlieues des grandes villes le chômeur ne dépendait pas des aumônes de la nation. Il possédait un jardin, des cousins agriculteurs auxquels il donnait de temps à autre un coup de main, la femme faisait des ménages ou travaillait à façon comme couturière. Les romanciers populistes ont brossé de ce proche passé d'atroces tableaux. Par contre, il ne semble pas que les « nouveaux pauvres » les intéressent. Tout se passe comme si les allocations chômage, l'aide sociale, l'Etat Providence avaient anesthésié les indignations collectives. D'autant que nos statistiques sont trompeuses. Elles recensent le nombre de chômeurs, non la durée du chômage qui seule importe. Il ne serait pas grave que cinq millions de français soient six mois sans travail. Quand un million d'entre eux perdent l'espoir d'en retrouver cela devrait devenir un drame national.

    Le véritable problème n'est donc pas d'assurer le plein emploi mais de réduire la durée de chômage, pour le rendre humainement et socialement tolérable. Même en U.R.S.S., il existe 1 % de « demandeurs d’emploi ». Dans ce cas, il ne s'agit pas d'un chômage véritable mais du temps de transit entre deux entreprises. On trouve aussi en Union Soviétique un pourcentage indéterminé de « parasites ». Au moins 3 %. Certains de ces « parasites », juifs, chrétiens et autres dissidents, voudraient bien travailler, mais on refuse de les embaucher afin de les placer dans une situation juridique qui permettra de les envoyer au goulag. N'empêche qu'en U.R.S.S., comme ailleurs, des gens vivent du vol, du proxénétisme ou de la spéculation. S'ils se font repérer, ils sont promis au travail forcé. Beaucoup passent au travers.

    Dans les pays libres, cette catégorie sociale tend à proliférer. Elle s'inscrit volontiers au chômage puisqu'elle ne risque pas d'être contrainte d'accepter un emploi. Ces marginaux ne sauraient être éliminés, qu'à condition d'instaurer, comme en Union Soviétique, le travail forcé. Il y a donc, même en période de « plein emploi » 4 à 5 % de gens, en âge de travailler, qui pour des raisons, honorables ou pas, sont inactifs.

    Seul importe le chômage involontaire. Il tourne à la tragédie sociale quand plusieurs millions d'hommes, jeunes ou non se sentent exclus du marché du travail. Parfois, leur entourage les tient pour des incapables ou des fainéants. Des familles se défont. Ce qui précipite la déchéance. Mais même soutenu par les siens, le chômeur fait figure de déchet, que la société rejette parce qu'il n'est plus utilisable. Les mois passent et le moment vient, inexorablement, où il arrive « en fin de droits ». Il a fallu un hiver terrible pour que les Français découvrent les « nouveaux pauvres », des hommes et des femmes qui vivaient comme tout le monde, payaient leur loyer et leurs impôts et soudain basculent dans la clochardisation. Ces nouveaux pauvres, ce pourrait être vous ou moi. Le phénomène n'a rien de commun avec ce que l'on nomme le « quart monde », ce ramas de malheureux qui accumulent les handicaps, les illettrés, débiles mentaux, infirmes, fruits des tristes amours d'alcooliques. Les travailleurs sociaux s'en chargeaient. Ils sont payés pour ça ! La société voulait bien leur donner un peu d'argent, à condition qu'ils se fassent oublier.

    Tout homme a droit au travail, le droit de faire vivre sa famille de son travail. La France se préoccupe beaucoup des « droits de l’homme » qui seraient paraît-il violés presque partout mais pas chez nous. Quand un pays a trois millions de chômeurs, dont deux au moins promis à la « nouvelle pauvreté », il devrait commencer par balayer devant sa porte. Un père de famille condamné à ne plus retrouver d'emploi, même si on lui fait l'aumône d'une aide sociale est atteint dans sa dignité. Les Français considèrent qu'il n'existe pas de problème plus grave et ils entendent juger leurs gouvernants sur leur capacité à le résoudre. Ils ont raison.

    Et encore n'ont-ils rien vu, encore. Des centaines de milliers de manœuvres aux écritures seront chassés des bureaux, pendant la prochaine décennie. Les hommes politiques le savent et le cachent. Mais les travailleurs sont assez lucides pour comprendre que la modernisation d'une entreprise signifie, pour la plupart d'entre eux, le licenciement. Pour la première fois, une révolution technologique supprime plus d'emplois qu'elle n'en engendre. Certes, il faudra des hommes pour concevoir les machines, les fabriquer, les surveiller, les réparer. Il s'agira de techniciens peu nombreux, bien payés, assurés d'une certaine stabilité de l'emploi, une aristocratie qui aura été sûrement sélectionnée. Les autres ? Des O.S. subsisteront, qui seront affectés à des tâches de manutention ou de nettoyage. Le processus d'élimination du personnel commencé dans le grand commerce par la disparition des vendeuses se poursuivra dans tous les domaines, de façon impitoyable. Certes les métiers de la communication, publicité, audio-visuel, se développent. Cela ne représentera pas grand monde.

    Les socialistes, désormais d'accord avec les libéraux, considèrent que la seule manière de créer des emplois consiste à assainir les entreprises en réduisant les effectifs et le niveau de vie afin de moderniser notre équipement. Selon eux, les chômeurs d'aujourd'hui feraient les travailleurs de demain. Il suffirait de profiter de l'occasion pour leur fournir une formation, adaptée aux emplois de l'avenir. De qui se moque-t-on ? Qu'il faille moderniser, c'est vrai, mais s'imaginer que cela suffira relève de la mauvaise plaisanterie.

    Bien sûr, nous exporterions davantage si nos coûts de production diminuaient. Cela ne signifierait pas que nous vendrions assez pour engendrer des emplois. Le marché international reste étroit. Chaque pays pratique un protectionnisme sournois. De nouveaux concurrents surgissent, hier le Brésil, demain l'Indonésie, bientôt la Malaisie. Alors que les pays solvables sont de moins en moins nombreux. Tout au mieux, parviendrons-nous à préserver nos parts de marché et même à récupérer celles que nous avons laissées échapper. Formés ou pas, les chômeurs d'aujourd'hui s'ajouteront à ceux de demain.

    Rendez à l'emploi sa flexibilité et nous embaucheront soutiennent les patrons. Discrètement le gouvernement leur a donné raison, en portant à deux ans les contrats à durée limitée. Un patron hésite à recruter quand les commandes affluent de peur de ne pouvoir licencier quand les affaires vont moins bien. Que le code du travail soit trop rigide, c'est certain. Cependant, à terme, les suppressions d'emplois n'en seront pas moins plus nombreuses que les embauches. Aucune loi, aucune négociation ne renversent une évolution irréversible.

    D'où l'apparition d'une chimère connue qu'enfourchent tout à la fois les enfants du bon Dieu et les suppôts de Satan. A la suite de la C.F.D.T., les évêques proposent le partage du travail, d'autres le renvoi des immigrés. L'erreur est la même. Elle consiste à prendre le travail pour un saucisson que l'on couperait en tranches plus fines pour que chacun ait la sienne ou dont on donnerait la part des immigrés à des Français. Les emplois malheureusement ne sont pas interchangeables. La France manque d'électroniciens. Quand le gouvernement offre aux sidérurgistes lorrains une formation qui devrait leur permettre de faire ce métier, ils savent qu'on se moque d'eux. De même la plupart des tâches actuellement confiées à des immigrés sont appelées à disparaître ou si disqualifiées qu'elles ne sauraient tenter de jeunes Français. Le maire de Paris a recruté des ramasseurs de crottes de chiens sans trop de mal. Il les a munis d'une moto. Le plaisir de chevaucher cet engin l'a emporté sur le peu d'attrait d'une tâche malodorante. De même, si l'on mécanisait le balayage du métro, ce qui est techniquement concevable, on trouverait deux Français pour remplacer dix Maliens. L'investissement serait-il rentable ?

    Il existe un problème de l'immigration. C'est un problème d'ordre politique, d'ordre culturel. Pouvons-nous conserver des Maghrébins, inassimilables qui sont ou vont être définiti­vement exclus du marché du travail ? Même nécessaire, leur départ ne libérerait que peu d'emplois et pas davantage la réduction de la durée du travail. Celle-ci est inévitable. Deux raisons permettent de l'affirmer sans trop de risque d'être démenti par les faits. Il faudra éviter le « chômage des machines » car la nécessité de les amortir de plus en plus vite conduira à les faire tourner en continu. Les patrons consentiront des aménagements d'horaires pourvu qu'ils acceptent de travailler même le dimanche. De plus, l'automation réduit la fatigue physique mais augmente la fatigue nerveuse, qui exige un temps de récupération plus long. Les réductions de la durée du travail devront correspondre à des gains de productivité sinon elle augmenterait les coûts de production, diminuerait la compétitivité de l'entreprise, ce qui lui ferait perdre des marchés et la contraindrait à licencier. Au bout du compte, le partage du travail supprimerait plus d'emplois qu'il n'en « créerait ».   A suivre  (A venir : Le travail ne manque pas mais l'argent pour le payer).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XIII]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous entamons ici la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    L'ÂGE DU CHARBON ET DE L'ACIER

    Le septennat de M. Giscard d'Estaing fut marqué, à l'inverse, par l'hégémonie du capitalisme financier. Les banques laissèrent péricliter nos entreprises de machine-outil, leur refusant des crédits parce qu'elles ne les rentabilisaient pas assez vite, alors qu'il faut sept à huit ans avant de commencer à dégager des bénéfices. Par contre elles financèrent des « contrats du siècle » en Iran ou en Irak ! La Garantie de l'Etat leur assurait des profits confortables et surtout les protégeait du risque. Tandis que les Japonais s'implantaient, n'investissant que pour s'assurer de fidèles clients, l'argent nécessaire à la modernisation de notre industrie fut dilapidé. Une fois un « contrat du siècle » achevé notre présence commerciale s'évanouissait, comme rose au

    Certes les membres de l'Etablissement, qui grouillaient autour de leur Prince, s'enrichirent effrontément au point qu'il fallut se résoudre à liquider M. de Broglie, et le peuple eut droit aux miettes du festin. On lui permit de continuer d'améliorer son niveau de vie. On ne toucha pas à un système de prestations sociales, dont le coût se développait anarchiquement. Les Français dépensaient pour se soigner de plus en plus d'argent, et cet argent manquait à nos industriels.

    L'Etablissement savait bien qu'une prospérité artificielle masquait ses pilleries. Quand les socialistes vinrent au pouvoir, ils chargèrent M. Bloch-Lainé et quelques autres membres de la bonne société de dresser le bilan du giscardisme. Les naïfs furent surpris des éloges adressés à la politique sociale de leur adversaire. La gestion scandaleuse de l'Etablissement ne fut pas dénoncée. 11 y a des choses qui ne se font pas.

    Pourquoi l'aurait-elle été ? M. Mitterrand veillait. Il n'oubliait pas qu'il avait commencé sa carrière comme employé de M. Schueller, le patron de l'Oréal, qu'il avait protégé des conséquences d'une collaboration qui n'avait pas été seulement économique. L'un des principaux commis de Schueller, Jacques Corrèze, avait été, avant-guerre, l'un des chefs de la « Cagoule », aux côtés de Deloncle, dont un frère de Mitterrand épousera la fille. Les amitiés nouées, du temps où il appartenait à l'extrême droite, firent du petit avocat besogneux un protégé de l'Etablissement. Son ami François Dalle deviendra d'ailleurs le P.D.G de l'Oréal, la société de Schueller dont l'héritière, la femme la plus riche de France, épousera M. Bettencourt, qui fera carrière dans le gaullisme. La famille avait ainsi un pied dans chaque camp.

    L'Etablissement qui se doutait qu'un jour ou l'autre le prolétariat intellectuel et la plèbe moderne s'empareraient du pouvoir l'avait d'avance pourvu d'un guide, qui empêcherait les débordements. Cependant d'autres puissances s'intéressaient aussi à M. Mitterrand, lié par les frères Riboud aux supranationales. Les socialistes nationalisèrent le crédit en arguant d'ailleurs d'une excellente raison : l'appareil bancaire n'avait pas assez investi dans la modernisation de l'industrie française, qui se trouvait, après sept ans de giscardisme dans un état de délabrement effectivement inquiétant. Il fallait s'arranger pour que cette mesure profite, en définitive, à l'Etablissement. Ce qui fut fait. Le gouvernement acheta, à grands frais, des coquilles vides. Worms ou Rothschild avaient replié leur haut personnel sur des sociétés financières, emmenant avec eux la clientèle. De même Dassault conservera l'électronique, l'Etat se chargeant de fabriquer les carlingues. L'opération se révéla d'autant plus rentable pour l'Etablissement que les capitaux versés par le gouvernement, comme indemnités de rachat, se placèrent en bourse, provoquant une euphorie artificielle, donc une progression rapide du prix des actions, la demande augmentant tandis que, du fait des nationalisations, l'offre se réduisait. Les fantaisies ruineuses du prolétariat intellectuel mirent la France dans une situation désastreuse si bien que l'Etablissement s'imagina qu'elle ne tarderait pas à-reprendre le pouvoir, grâce à la victoire électorale de l'opposition. Elle n'avait sans doute pas compté sur un phénomène relativement récent, l'apparition de multinationales, qui entendaient bien administrer directement l'Europe. L'Allemagne ou la Hollande l'étaient déjà. En France l'Etablissement, dans la mesure où il gardait des liens de famille avec la bourgeoisie catholique, rechignait. Il fallait des apatrides. On eut Fabius, par sa maman apparenté à la haute banque germano-américaine, liens encore renforcés par son mariage avec une demoiselle Castro. Certes, l'établissement a toujours été cosmopolite du fait de ses composantes juives et protestantes. Mais aussi de son caractère « mondain ». Le rôle des « riches héritières américaines », dans un système fondé sur le matriarcat, n'a jamais fait l'objet d'études sérieuses. En dehors de son aspect romantique, les épousailles de Rainier et de Grâce Kelly manifestent la transformation de la principauté de Monaco en multinationale. Désormais, les carrières ne se fabriquent plus dans les salons parisiens mais au sein d'organismes internationaux, comme la Trilatérale, où se concertent les grands patrons de l'économie mondiale. L'irrésistible ascension de M. Barre, homme de confiance de la Trilatérale précisément, attesté que l'Etablissement ne joue plus qu'un rôle subordonné. Ses membres, un Giscard où ses commis, un Chirac ou un Rocard, ne pèsent plus très lourd, face à un Barre ou à un Fabius.

    Mitterrand, lui-même, ne doit pas son destin historique seulement à l'Etablissement mais d'abord à la multinationale Schlumberger, qui emploie 85.000 personnes dans 76 pays. Son patron, Jean Riboud, fils d'un banquier de Lyon, appartient par ses origines à l'Etablissement. Il en fut exclu, du fait de sympathies communistes trop affichées. Son père le casa chez les Schlumberger, jouant des solidarités protestantes. En dépit de ses 430.000 francs de salaire mensuel, il ne craint pas l'impôt sur le revenu ; le siège de la société étant installé à Curaçao, petit paradis fiscal. Jean Riboud qui a conservé un profond ressentiment contre l'Etablissement a utilisé l'entreprise supranationale qu'est désormais Schlumberger pour régler ses comptes. Il a d'abord subventionné « l’Express », afin de lancer l'opération « Monsieur X », qui devait propulser M. Defferre à l'Elysée. Le cheval se révéla un toquard. Il misa alors sur Mitterrand que Defferre, bon prince, porta à la tête du parti socialiste. Dans son numéro du 18 juin 1982, « l’Express » le présentait comme « le P.D.G. de l’Elysée ». Le président, selon cet hebdomadaire n'a rien à lui refuser. Pardi ! Il lui doit tout. Il est permis de se demander si la prise du pouvoir par les socialistes n'en dissimule pas une autre, celle des multinationales. Si l'hypothèse se vérifie, le successeur de M. Mitterrand sera soit M. Barre soit M. Fabius et, plus vraisemblablement d'abord M. Barre, au bénéfice de l'âge, puis M. Fabius. Ce serait la fin des dynasties républicaines, remplacées par les commis apatrides de l'Internationale des grandes affaires.

    Quoi qu'il en soit, de ces supputations, une chose est certaine. Le capitalisme financier n'a cessé de compromettre le progrès technique. Il l'a brisé net, à l'aube des temps modernes, il aurait recommencé à la fin du XIXe siècle, sans les artisans de génie qui maîtrisèrent le moteur à explosion. Il a entravé la troisième révolution industrielle en prêtant à tout va au tiers monde. L'argent n'a cessé d'être gaspillé et néanmoins l'appareil bancaire est indispensable pour la collecte des capitaux et leur distribution. Les socialistes se sont imaginés qu'il suffisait de nationaliser le crédit afin qu'il serve à la modernisation de l'industrie. Le seul fait qu'ils ne pouvaient toucher aux banques étrangères rendait vaine l'entreprise. L'intention était bonne, le moyen mauvais.

    Cependant, la nationalisation du crédit peut se révéler une opération fort utile. Tout dépendra de la manière dont on dénationalisera. Si l'on saisit l'occasion de subordonner le capitalisme financier au capitalisme industriel, le capital argent au capital machines, il conviendra de lier les banques aux régions et aux professions. Les actions mises en circulation ne pourront être achetées ou échangées qu'à l'intérieur de la région ou de la profession, qui auront reçu la direction d'une banque d'investissements. M. Chevènement, qui a parfois de bonnes idées, avait pensé à une banque d'investissements mais il la concevait au plan national. Ce qui supposait des structures trop lourdes et surtout dirigées de Paris, technocratiquement. Dans ce domaine, il faut décentraliser ni trop ni trop peu.

    Il convient, en effet, de prendre conscience de la véritable nature de la crise. Les socialistes, paradoxalement, ont fini par la découvrir. L'économie française n'a pas fait à temps l'effort de modernisation qui s'imposait. L'argument vaut sans doute contre M. Giscard d'Estaing mais il se retourne aussi bien contre eux. N'ont-ils pas, quand ils se trouvaient dans l'opposition, combattu les timides tentatives de restructuration industrielle, que tentaient les gouvernements Chirac et Barre ? Si ceux-ci se sont montrés trop timides ce fut, pour une part, parce qu'ils craignaient des troubles sociaux, déclenchés par la C.G.T. et la C.F.D.T., avec l'appui de la gauche, alors unie. Il n'en est pas moins vrai que les banques n'ont pas fait leur métier, qu'elles fussent nationalisées ou privées, elles se sont révélées incapables de gérer le long terme. Il importe donc de modifier non pas la structure juridique, de peu d'importance, mais le mode de gestion.

    Le véritable péché mortel de M. Giscard fut d'attribuer la crise à un accident, les deux « chocs pétroliers ». Il semblait ignorer que le Japon, plus dépendant encore que nous des émirats arabes, s'en tirait sans vrais dommages. La crise n'était pas conjoncturelle comme il le croyait, liée à des circonstances fortuites, mais structurelles. La troisième révolution technologique et l'arrivée sur le marché de nouveaux concurrents exigeaient la transformation de nos structures industrielles. D'où la nécessité du démantèlement de certains secteurs, comme la sidérurgie ou les chantiers navals que nous ne soutenions qu'à coup de subventions ruineuses et d'énormes investissements dans la recherche, pour la modernisation des équipements, pour la formation des hommes. Ce qui supposait des licenciements, une baisse générale du niveau de vie, la libération des prix, une réforme de l'enseignement, une politique rigoureuse de l'immigration.

    Rien ne fut fait durant le septennat de M. Giscard d'Estaing et, pendant deux ans, les socialistes firent l'inverse de ce qu'il fallait. Cependant si lourdes que fussent leurs responsabilités, elles ne sauraient dissimuler que l'erreur fatale vient de beaucoup plus loin. Plutôt que d'automatiser notre industrie, le patronat, public ou privé, jugea plus rentable d'attirer des immigrés, par de belles promesses, parfois par des procédés qui rappellent la « presse », en usage autrefois dans la marine. On améliora encore la rationalisation du travail afin qu'il puisse être exécuté par des ouvriers qui n'avaient pas même besoin d'apprendre notre langue. Cette main-d’œuvre que l'on espérait docile, peu coûteuse n'exigeait que de faibles investissements et l'accélération des cadences, aux limites du supportable, permettait des gains de productivité encore que compensés par la médiocre finition des produits qui imposait d'en mettre une partie au rebut ou, en tous cas, d'en dissimuler les malfaçons.   A suivre  (A venir : La machine contre l'homme - machine).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XII]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous entamons ici la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    L'ÂGE DU CHARBON ET DE L'ACIER

    La seconde révolution industrielle ne démarrera qu'à la fin du XVIle siècle. Elle se produira en Grande-Bretagne, pays qui possédait déjà, au Moyen-Age, une certaine avance technologique. Trois facteurs favorables se conjuguèrent : une révolution agricole, l'expansion coloniale, l'existence d'une main-d’œuvre abondante et peu qualifiée.

    a) Toute révolution industrielle, nous l'avons constaté au Moyen-Age, suppose au préalable une révolution agricole. Celle-ci se heurtait à la résistance des communautés villageoises qui ne fut brisée, en France, qu'en 1789. Elle l'avait été un siècle plus tôt en Angleterre. Les grands propriétaires, maîtres du Parlement, s'étaient emparés, grâce au système des enclosures, des biens communaux, condamnant à la mendicité les paysans pauvres qui furent parqués dans des workhouses, réserves de main-d’œuvre quasi gratuite. Afin de mettre leurs terres en valeur les grands propriétaires ont besoin d'outils en fer (charrues, herses, matériel de drainage, etc.…) ce qui stimule la métallurgie.

    b) Les Anglais arrachent aux Hollandais le marché chinois, l'indien aux Français. Ce qui procure des débouchés considérables aux cotonnades de mauvaise qualité. Paradoxalement, la misère des paysans anglais dépossédés, que l'on ne peut tout de même pas laisser nus, ouvre un autre marché. Il faut beaucoup de malheureux pour développer une production de masse. La France n'en a pas assez. La relative aisance de sa paysannerie, qui frappe les voyageurs anglais, retarde l'essor d'une grande industrie textile.

    c) Autre paradoxe : la France possède une classe ouvrière extrêmement qualifiée, qui profite du rayonnement culturel de la nation, puisque l'artisanat d'art travaille pour l'exportation. Par contre la Grande-Bretagne peut puiser dans les workhouses la main-d’œuvre médiocre mais bon marché, dont a besoin son industrie textile. En 1789, les deux pays sont également riches, mais la puissance économique de la France tient à la qualité de ses produits, celle de la Grande-Bretagne à la quantité des siens, vendus à faible prix. Notre pays n'en a pas moins amorcé sa révolution industrielle, surtout grâce à de grands seigneurs qui mettent en valeur leurs forêts en construisant des usines métallurgiques. La France manque de charbon. Par contre, elle dispose de beaucoup de bois. La Révolution française puis les guerres de l'Empire, se révèleront désastreuses, au plan économique, frappant le pays au moment où il commençait à combler son retard, grâce au débauchage de techniciens anglais. La ruine de notre artisanat d'art, la mort, sur les champs de bataille de l'Europe de notre jeunesse allaient ruiner la prépondérance de la France pour le seul profit de la Grande-Bretagne.

    Quoi qu'il en soit, la révolution industrielle ne devra rien, du moins dans sa période de démarrage, au capitalisme financier. Elle sera l'œuvre d'artisans qui tentent de satisfaire la demande d'outils en fer et de textiles de basse qualité. Il leur suffit de faibles capitaux, du moins au départ. Les premières entreprises de construction de machines rassemblent au plus une douzaine d'ouvriers. Un artisan a besoin pour s'installer d'un investissement de trente livres par travailleur dans la métallurgie, vingt-cinq seulement pour une filature. Un ménage réunit assez facilement trois cents livres en faisant appel à sa parentèle. Cependant la compétition est vive. Si les profits sont considérables, du moins dans les commencements, il faut pour développer l'entreprise acquérir un outillage de plus en plus coûteux. Seuls survivront les patrons impitoyables pour eux-mêmes comme pour leur personnel. Une gestion ascétique, au bout d'un certain temps, ne suffira plus. Il faudra emprunter. Le capitalisme financier pourra mettre la main sur les entreprises qui marchent, au besoin en les acculant à la faillite afin de racheter, à petit prix, les actifs.

    D'ailleurs le capitalisme financier ne s'intéresse guère à l'industrie. Il est remarquable qu'en 1872, quand un commis du « Crédit Lyonnais », Quisart, enquête à Grenoble pour monter une agence, il rencontre tous les notables à l'exception des industriels. En effet, l'industrie suppose des immobilisations de capitaux, et la banque exige qu'ils circulent rapidement pour augmenter ses profits. Le capitalisme financier draine l'argent des épargnants au profit d'emprunts d'Etat (les emprunts russes et ottomans furent les plus rentables pour les banquiers, les plus funestes pour les épargnants).

    Il ne s'engage qu'avec répugnance dans de grandes entreprises, comme la construction des chemins de fer et parfois — ce fut le cas pour les Rothschild — après avoir longtemps tergiversé. Il ne le fait qu'après s'être assuré que l'Etat prendrait les risques à sa charge et lui laisserait les profits.

    A la fin du XIXe siècle, la seconde révolution industrielle est à bout de souffle. Une crise très longue et dure commence en 1873, l'économie souffre d'une maladie de langueur, venue des Etats-Unis. Ainsi que l'écrit un observateur lucide, P. Leroy-Beaulieu dans « La Revue des deux mondes » du 15 mars 1879, les pays industrialisés sont entrés dans « une période plus difficile de richesse à peu près stationnaire, dans laquelle le mouvement progressif de la période précédente se ralentit au point de paraître complètement arrêté ». A un siècle de distance, que ce langage paraît actuel ! Un énorme krach bancaire, celui de la banque catholique et royaliste, « l'Union Générale » se produit en janvier 1882, ruinant la France traditionnelle — événement oublié mais finalement aussi grave que l'affaire Dreyfus, provoqué par certaines imprudences qu'exploitèrent les banques protestantes et juives. Le krach privera la droite des moyens financiers d'un combat politique efficace. En fait tout l'appareil bancaire est menacé par la banqueroute ottomane de 1875 et seules survivent les banques qui restreignent impitoyablement le crédit.

    L'essor industriel paraît bloqué. L'esprit « fin de siècle », marqué par le pessimisme des « décadents », exprime un sentiment général de désarroi. Cependant deux inventions, le « système Taylor », qui permet, grâce à une division du travail plus poussée d'accroître la productivité et surtout le moteur à explosion, qui valorise une forme d'énergie connue depuis longtemps, le pétrole. Au départ, les fabricants d'automobiles ou d'avions restent des artisans. Pas davantage que leurs prédécesseurs du XVIIIe siècle, ils n'ont besoin de concours bancaires. Les ressources financières d'une famille aisée, les Renault, ou d'une vieille entreprise familiale qui trouve l'occasion de diversifier sa production, Peugeot, suffisent. Les qualités de gestionnaire et la capacité d'innovation font le reste. Citroën, qui s'était placé sous la dépendance des banques, sera éliminé de son entreprise, Louis Renault, par contre conservera la quasi-totalité du capital entre ses mains. Il est vrai qu'on lui fera payer très cher, en 1944, son esprit d'indépendance. Quelques réussites ne sauraient faire oublier les échecs. Dans l'aviation comme dans l'automobile le nombre de faillites sera considérable.

    De nos jours, l'aventure de l'informatique renouvelle le processus. Quelques jeunes gens doués se lancent dans la création d'une entreprise. Les bénéfices, dans un premier temps, sont considérables mais la nécessité de trouver des capitaux, toujours plus importants, pour développer l'affaire, conduit soit à l'absorption par un concurrent plus puissant soit à la disparition pure et simple, au premier faux pas. Néanmoins les frais de recherche tendent à devenir si lourds qu'en dehors de quelques multinationales seuls les Etats ont les moyens de les consentir et encore, d'ordinaire, en fonction d'objectifs militaires plutôt qu'économiques. Sans la bombe atomique il n'y aurait jamais eu de nucléaire civil. Les Etats Unis, ce modèle du libéralisme, n'ont pu se lancer à la conquête de l'espace qu'en créant un organisme fédéral, la NASA.

    Les chocs pétroliers, qui auraient dû nous alerter, sur la nécessité de pousser les feux, afin de moderniser nos équipements furent l'occasion pour le capitalisme financier de « recycler » les pétrodollars. La suppression, à partir d'août 1981, des taux de changes fixes, lorsque Nixon eut mis fin à la convertibilité des dollars en or ainsi que la progression des taux d'intérêts fournissaient de trop belles occasions de profit. Des banques se mirent à prêter à tout va, surtout à partir de 1978. Des pays comme le Brésil, le Mexique, la Pologne s'endettèrent pour s'équiper à crédit. Politique suicidaire, encouragée par certains gouvernements et d'abord le nôtre. Il ne se passait pas de mois sans que M. Giscard d'Estaing ne se félicite des « abuleux contrats » que la France venait de signer. Bientôt le système bancaire sera conduit à prêter de l'argent aux Etats pour qu'ils remboursent non le capital mais les intérêts.

    Les divers pays, industrialisés ou en voie de développement, sont frappés du même mal. Tous vivent au-dessus de leurs moyens. Le manque de capitaux a été masqué, de 1969 à 1980, par la création, ex-nihilo, de signes monétaires. Les réserves monétaires mondiales furent multipliées par douze, plus en onze ans qu'elles ne le furent depuis Adam et Eve. D'où une inflation galopante, qui avait le mérite d'annuler les dettes des débiteurs. On ne pouvait en sortir que par la récession, avec les risques qu'elle comporte, montée rapide du chômage, baisse du niveau de vie, ralentissement de la croissance et, dans les pays en voie de développement, augmentation du prix des denrées de première nécessité, ce qui entraîne des révoltes populaires.

    Pour la première fois depuis 1914, les Etats-Unis se trouvent débiteurs. Les pays de l'O.P.E.P. voient fondre leurs pétrodollars, et déjà le Nigeria est en état de faillite. On doit se demander, d'ailleurs, quand on considère le cas du Mexique si la découverte de gisements de pétrole ne constitue pas, pour un pays, une malédiction. On a frôlé en 1982 la catastrophe. Le Fonds Monétaire International, la banque mondiale, les autorités monétaires américaines ont uni leurs efforts pour éviter des faillites cumulatives qui auraient cassé le système. N'empêche que le Brésil, qui, au prix d'une politique d'austérité devenue insupportable, parvint à rétablir l'équilibre de sa balance commerciale et même à dégager un excédent n'assure toujours pas le service d'une dette fabuleuse de 90 milliards de dollars. Evitera-t-on le krach comme le croit M. Barre ? Les raisons qu'il donne, pour justifier son optimisme, font froid dans le dos. Selon lui, nous vivrions dans « un monde keynésien » où les débiteurs exercent sur les prêteurs un chantage efficace. « La déflation n'est plus possible, les gens ne la supporteraient pas... On s'arrangera pour qu'il n'y ait pas de drame, quitte à faire plus d’inflation ». Autrement dit, pour M. Barre, les faux monnayeurs nous sauveront du krach. Et si le dollar s'effondrait brutalement ? Nous sommes à la merci d'un accident banal. Les boursiers jouent avec le feu, surtout ceux de Wall Street, où l'on spécule non sur des valeurs mais sur l'option que l'on prend sur elles en vue d'une O.P.A. L'on achète et l'on vend du vent.

    Les Japonais ont témoigné d'une louable prudence en maintenant le yen de façon artificielle au-dessous de son cours normal. Eux ne se laissent pas prendre au mythe de la monnaie forte alors que notre ministre des Finances se réjouit que le franc soit surévalué d'au moins 6 à 7 % par rapport au mark. Mais surtout le système bancaire japonais dépend des grands groupes industriels. Ils le contrôlent, avec l'aide discrète de l'Etat, afin que les investissements se dirigent, en priorité, vers les secteurs les plus favorables à la croissance économique. Au Japon, il est vrai les salaires restent faibles, même s'il arrive que les primes versées en fonction des résultats de l'entreprise, le doublent les bonnes années, l'on prend peu de vacances, les aides sociales sont distribuées avec parcimonie.    A suivre  (A venir : La machine contre l'homme - machine).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [XI]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. Nous entamons ici la 2ème partie de cette étude. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg2ème partie : Une révolution copernicienne 

    Depuis 1950, sans qu'elle s'en doute l'humanité est entrée, timidement bien sûr, dans le troisième millénaire. Pour autant que l'an 2000 symbolise, dans l'imaginaire collectif, une date-butoir, il est derrière nous, non devant. Nos Diafoirus, encore qu'ils ne cessent dans leurs discours d'évoquer la révolution industrielle continuent de raisonner comme si nous vivions en 1848, où, pour les plus hardis, en 1929. Ils cherchent dans un passé proche mais révolu des exemples et des recettes. Faute de perspectives historiques, ils se rendent incapables de comprendre ce qui s'enfante sous leurs yeux.

    LE DÉCOLLAGE TECHNOLOGIQUE DE L'OCCIDENT SE PRODUIT AU MOYEN-ÂGE

    Sans remonter au néolithique, l'Occident a connu deux révolutions industrielles avant la nôtre, au XIe et au XVIIIe siècle. Leur étude peut nous instruire. En effet elles ont évolué de la même manière, la phase de démarrage s'amorce par un développement rapide de la production agricole avec, pour conséquence obligée, une croissance démographique. Sa population, qui n'est plus décimée par la famine et résiste mieux à la maladie, s'accroît. De ce point de vue, le XIe siècle ressemble plus qu'il ne semble au XVIIIe. L'essor de l'agriculture entraîne celui de la métallurgie. Les innovations techniques sont l'œuvre de forgerons de village : les artisans médiévaux inventent le soc, le coutre, le versoir, couverts de métal. Des haches plus solides permettent à des « ministériaux », véritables chefs d'entreprise, de conduire le défrichage, pour le compte des abbayes ou des seigneurs, prodigieuse aventure, qui préfigure la conquête de l'Ouest par les Américains. Le continent européen se couvre de cultures.

    Mais surtout au XIe siècle comme au XVIIIe, les ressources énergétiques sont beaucoup mieux exploitées. L'Europe multiplie les moulins à eau puis à vent. L'on construit même des usines marémotrices. Le charbon est déjà utilisé, même si l'on ne fore encore que superficiellement, les puits ne dépassant pas quinze mètres. Ainsi en 1325 un navire arrive à Pontoise, chargé de charbon de Newcastle et repart pour l'Angleterre avec une cargaison de blé. L'usage du harnais, ignoré de l'antiquité, permet de mieux utiliser l'énergie animale, facilitant labours et transports. L'on est bien en présence d'une révolution industrielle puisque celle-ci se manifeste par la multiplication de la quantité d'énergie disponible. D'ailleurs la production en série, autre caractéristique de la révolution industrielle, apparaît. Quand il partira pour la croisade, Richard Cœur de Lion fera fabriquer cinquante mille fers à cheval.

    Comme au XIXe siècle toujours, le textile sera à l'origine de l'essor industriel et pour la même raison. Une paysannerie mieux nourrie, disposant d'un surcroît de récoltes qu'elle vend, plus nombreuse aussi, représente un marché et réciproquement la production de masse, qui se développe, lui fournit de nouveaux débouchés, la laine, en particulier. D'où l'amélioration des races de moutons. Mais rien n'aurait été possible sans une avant-garde, qui jouera le rôle qu'exerceront au XIXe siècle ces fils d'artisans ruraux, partis à la ville, dont le dynamisme social se mettra au service du machinisme. Certes, les motifs sont bien différents. Les cisterciens ne cherchent pas la réussite mondaine. Ils la fuient. Soucieux de dépouillement évangélique, de solitude et de silence, ils s'enfoncent au cœur des massifs forestiers. Ils défrichent et, pour survivre, innovent. L'Europe leur doit ses grands vignobles, à commencer par le célèbre Clos Vougeot. L'abbaye allemande d'Eberbach envoyait par bateaux 215.000 litres de vin aux détaillants. Agriculteurs, les moines sont aussi métallurgistes. Leurs forges, équipées de marteaux hydrauliques devenaient des usines. On s'en rend compte à Royaumont.

    Au XVe siècle, l'Europe dispose de ressources énergétiques cent fois supérieures à celles de la Rome antique. Les deux industries de base, métallurgie et textile, ont atteint un niveau technique qu’elles ne dépasseront que dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Les soufflets hydrauliques, destinés à activer la combustion, apparus en 1323, permettent la construction de hauts fourneaux. Vers 1380 la fonte est découverte, les métallurgistes savent fabriquer le fil d'acier, mais aussi des canons. Ils multiplient les machines (la pompe aspirante et foulante, foreuses, aléseuses, système bielle, manivelle) tout comme les objets les plus usuels (l'aiguille d'acier, les clous et les boulons).

    Le textile évolue tout aussi vite. Au XIIe siècle se généralise en Flandre et en Champagne le métier horizontal à pédale, qui remplace le vieux métier vertical des gynécées. Mise en action par deux personnes, cette machine permet de fabriquer des pièces d'étoffes beaucoup plus larges et surtout de qualité constante. Outil de professionnels, elle quintuple la productivité. Le moulin à foulon, qui remplace les hommes, ce qui provoquera d'ailleurs des émeutes ouvrières, fonctionne grâce à l'énergie hydraulique. Le rouet à pédale (vers 1380) qui améliore le simple rouet apparu au siècle précédent, puis le fuseau à ailettes sont autant d'améliorations qui permettent aux fileurs de rattraper les tisserands. Dans la Gênes du XVe siècle, nous constatons l'existence d'un capitalisme industriel qui est assurément très dispersé. Cela tient aux sources d'énergie : les forges, les tissages, les papeteries sont liées aux moulins à eau. D'où une multitude de petites unités de production, encore que certaines emploient plusieurs centaines de travailleurs. Que l'on ne s'y trompe pas néanmoins, le stade de l'artisanat est dépassé depuis longtemps. Un même propriétaire possède, seul ou en commandite, de nombreux moulins ou plusieurs forges. Au demeurant, les petits entrepreneurs travaillent d'ordinaire, en sous-traitance. En fait, l'industrie génoise est dominée par un capitalisme financier qui a su forger les techniques bancaires (lettre de change, chèque, dépôts) et juridiques, que le XIXe siècle se contentera d'affiner et de généraliser. Le capitalisme, qu'ignorait le monde antique, naît au Moyen-Age et l'Eglise, quoi qu'on en ait dit, n'y fait pas obstacle. La notion de juste prix qu'elle défend s'oppose aux coalitions et aux monopoles, qui entravent la libre concurrence. Par l'idéal ascétique des cisterciens, qui annonce celui des entrepreneurs du XIXe siècle, elle s'est placée à l'avant-garde du progrès technologique. L'invention de l'horloge mécanique est-elle due, comme le prétendait Mumford, aux bénédictins ? Sans doute pas. Mais comment ne pas l'approuver quand il affirme que « la machine-clé de l'âge industriel moderne, ce n'est pas la machine à vapeur, c'est l'horloge... Permettant la détermination des quantités exactes d'énergie (donc la standardisation) l'action automatique et finalement son propre produit, un temps exact, l'horloge a été la première machine de l'époque moderne ». Le temps devient une quantité et l'automatisme commande à l'activité des hommes.

    La première révolution industrielle est close au XVème siècle. Certes, le développement technologique continue, mais uniquement en fonction des nécessités de la guerre. La dernière grande invention médiévale, les caractères d'imprimerie mobiles, apparaît vers 1445. Elle sera améliorée, mais le principe est acquis. Après, plus rien, ou presque, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Ce n'est pas faute d'inventeurs. Ainsi Vaucanson. Cependant la première découverte significative, dans le domaine du tissage, la navette volante de John Kay, date de 1743 et dans celui de la métallurgie le procédé du puddlage d'Henri Cort, est breveté en 1784. Le marteau-pilon, connu du Moyen-Age et le haut fourneau se développent sans doute, mais il faudra la machine à vapeur de Watt (1769) pour que s'impose une source nouvelle d'énergie qui remplace le moulin. Que l'on ne m'oppose pas Léonard de Vinci. Il ne fait que continuer Villard de Honnecourt, prodigieux ingénieur, qui vivait vers 1250, qui nous a permis de connaître l'existence de la première machine automatique, la scie hydraulique, « une scie qui scie d'elle-même » écrit-il sous son dessin. Son album, conservé à la bibliothèque nationale, resté pratiquement inconnu des Français, encore que publié en fac-similé en 1858, prouve que Vinci perpétue une lignée, dont il est l'ultime représentant.

    Une révolution technologique peut donc connaître trois siècles d'interruption. Les marxistes et les libéraux cachent soigneusement la vérité sur le Moyen-Age parce que ce fait dément leur conception d'un progrès, né du « siècle des lumières », et destiné à se poursuivre indéfiniment. Or, ce hiatus gênant permet d'éclairer ce que Rostow nomme la « maturité » de la société industrielle, puisque le XVe siècle fournit le précédent dont nous avions besoin. Bien sûr, la guerre de cent ans, la peste noire, les guerres de religion ont brisé l'élan démographique, qui porte l'Occident depuis le VIe siècle et qui ne reprendra qu'au XVIIIe. Le pessimisme, dont le protestantisme n'est que l'une des manifestations, obscurcit la confiance du Moyen-Age dans la nature. La « renaissance » du XVIe siècle fut, en réalité, une régression, le retour à l'idéal antique. Tout cela joue, sans doute mais la Gênes que décrit Heers, est prospère. Elle donne tous les signes d'une apparente vitalité, et pourtant nous y découvrons la cause véritable du déclin.

    Peu à peu, le capitalisme industriel et le capitalisme marchand se voient soumis au capitalisme financier. L'entrepreneur, qu'il soit producteur ou marchand doit subir la loi du banquier qui décide souverainement, en fonction du profit à court terme. Les investissements dont la rentabilité n'est pas assurée dans l'immédiat, sont écartés. Refusant le risque, le capitalisme bancaire, du moment qu'il domine l'appareil de production élimine l'innovation. Ce sera l'Etat, avec Richelieu puis Colbert, qui tentera de se substituer aux entrepreneurs défaillants mais avec des résultats nécessairement limités. A un moment de crise due aux épidémies, aux guerres et aux disputes théologiques, l'industrie s'est trouvée stérilisée, incapable de réagir et les inventeurs, faute de support économique se sont mis à rêver comme Vinci et non plus à perfectionner l'acquis.   A suivre  (A venir : L'age du charbon et de l'acier).

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [X]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse 

    Démos désintégré

    Les gouvernements de droite n'ont pas fabriqué la plèbe moderne pour le plaisir. L'imprévoyance a eu sa part, nous venons de le constater à propos de la dévalorisation du métier d'instituteur. Néanmoins, ainsi que l'histoire en fournit bien des exemples, la cause principale doit être recherchée dans une erreur intellectuelle, c'est-à-dire dans des prémisses justes dont on a tiré des conclusions fausses. Les technocrates, qui nous gouvernent, n'ignoraient pas que l'automation, un jour ou l'autre réduirait le nombre des emplois dans l'industrie. Un économiste australien Colin Clark, dont les travaux furent vulgarisés, en France, par Jean Fourastié a divisé les activités humaines en trois secteurs, primaire (agriculture), secondaire (industrie), tertiaire (commerce, administration, artisanat). Cette classification désormais universellement acceptée, implique, par le choix des termes, une loi : la main d'œuvre passe du primaire au secondaire puis du secondaire au tertiaire. Chassée des champs, par les progrès de l'agronomie, elle glisse vers l'industrie. A son tour, le progrès technologique la chasse de l'industrie et la contraint à se réfugier dans le tertiaire. Les technocrates en tirèrent la conclusion qu'il convenait de créer, fut-ce artificiellement, des emplois dans l'administration et le commerce.

    La loi de Clark s'est incontestablement vérifiée mais elle a été mal interprétée. On a fait du « tertiaire » un fourre-tout, où l'on a rangé ce qui ne relevait ni de l'agriculture ni de l'industrie. Pourtant Clark avait donné une définition précise du tertiaire : c'est le secteur dont la productivité ne peut augmenter que faiblement. il donnait l'exemple du coiffeur, qui ne coupe pas les cheveux plus vite aujourd'hui qu'au temps de Jules César. Ce qui est exact, dans le cas du coiffeur ne s'applique pas à l'administration et au commerce où la rationalisation du travail (le libre-service) ou l'automation (la bureautique) réduisent les possibilités de création d'emplois, dans un premier temps et en suppriment, dans un second. Ce n'est donc pas Clark qu'il convient d'incriminer. Il avait vu juste. Effectivement pour lutter contre le chômage, il importe de développer la production de biens qualificatifs, de fabrication artisanale ou semi-industrielle. L'erreur consiste à confondre secteur secondaire et industrie, alors qu'il s'agit d'une classification fondée sur la progression de la productivité, lente mais continue dans le primaire, rapide dans le secondaire, quasi-nulle dans le tertiaire. Assurément l'administration et le commerce, jusqu'au milieu du XXe siècle, appartenaient au secteur tertiaire. Ce n'est plus le cas. La productivité au moins potentielle s'est brutalement accélérée avec l'apparition des « grandes surfaces » dans le commerce puis l'application de l'informatique aux activités de gestion.

    En d'autres termes, l'on s'est trompé de tertiaire, dirigeant les jeunes vers des emplois de manœuvres aux écritures. Les illusions de la prospérité favorisant le laxisme, on en a même créé beaucoup plus qu'il n'en aurait fallu, en s'imaginant que les gains de productivité de l'industrie permettraient de financer, par l'impôt, la subsistance et les distractions, panem et circenses, d'une plèbe moderne pléthorique. C'était oublier que ces gains de productivité avaient un coût. Ils exigeaient d'énormes investissements que des entreprises, écrasées sous les charges sociales, la taxe professionnelle et l'impôt sur les bénéfices ne purent engager qu'en s'endettant. Les frais financiers, les intérêts qu'il fallait verser finirent par devenir si importants que non seulement les entreprises cessèrent d'investir mais qu'elles accumulèrent les pertes.

    L'on a détourné les jeunes Français de l'industrie, qui les aurait attirés si l'on s'était engagé à l'exemple des Japonais dans la voie de l'automation, en les remplaçant par des immigrés que l'on pourrait toujours renvoyer chez eux, du moins le croyait-on, quand les emplois industriels devraient être supprimés. Alors qu'il aurait fallu développer l'enseignement technique, lui fournir des enseignants de haute qualité et un outillage moderne afin de diriger le plus grand nombre des jeunes vers les métiers d'avenir, électronique et production de biens qualitatifs, on a préféré favoriser une pseudo démocratisation de notre système scolaire. 80 % des ouvriers japonais ont le niveau du baccalauréat. Nous avons fait de nos bacheliers des manœuvres aux écritures et maintenant l'on nous explique que rien ne vaut, pour manipuler un ordinateur, un illettré. Ce qui est idiot mais significatif d'une idéologie « médiocratique » pour plèbe moderne.

    Les responsabilités de l'Etablissement se révèlent donc écrasantes. Les gouvernements qui se succédèrent durant vingt-trois ans, permirent, faute de sélection, la croissance trop rapide du nombre des étudiants. Ils livrèrent les enfants à des maîtres ignares et laissèrent les fonctionnaires du ministère de l'éducation nationale imposer des pédagogies aberrantes, si bien qu'un élève sur cinq sort du primaire sans savoir lire de façon courante. Sous prétexte de démocratiser l'enseignement, ils fabriquèrent, à la chaîne, de futurs chômeurs. Ayant provoqué l'émergence d'un prolétariat intellectuel et d’une plèbe de manœuvres aux écritures, ils capitulèrent devant la révolution de 1968, dont M. Giscard d'Estaing imposa le programme de destruction de l'école et de la famille.

    Ils en eurent la conséquence. En 1981 le prolétariat intellectuel prit le pouvoir. Les deux années de délire institutionnel qui suivirent achevèrent de plonger la France dans la récession. Pour échapper au désastre le gouvernement socialiste dut faire le contraire de ce qu'il avait promis. Il faut reconnaître qu'il s'est engagé, timidement sans doute et de mauvais cœur, dans la bonne voie : suppression de l'indexation des salaires et des prix, réduction des impôts, restauration de l'élitisme en matière d'enseignement, retour à l'apprentissage des mécanismes élémentaires de la lecture, de l'écriture et du calcul. Ce qui reste très insuffisant mais comparé au bilan catastrophique de la droite se révèle positif. Encore qu'il n'ait pas osé s'attaquer aux intérêts de classe du prolétariat intellectuel, ce qui se serait révélé suicidaire, il l'a mécontenté. Il risque d'en supporter les conséquences, lors des élections de 1986 mais il compte récolter les bénéfices de son retournement dans quelques années. Paradoxalement il recherche en effet les suffrages du peuple travailleur, alors que M. Giscard d'Estaing rêvait de s'attacher ceux du peuple fainéant.

    La droite et la gauche, en effet, ne s'opposent plus idéologiquement mais sociologiquement. Le peuple fainéant vote, dans l'ensemble pour la gauche, le peuple travailleur pour la droite. Il s'agit donc pour chaque camp d'essayer de séduire la clientèle du camp adverse, sans perdre la sienne. Le jeu ne va pas sans risques. Pour avoir courtisé de trop près le prolétariat intellectuel, M. Giscard a perdu une partie de son électorat qui, socialiste pour socialiste, a préféré celui qui se présentait à visage découvert. Les socialistes s'exposent à la même mésaventure. Du moins n'avaient-ils pas le choix. A pratiquer plus longtemps l'idéologie autogestionnaire, ils auraient été engloutis, sans doute pour longtemps, dans le naufrage économique de la nation.

    Sans doute faudrait-il introduire des nuances. Une majorité d'ouvriers d'usine vote à gauche. On ne saurait l'assimiler au peuple fainéant, encore qu'elle en partage la principale revendication, gagner plus en travaillant moins. Le poids de la tradition joue et d'ailleurs les ouvriers d'usine portent leurs suffrages au parti communiste plutôt qu'au parti socialiste, beaucoup plus soumis au prolétariat intellectuel. D'autres influences viennent brouiller le jeu politique. Ainsi dans l'ouest, la frontière entre la droite et la gauche n'a guère varié depuis la Révolution Française, encore que le clergé, en changeant de camp, ait emmené avec lui une partie de ses ouailles. Tout est affaire de proportions. Nul ne contestera qu'on trouve davantage d'instituteurs que d'entrepreneurs à gauche et réciproquement. Il est plus intéressant encore de constater que la constitution du nouveau parti socialiste, au congrès d'Epinay, en 1972, coïncide avec l'émergence de la plèbe moderne. Nous sommes en présence d'un parti de classe au sens le plus prosaïque du terme, le fidéicommis des intérêts de sa clientèle électorale. Réduction du temps de travail, embauche de deux cent mille fonctionnaires inutiles, pseudo décentralisation, qui aboutit à créer dans les régions, les départements et les communes une bureaucratisation galopante, toutes ces mesures tendaient à satisfaire les appétits de la France fainéante.

    Dans un premier temps, l'Etablissement s'est senti menacé. Il voulait bien laisser des miettes à la plèbe, non partager le pouvoir. Les socialistes lui firent la part belle. En période de crise économique, la voracité des prolétaires intellectuels et des manœuvres aux écritures devenait suicidaire. Le parti socialiste devait composer. Deux hommes représentaient l'Etablissement en son sein, Rocard et Fabius. Ce fut Fabius que Mitterrand chargea du « recentrage », opération classique qui consiste à « gouverner au centre » selon le vœu de M. Giscard d'Estaing. L'Etablissement, comme l'a démontré Beau de Loménie, a toujours craint un pouvoir fort, de droite ou de gauche. Il préfère les jeux subtils de l'alternance du centre droit et du centre gauche. Certes, il s'est accommodé du général De Gaulle dans la mesure où celui-ci, persuadé que l'intendance suivrait, se désintéressait des grands intérêts, dédain dont ils tirèrent tout le profit désirable. Cependant dès que l'Etablissement se libéra du gaullisme, il n'eut de cesse, de reconstituer un centre droit en espérant que la « décrispation » conduirait le parti socialiste à dériver vers le centre gauche, espérance déçue sur le moment mais qui a fini par se réaliser, car elle est dans la logique du système. Tout se passe comme si M. Mitterrand avait eu pour mission de convaincre la plèbe moderne que seul un compromis avec l'Etablissement sauverait ses « droits acquis ».

    Nous sommes en présence d'un phénomène de désintégration de la démocratie. Celle-ci ne pouvait survivre que si elle donnait l'impression d'être capable d'instaurer un pouvoir fort, à la mesure des périls, des enjeux. La crainte que suscite, même chez certains socialistes la nouvelle loi électorale est symptomatique. La constitution de la Ve République camouflait la réalité. Les Français ne se rendaient pas compte que le Roi non seulement était nu mais qu'il était dévoré vivant par les parasites, les uns très gros, peu nombreux, d'autres minuscules et innombrables. Désormais les parasites vont négocier, au grand jour, le partage de la sueur et du sang du peuple. Peut-être les citoyens découvriront-ils pourquoi la nation s'engage sur la voie du déclin.    A suivre  (A venir : 2ème partie : Une révolution copernicienne)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IX]

    Au centre Daniel Cohn-Bendit

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse 

    Mai 68 : la révolution du prolétariat intellectuel

    Une révolution s'est produite, en mai 68 dont les acteurs eux-mêmes n'ont pas mesuré la portée. Elle a discrédité le travail, en même temps que la famille et la patrie, transmutation de toutes les valeurs dont les conséquences ne pouvaient apparaître que progressivement. Les barricades qui ont tant effrayé le peuple travailleur ne relevaient que du théâtre. Sociodrame, a-t-on dit. Sans doute mais surtout entrée bruyante sur la scène de l'histoire du prolétariat intellectuel, nouvelle classe révolutionnaire qui se substituait au vieux prolétariat ouvrier, en voie de désagrégation. Renault refusa d'ailleurs la main tendue par la Sorbonne, profitant de l'occasion pour obtenir les augmentations de salaire, qui lui permettaient de jouir des délices de cette société de consommation, contestée par les émeutiers.

    Le prolétariat intellectuel avait d'ailleurs les meilleures raisons de s'en prendre à un type de société dont il tenait son existence, une existence malheureuse qu'il reprochait à son géniteur. La révolution de 1968 n'est pas partie par hasard de la faculté des lettres de Nanterre, qui en restera, jusqu'au bout le fer de lance. Alors que les effectifs s'étaient démesurément gonflés, les facultés des lettres n'offraient que peu de débouchés, en dehors de l'enseignement. Elles formaient des Masses de psychologues et de sociologues, qui n'avaient aucun espoir de trouver un emploi. Ce prolétariat intellectuel végétait dans les universités avec pour unique ambition de profiter le plus longtemps possible des avantages matériels de la condition étudiante. Comme dans tout rassemblement d'oisifs, une intense fermentation idéologique agitait les campus, analogue à celui qui se manifestait dans les jardins du Palais Royal, à la veille de la Révolution de 1789. Elle s'alimentait de vagues notions, de mots-fétiches tels qu'aliénation ou impérialisme, résidus d'un enseignement mal digéré. Pendant quelques années la guerre d'Algérie devait fournir un exutoire à la turbulence du prolétariat intellectuel. Défilés, réunions, confection de tracts servaient d'alibis à la paresse. Une fois la guerre d'Algérie terminée, la guerre du Viêt-Nam la remplaça. Quand elle s'acheva à son tour, ce fut le vide, comment le remplir ?

    Faute de cause à défendre, le prolétariat intellectuel entreprit de s'occuper de ses propres intérêts de classe, réclamant la suppression des diplômes, l'abandon des cours magistraux, l'autogestion, toutes revendications destinées à le libérer de la corvée des examens. Plus de sélection. Chaque étudiant devait pouvoir développer librement sa créativité. En 1848 le prolétariat ouvrier avait fait la révolution au nom du droit au travail. En 1968, le prolétariat intellectuel la faisait au nom du droit à la paresse. Il le justifiait en critiquant les besoins artificiels développés par la société de consommation, qui aliénaient le peuple, obligé de s'épuiser, afin de les satisfaire. Les plus naïfs ou les plus sérieux partirent dans les Cévennes, élever des chèvres. L'expérience se révéla décevante. Ils découvrirent que promener un troupeau, cela fatiguait. Les plus nombreux préférèrent passer, un compromis avec le pouvoir politique. Celui-ci, désireux de payer le prix de la paix civile, décida d'abandonner au prolétariat intellectuel deux secteurs, le culturel et le social, où la fainéantise et l'incompétence lui paraissaient peu dommageables.

    images.jpgLes soixante-huitards colonisèrent les maisons de la culture, les centres dramatiques, le cinéma, la télévision. Sous prétexte d'apporter la culture au peuple, ils lui infligèrent des spectacles prétentieux et bavards. D'autres devinrent animateurs de ceci, éducateurs de cela, conseillers d'on ne sait quoi. Les plus doués s'infiltrèrent dans la magistrature, les moins chanceux se résignèrent à devenir instituteurs. Certes l'idéologie gauchiste est bien oubliée mais la révolution de 1968 finalement s'est révélée plus durable que celle de 1848, même si elle risque de tenir moins de place dans les manuels scolaires. Pour la première fois une révolution visait à changer non les structures mais les mentalités. La plupart des objectifs qu'elle s'était fixés furent atteints : libéralisation de l'avortement, divorce par consentement mutuel, reconnaissance du concubinat, aménagement du système fiscal afin de pénaliser les gens mariés. Les Français renoncèrent à épouser et à faire des enfants. La vente libre du ciné-cochon, l'ouverture des sexshops attesta qu'il était désormais interdit d'interdire. Mais surtout la liquidation de l'enseignement fut menée à bien, par une série de ministres, réputés de droite. Il fallut M. Haby pour réaliser le projet du socialiste Langevin et du communiste Wallon, d'école unique, tous les enfants coulés dans le même moule afin que l'idéologie égalitaire puisse triompher.

    La réforme Haby acheva de désarticuler notre système éducatif. Certes, la dérive avait commencé bien avant, lorsque la poussée démographique de l'après-guerre gonfla les effectifs, dans le primaire. Des gouvernements imprévoyants furent contraints d'improviser. Il fallut construire à la hâte des locaux, aux moindres frais. D'où des catastrophes, comme l'incendie du « C.E.G. Pailleron ». Et surtout, le ministère de l'éducation nationale embaucha, comme instituteurs, des bacheliers, sans vocation ni formation, qui choisissaient l'enseignement comme pis-aller, parce qu'il n'exigeait pas de capacités et qu'il procurait de longues vacances. Mal payés, peu considérés, ces instituteurs d'occasion grossirent les rangs du prolétariat intellectuel. Le primaire fut donc rapidement gangréné par l'idéologie soixante-huitarde. Des pédagogies aberrantes permirent la fabrication à la chaîne d'illettrés. Les enfants, versés automatiquement dans le secondaire sous prétexte de démocratiser l'enseignement arrivèrent en sixième sans une suffisante maîtrise de la langue.

    La mise en place du « tronc commun » aggrava le désastre. Les instituteurs, rebaptisés « professeurs d'enseignement général », (P.E.G.) investirent le premier cycle du secondaire. D'où une baisse du niveau des études, des élèves qui, faute d'une formation de base, s'ennuient, des enseignants menacés de dépression nerveuse. L'enseignement technique, qui aurait dû être privilégié, fut le plus sévèrement atteint : locaux délabrés, outillage vétuste, spécialités obsolètes, corps professoral médiocre et, en tous cas, découragé. Chaque année cent mille jeunes sortent de l'école sans la moindre compétence professionnelle, incapables de trouver un emploi. On multiplie, à grands frais, les stages de formation. Les résultats se révélèrent le plus souvent décevants. Des garçons et des filles qui ont, jusqu'à seize et même jusqu'à dix-huit ans, perdu leur temps dans un système scolaire inadapté, ont pris des habitudes de paresse... Mal alphabétisés, comment pourraient-ils devenir électroniciens ? Ils le savent et perdent pied.

    Ceux mêmes qui ont eu la chance d'obtenir un diplôme sont mal préparés à la compétition impitoyable qui, peu à peu, sous l'empire de la nécessité, se rétablit dans les universités. Une sélection sournoise s'introduit. Dans la période de prospérité, ceux qui ne pouvaient faire des études supérieures ou sortaient de l'université sans diplôme sérieux, trouvaient assez facilement un emploi dans le secteur « tertiaire », l'enseignement, la fonction publique, les banques, les assurances. L'Etat, afin d'utiliser cette masse de diplômés sans véritables compétences poussait d'ailleurs le secteur nationalisé à embaucher des « manœuvres aux écritures ». Tout le monde ne pouvait pas devenir animateur culturel, inspecteur du travail ou travailleur social. Le secteur tertiaire semblait destiné à absorber ce surplus. Ainsi se constitua une plèbe moderne d'employés de bureaux, revendicative et aigrie, accomplissant des tâches ennuyeuses et souvent inutiles, d'autant que les sureffectifs favorisaient l'absentéisme et les faibles rendements.

    Encadrée par le prolétariat intellectuel, la plèbe moderne des manœuvres aux écritures a fourni ses troupes au parti socialiste. Elle jalouse le peuple travailleur, le méprise, vit à ses dépens et quand elle se trouve en situation d'entraver la production elle n'en manque pas l'occasion. Deux ou trois millions de français sont ainsi employés à empêcher les autres de travailler. Parfois, elle le fait avec hargne, le plus souvent pour s'occuper et en tous cas justifier ses émoluments. Cette plèbe effraie les gouvernements de droite et de gauche. Elle est nombreuse ; elle a le temps de s'occuper de politique, peut trouver parmi les lycéens désœuvrés et les loubards des troupes de choc. Aussi s'efforcent-ils de la divertir. Les rares constructions de la Ve République, le centre Pompidou, le parc omnisports de Paris-Bercy, le Zénith, demain l'opéra de la Bastille ou l'immense foire culturelle que risque de devenir « le grand Louvre », sont les équivalents des cirques et des amphithéâtres de l'Empire romain, des lieux gigantesques où la plèbe se rassemble afin de se distraire. Il s'agit d'une sage précaution. Outre que cela fournit de nouveaux débouchés au prolétariat intellectuel, la plèbe trouve dans ses manifestations de masse un exutoire à sa turbulence et un remède à son angoisse.   A suivre  (A venir : Demos désintégré)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [VIII]

    Photo (de gauche à droite) : Michel d'Ornano, Michel Poniatowsi, Valéry Giscard d'Estaing

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

     

    L'ETABLISSEMENT

    La perte de l'Indochine va permettre à Edmond Giscard, relevé d'Estaing, de faire une énorme fortune. Le mécanisme est simple. La SOFFO rachète des sociétés, sucreries, raffineries, tissages, ou plantations, au moindre prix. Les propriétaires sont trop heureux de trouver un acquéreur. Edmond Giscard transformera les biens confisqués par les Vietminh en dommages de guerre, payés rubis sur l'ongle, dans les meilleurs délais. De dérogations en autorisations, ce bel argent sera investi dans l'immobilier, un marché en pleine expansion. L'abandon de l'Indochine se traduira pour la SOFFO par une augmentation du capital qui passera en 1966, à quinze millions quatre cent cinquante mille nouveaux francs. Ce qui explique l'enthousiasme des actionnaires à réélire Edmond à la présidence du conseil d'administration.

    Entre temps, les Giscard se sont fait anoblir par le conseil d'Etat, qui les autorisera à relever le nom de d'Estaing. Pour y parvenir, ils n'ont pas hésité à déshonorer leur famille de bonne bourgeoisie en lui inventant, comme ancêtre une fille de joie qui se serait fait faire un enfant par l'amiral d'Estaing. Ce qui est manière d'afficher leur appartenance à une oligarchie de déclassés. Pourtant, en dépit de cette noblesse d'emprunt, René et Edmond restent des pièces rapportées, réduits au rôle de prince consort. Dans un système matriarcal le pouvoir appartient aux femmes et celle d'Edmond, May est une personne de grande classe.

    Donc May veille. Elle pousse Edmond et, ma foi, le prince consort ne réussit pas trop mal. Les thés et les bridges avec les Georges-Picot, les François-Poncet, les d'Ormesson, les Broglie, le gratin, y contribuent. Elle se tient à sa place, au centre de la toile d'araignée qu'elle a tissée, invisible et vigilante. May est une femme d'une remarquable intelligence.

    Elle a été la collaboratrice de son père, dont elle éditera d'ailleurs les mémoires. L'argent c'est bien. Il en faut et même beaucoup. Edmond s'en occupe. Cependant, seul le pouvoir politique permet de maîtriser, dans une France, dont l'économie passe sous le contrôle de l'Etat, le profit. Cela, Bardoux l'avait compris et l'héritière a conservé la leçon.

    Mais il restait l'homme d'un autre âge. May va former l'un de ses garçons le plus doué, Valéry, dès l'enfance pour le préparer à la fonction de prince de l'Etablissement. Il faut qu'il accède, un jour, à la direction de l'Etat. Valéry sera donc élevé comme le dauphin de la République.

    Celui qu'elle nomme affectueusement Valy sort en juin de polytechnique second de sa promotion, dure déception car seul le premier est admis, sans concours, à l'E.N.A. Qu'importe. Cette année-là et cette année-là seulement, grâce à May, on en prendra deux. Ce qui lui permettra de rejoindre le cousin François entré par la grande porte, celle du concours. Valy effectuera son stage de « dépaysement » auprès du haut-commissaire pour la Sarre, Gilbert Grandval, un ami de papa. Ce qui lui permettra d'obtenir une note de stage exceptionnelle : 19 sur 20. Lors de l'examen de sortie, le jury sera présidé par François-Poncet. Que de bonnes fées se seront penchées sur le berceau du jeune prince. Il ne sortira néanmoins, qu'au troisième rang. Comme son cousin, il choisira l'inspection des finances. Qu'à cela ne tienne. Maman obtiendra du gouverneur Wilfrid Baumgartner que son fils fasse un stage à la Banque de France. Privilège insigne : son rapport de stage sera adressé à toute la promotion. Celle-ci doit savoir que le rang de sortie importe moins que les protections. Elle comprendra.

    Valy a besoin d'un mentor. Il le trouvera en la personne du prince de Broglie, qui connaîtra le destin tragique que l'on sait. Un petit groupe de gamins aux dents longues s'organise, sous la tutelle bienveillante du futur assassiné. On y retrouve Jean-Jacques Servan-Schreiber, Jacques Duhamel, Jean d'Ormesson, un peu plus tard Jean-François Deniau et Claude Brossolette, qui appartiennent à une génération suivante d'énarques, dont Valy s'institue le répétiteur. Les charmants jeunes-gens se réunissent rue Pierre 1er de Serbie. L'on y discute beaucoup, l'on y boit pas mal et l'on ne dédaigne pas les jolies mannequins.

    Le jeune inspecteur adjoint des finances sera envoyé à la Trésorerie Générale d'Alger. Ceux qui l'ont connu à cette époque se souviennent d'un garçon avide de plaisirs, parfois faciles, mais aussi de relations plus financières que mondaines. Il devient urgent de le marier. Le prince de Broglie va s'en charger. Les Fabre-Luce possèdent une délicieuse filleule, Anne-Aymone Sauvage de Brantes, une jeune fille bien sous tous les rapports, ravissante, pieuse, qu'une timidité presque maladive préserve des tentations du monde dans lequel elle vit. Ce n'est pas rien, AnneAymone : elle descend du baron Schneider et sa belle-mère est née Faucigny Lucinges, noblesse du second empire, bon genre, grand chic, la crème de l'Etablissement. L'on ne donne pas une fille pareille à un paltoquet. May a bien travaillé : ses bridges, ses thés et ses petits fours ont permis le beau mariage.

    Voici Valy parvenu au sommet de l'Etablissement, dont son père n'occupait qu'un degré inférieur, dont le grand-père Bardoux n'était qu'un serviteur zélé mais maladroit. Il aura fallu deux mariages, un réseau de plus en plus serré de relations, une grosse fortune, accumulée en peu de temps, grâce aux faveurs du pouvoir. Il ne lui restera plus qu'à faire un parcours sans faute ou presque, sinon une vilaine affaire de faux bilans et de dividendes fictifs, dans laquelle se trouve impliquée la « banque des intérêts français », tout un programme, moins une banque d'ailleurs qu'une officine, qui dépend des Giscard. Le 19 décembre 1965 De Gaulle le chasse du ministère des finances et exige prompte et bonne justice. Heureusement Michel Debré, son remplaçant aux Finances, veille. Le principal accusé aura l'obligeance de se suicider, l'avocat de la partie civile, « la caisse des marchés de l’Etat », défenseur des contribuables lésés, oubliera de se présenter, à l'audience, l'affaire sera expédiée sans que le nom de Giscard ait été prononcé. Ainsi fonctionne l'Etablissement. Les socialistes le découvriront lors d'une autre affaire, celle des avions renifleurs, quand Mitterrand protégera son prédécesseur et enterrera, à la demande de Fabius, le dossier.

    Cette brève incursion dans la biographie de M. Giscard montre qu'il n'est pas le descendant de bons bourgeois auvergnats, ni même de Louis XV par la main gauche mais l'arrière petit cousin de Carnot, le petit fils d'une Georges-Picot, le cousin par alliance des Fabre-Luce et surtout l'époux d'une Schneider. Que l'on ne prétende pas que ce fut sans influence sur sa carrière. Les fils du juge ne commencèrent à s'enrichir, non plus petitement comme leurs ancêtres mais rapidement et grandement, que lorsqu'ils devinrent un Carnot et un Georges-Picot. La colonisation leur apporta et plus encore la décolonisation. Le travail, l'épargne, le goût d'entreprendre ne furent pour rien dans une fortune fondée sur des « affaires » que seules leurs relations dans l'appareil de l'Etat rendirent fructueuses. Quand ils eurent l'imprudence de violer la loi, ils trouvèrent des protections même parmi leurs adversaires politiques. Ce qui ne les empêchera pas — à charge de revanche ? — de maquiller en crime crapuleux l'exécution de l'un de leurs amis, que l'ampleur et l'audace de ses trafics rendaient compromettant.

    Grâce à Giscard l'Etablissement gouvernera directement la France. Les ministres sont choisis dans le Gotha : Poniatowski ou d'Ornano. Ce sera une grave faute, la pire qu'il ait commise en deux siècles. Il se démasquera au moment où s'ouvre une crise structurelle, que, par un étrange aveuglement, il n'avait pas prévu. Si étrange que cela ? Sans doute pas si l'on considère qu'il ne s'intéresse qu'au court terme. Lui prêter de grands desseins est absurde. Il faudrait qu'il croie dans les idées. Certes, ses membres jouent volontiers les libéraux mais dans la pratique ils sont étatistes. Pendant qu'il était aux finances, Giscard a resserré le carcan du contrôle des prix. Cette contradiction ne les gêne pas. Pourtant, du fait de son origine, l'Etablissement est révolutionnaire. Non au plan économique. Il a trop profité du capitalisme financier pour le mettre en question. Du moins à celui des mœurs. Giscard a pris le pouvoir en entonnant « le chant du départ ». Il prétendait changer la vie. Les socialistes aussi, encore que Mitterrand préfère « la marche consulaire ». On y a vu une simple habileté, le désir de flatter le goût du changement des Français. Giscard était sincère, même s'il entrait une part de calcul. L'Etablissement a horreur de l'ancienne France. Il est né de la négation de ses valeurs religieuses et morales. Mammon est son dieu, un dieu jaloux qui ne souffre pas le partage.

    Plus qu'aucun chef d'Etat, Giscard a contribué à détruire la famille : libéralisation de l'avortement, révolution contraceptive, majorité à dix-huit ans, divorce par consentement mutuel, égalité des droits entre les enfants adultérins et les légitimes, fiscalité qui avantage les concubins. Cela servait la consommation de masse. Le sexe fait vendre. Il y avait davantage, l'Etablissement réduit l'homme à sa fonction économique. Il n'est qu'un producteur et qu'un consommateur. Aussi convient-il de dissoudre les solidarités familiales mais aussi le patriotisme local, et l'identité nationale, déraciner l'homme dans un perpétuel brassage des populations et des cultures. Quand le gouvernement attire les familles d'immigrés sous un prétexte humanitaire, il poursuit un objectif économique : mieux vaut que les immigrés consomment leurs revenus sur place plutôt que d'en expédier le principal aux leurs, restés au pays. Cela fera marcher le commerce. Cet objectif prosaïque en dissimule un autre : massifier la culture. Enfants de Français et fils d'immigrés trouvent un langage commun dans une culture cosmopolite, d'origine américaine : le rock, et ses dérivés, la bande dessinée, des séries de télévision comme Dallas. Il est évident que la famille, conservatoire des traditions, devient un obstacle tout comme l'attachement aux solidarités familiales et à la terre natale contrarient la mobilité de l'emploi. Il ne s'agit pas de faire des migrants des Français mais de faire des Français des migrants dans leur propre pays. Cela vient de loin. Barrès déjà dénonçait les déracinés.

    Pendant les 23 ans de gouvernement de la France par l'Etablissement, de façon mitigée sous le règne de Charles de Gaulle et ouverte du temps de Giscard, le processus de massification de la production puis de la consommation ne fut pas compensé comme il aurait dû l'être par une politique de protection de la famille, de décentralisation, de renforcement de l'identité culturelle. Ce fut le contraire. Les forces de résistance, nécessaires, fut-ce pour l'équilibre psychique de l'individu, furent méthodiquement démantelées avec pour conséquences la drogue, l'alcoolisme, la pornographie, la petite délinquance. Les immigrés en souffrirent autant que les Français. Imagine-t-on le chagrin d'un père marocain dont les filles revendiquent une liberté sexuelle qui abolit du jour au lendemain un millénaire de traditions coraniques ?

    Il s'agit d'un plan conduit de façon méthodique. L'on prétend que la loi n'a fait que s'adapter à l'évolution des mœurs. C'est l'inverse que l'on constate quand la libéralisation de l'avortement fut imposée, 70 % des Françaises lui étaient hostiles. L'historien s'aperçoit d'ailleurs que l'Etablissement n'a régné sans partage qu'à trois reprises, sous le Directoire, pendant l'Empire autoritaire, de 1851 à 1860, durant le septennat de Giscard. Ce furent trois périodes de dissolution morale. Est-ce un hasard ? Une couche sociale — il ne s'agit pas d'une classe mais d'une coterie — qui tient sa puissance de la corruption ne peut imaginer qu'une société à son image. Néanmoins, il lui fallait un bras séculier. Le prolétariat intellectuel le lui fournira.     A suivre  (A venir : Mai 68 : la révolution du prolétariat intellectuel)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray     

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [VII]

     

    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

     

    L'ETABLISSEMENT

    Ainsi s'est constituée une sorte de mafia, un club très fermé, si l'on préfère, où l'on n'entre que par le mariage. M. Jean Noël Jeanneney, qui appartient à l'établissement, a durement critiqué l'œuvre de Beau de Loménie. Il donne un exemple des erreurs de méthode dont il l'accuse : « Ecrire que Michel Debré s'est trouvé soudain et d'un seul coup, à partir de 1956, lié directement aux grands intérêts d'affaires parce que son père a épousé à cette date, en secondes noces, une cousine de Wendel, voilà qui est risible » Vraiment ? Par une étrange coïncidence, Michel Debré commence, précisément, en 1956, la fulgurante carrière qui fera d'un petit feudataire, l'un des principaux barons du gaullisme. Est-il lié pour autant aux grands intérêts ? Il sauvera Giscard, embringué dans une vilaine affaire, qui risquait de ruiner sa carrière, et ce en désobéissant à De Gaulle. Connaissant la probité financière de Debré, son sens de l'Etat, sa loyauté envers De Gaulle, il a bien fallu qu'il subisse des pressions auxquelles il ne pouvait ou ne voulait résister.

    L'on ne comprend rien à l'Etablissement quand on l'identifie à l'industrie. Un Citroën, un Renault se sont faits eux-mêmes. Cela leur coûtera cher. Il y a de grands patrons dans l'Etablissement comme les Wendel mais c'est parce qu’ils ont construit leur empire grâce à l'Etat et non en respectant les lois du marché. Les Peugeot, les Michelin sont demeurés en dehors, même si des liens se sont noués. L'Etablissement ne s'intéresse à l'industrie ou au commerce que lorsqu'il peut s'en emparer, en évinçant les fondateurs, qui ont pris les risques à sa place. La banque l'attire davantage mais seulement parce qu'il n'existe pas de moyens plus commodes de gruger l'Etat. En effet l'Etablissement vit en parasite de la nation, dans la tradition des publicains et des traitants mais selon d'autres méthodes, qui vont du coup de bourse au trafic des commandes publiques. Un exemple suffira. L'Etablissement fera construire les chemins de fer aux frais des contribuables et les exploitera à son profit. Prétendra-t-on que la présence de la plupart des dynasties républicaines dans les conseils d'administration des compagnies de chemins de fer relève d'un pur hasard ?

    Assurément Beau de Loménie taille des verges pour se faire fouetter quand il imagine un complot permanent des grands intérêts. Il verse dans la mythologie des deux cents familles, mise à la mode par le pauvre Daladier qui se fonde pourtant sur une réalité : pratiquement les fauteuils de régents de la Banque de France s'étaient transmis, de génération en génération, aux mêmes dynasties républicaines, depuis Napoléon 1er. Etat-major de la « ploutocratie » ? Sa fine fleur, en tout cas. N'accordons pas à ces gens, une vision assez claire des mécanismes socio-économiques, une solidarité d'idées et d'ambitions qu'ils n'ont pas. Le mythe masque plus qu'il n'éclaire. En réalité nous sommes en présence de familles qui ont une origine commune, d'antiques complicités, un même réseau de relations mondaines ce qui n'exclut ni les rivalités ni même la liquidation physique de tel ou tel des leurs. L'assassinat du Prince de Broglie, dont les causes furent si soigneusement oubliées, lors du procès des hommes de main prouve que ce milieu sait se montrer impitoyable. C'est bien d'un « milieu » dont il s'agit, comme la puissance visionnaire de Balzac l'avait pressenti : les mœurs des bas-fonds et celles du « grand monde » se ressemblent étrangement. Chaque « famille », comme dans la mafia, exploite pour son compte non la drogue ou la prostitution mais l'Etat.

    Plus l'Etat confisque la société civile, plus augmentent, pour l'Etablissement, les sources de profit. C'est pourquoi les dynasties républicaines restent bonapartistes même si elles laissent parfois croire le contraire. Elles doivent tout au premier Empire, le second renforça leur prospérité, le gaullisme leur rendit leur vigueur. Ce qu'elles craignent, c'est un Etat fort, un Etat arbitre. Dès que Louis Philippe tenta de le reconstituer, elles le liquidèrent. Par contre un Etat omnipotent et impotent leur convient parfaitement. Considérons d'ailleurs la croissance des prélèvements obligatoires. Caillaux institue l'impôt sur le revenu, Fabius celui sur les grandes fortunes, tous deux appartiennent à l'Etablissement.

    Afin d'éclairer la puissance mystérieuse de l'Etablissement, il convient de prendre un exemple. Nous aurions pu choisir Fabius mais les interférences familiales avec la Haute Banque germano-américaine rendent sa généalogie d'autant plus complexe qu'il faudrait aussi étudier celle de son épouse, Madame Castro. Cela nous conduirait trop loin. Retenons plutôt Giscard. Les origines sont claires, un père juge, une mère fille de commerçants, une bonne famille de la bourgeoisie de province, proche encore de ses racines rurales, deux fils, qui, à la façon de Rastignac montent à Paris pour faire fortune. De fait ils sont intelligents, travailleurs. A la force du poignet, René le plus doué entre au Conseil d'Etat, le second Edmond, se contente de l'inspection des finances.

    La saga des Giscard commence. On les a remarqués. René va faire un mariage superbe, il épouse une Carnot, descendante de l'organisateur de la victoire, le gratin de l'Etablissement. Edmond se contentera d'une union plus modeste. May Bardoux descend d'une lignée de fidèles serviteurs des dynasties républicaines. L'ancêtre Agénor, préfet de l'Empire proclamera la République. Le père, Jacques Bardoux a donc reçu en récompense des services d'Agénor la main d'une Georges-Picot. Le voici coopté par l'Etablissement mais il ne semble pas s'être montré digne de cet honneur. Certes il deviendra sénateur mais tentera, en vain, de jouer, toute sa vie, les éminences grises. Il ne sait même pas profiter de son mandat pour gagner de l'argent. Les Georges-Picot devaient réparer ce choix malheureux. Edmond se présenta. Il se révéla un des plus redoutables pillards d'une génération qui n'en manquait pas.

    Ce jeune inspecteur des finances constate que l'empire colonial fournit de superbes occasions de profit. Il se glisse dans l'entourage d'un grand financier, Octave Homberg qui s'empare des « terres rouges » indochinoises, dépouillant les paysans pour constituer de grandes exploitations. Ayant réussi, il devait être éliminé, conformément à la règle d'or de l'Etablissement, qui consiste à s'emparer des entreprises, dès qu'elles deviennent rentables en évinçant le fondateur à la première difficulté conjoncturelle. Edmond change de camp, et rejoint celui des François-Poncet, pour déposséder Homberg, « self made man » à l'américaine. En récompense, il devient administrateur délégué de la « société financière française et coloniale (S. F. F. C.) » dans le giron de la Banque d'Indochine.

    Le 25 décembre 1945, le ministre des finances de l'époque, devait offrir à la banque d'Indochine et à sa filiale, la S.F.F.C., un royal cadeau de Noël. Il signe un décret portant le prix de la piastre de 10 à 17 francs. En Indochine, elle vaut entre 7 et 8,50 F. Ce qui va enrichir de nombreux trafiquants. Edmond Giscard, relevé d'Estaing par la grâce du conseil d'Etat et l'entregent de son frère René, est un homme honorable. Il ne se permettrait pas de frauder. Les margoulins s'en chargent, qui travaillent artisanalement. Il utilise les délégations données aux banques pour autoriser elles-mêmes certains transferts, opérations tout ce qu'il y a de plus légales.

    Mais l'Indochine, c'est fini. En mai 1949, la S.F.F.C., présidée par Edmond Giscard, relevé d'Estaing change de nom. Elle devient la « Société Financière pour la France et les pays d'Outre-mer » (S.O. F. F.O.). Son capital social est triplé et atteint 155 millions de francs. Quant au siège de la nouvelle société, il est situé non plus 23, rue Nitot, mais 23 rue de l'Amiral d'Estaing. Il est vrai qu'entre temps, le conseil municipal de Paris avait attribué à l'Amiral d'Estaing, la rue désignée jusqu'alors du nom de Nitot, un brave homme d'orfèvre qui possédait une propriété dans le coin. Les Giscard ont le sens de la famille, surtout quand ils s'y sont installés à la façon du coucou.  •  A suivre  (A venir : « L'Etablissement » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    2293089609.14.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    En 1789 les difficultés financières de la monnaie fournirent à l'établissement, grands seigneurs, parlementaires et financiers, l'occasion de fonder un régime libéral à l'anglaise. Ils furent débordés pour avoir oublié que le Roi fournissait la clé de voûte du système et que si elle cédait le reste s'effondrerait. Ils gravirent, à sa suite, les marches de la sinistre machine. Certains survécurent. Les uns, regénérés par l'épreuve devinrent contre-révolutionnaires. Les autres, plus nombreux, se rallièrent à l'Empire, s'agglomérant à la nouvelle noblesse fabriquée par Napoléon mais l'établissement à l'anglaise était mort sur la guillotine. Quelque chose de tout différent venait de naître, dans les douleurs d'un atroce accouchement.

    Nous connaissons mieux, désormais, la dynamique sociale des révolutions modernes par l'expérience du bolchevisme. Personne ne conteste plus qu'elle ait engendré une « nouvelle classe » de propriétaires collectifs des biens de production, qui se recrute par cooptation, encore qu'elle tende vers l'hérédité, la nomenklatura. Désormais les fils de nomenklaturistes conservent leurs privilèges, à condition de renoncer à un rôle politique de premier plan. Staline passe pour une sorte de fou sanguinaire. Ce qui advient de tout dictateur dont la fonction historique n'a plus de raison d'être. Les commencements, constatait Maurras, ne sont jamais beaux. La nomenklatura doit repousser ses origines dans l'oubli. Staline a su transformer en une couche sociale homogène, consciente de sa communauté d'intérêts un ramas hétéroclite de nobles et de fonctionnaires tzaristes, rescapés de la guerre civile, de paysans, d'ouvriers, de petits bourgeois qui formaient l'encadrement de l'Etat Soviétique. Il l'a impitoyablement baraté, éliminant les irrécupérables afin de forger la conscience de classe des nouveaux maîtres. En quoi il se montra le continuateur d'Ivan le terrible et de Pierre le Grand, ses vrais prédécesseurs.

    La terreur jacobine exerça la même fonction unificatrice. Certes elle n'enfanta pas une nomenklatura. A l'époque, la propriété collective des biens de production n'était même pas concevable. 'Cependant sous le directoire commenceront à émerger certaines familles, anciens conventionnels, munitionnaires, banquiers, prêtres apostats, généraux qui s'enrichissent en pillant l'Europe, acheteurs de biens nationaux. En 1789 certains étaient déjà de grands seigneurs comme l'évêque Talleyrand, d'autres des garçons d'écurie. Plusieurs de ces familles disparaîtront, la plupart survivront, le plus souvent par les femmes. « L’établissement » spécifiquement français, enfanté par la Révolution, vit sous le régime du matriarcat. Il marie ses filles à de jeunes bourgeois ambitieux et doués, ce qui renouvelle le sang et dissimule la permanence des intérêts aux yeux des profanes. Ainsi une héritière juive entre dans une illustre famille, qui végète, sur ses terres, simple débris de l'histoire et voici que les fils entrent dans les conseils d'administration, les assemblées, à l'académie. Il est évident que la famille qui compte n'est pas celle du duc et pair mais celle de l'épouse.  •  A suivre  (A venir : « L'Etablissement »)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray      [I]     [II]     [III]     [IV]     [V]

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [V]

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    L'homme qui donna au capitalisme une nouvelle vigueur ne se préoccupait pourtant pas, du moins au niveau du discours, de mettre en œuvre les théories de Keynes. Lord Beveridge, quand il publia en 1944 « Full employement in the free society » qui préconisait le « Welfare State » l’Etat Providence prétendait ne se soucier que du bonheur du peuple. Il s'agissait de libérer les individus des « trois craintes », crainte de la maladie, grâce à la sécurité sociale, crainte de la misère, grâce au salaire minimum garanti, crainte du chômage grâce à des interventions de l'Etat, destinées à stimuler la demande.

    Les pieuses dissertations du philanthrope dissimulaient un raisonnement cynique. Il convenait de pousser les gens à consommer des biens produits en grande série. Pour cela, on retirerait de l'argent aux riches afin de donner aux pauvres, sous prétexte de réduire les inégalités sociales. Les riches sont, en effet, de mauvais consommateurs, dans la mesure où ils recherchent le luxe. Ils détournent ainsi une fraction importante des revenus disponibles qu'il importe de redistribuer, au moins partiellement, afin qu'elle serve à l'achat de biens fabriqués en grande série. De plus, l'individu qui craint pour son avenir met de l'argent de côté. Il thésaurise. Keynes a exposé de façon irréfutable que l'épargne qui n'est pas investie, l'or qui se cache dans le bas de laine devient un facteur de déséquilibre. Il ne « travaille pas » et quand il réapparaît dans le secteur économique, il devient un facteur d'inflation puisqu'il correspond à une création de monnaie ex nihilo. On encouragera donc « l'épargne-logement » et d'autres systèmes du même genre afin que les ménages financent leur endettement.

    La production de masse supposant des investissements à long terme, il faut surtout qu'elle soit assurée que la consommation ne fléchira pas et même continuera de croître. Le salaire minimum garanti, la sécurité sociale, les allocations chômage fournissent la garantie que les crises conjoncturelles n'auront désormais qu'une incidence limitée sur les revenus des ménages d'autant que l'Etat va se munir d'un certain nombre d'indicateurs : comptabilité nationale, budget économique prévisionnel. A partir de là, il pourra jouer des deux menaces qui semblent s'annuler : l'inflation et le chômage. Il semblait démontrer, statistiquement, que plus l'inflation augmentait, plus le chômage diminuait et réciproquement. Dans ces conditions, il suffisait de trouver un équilibre entre un taux d'inflation et un taux de chômage également tolérables en favorisant, selon la tendance, l'offre ou la demande, l'investissement ou la consommation.

    Ces « conquêtes sociales » que les syndicats ouvriers se flattent d'avoir « arrachées au patronat » servirent au développement de la société de consommation et fournirent au capitalisme financier de fructueuses occasions de profit. Ainsi les congés payés permirent l'essor des industries du tourisme et du loisir, en élargissant leur clientèle. D'où une rentabilité exceptionnelle des placements bancaires dans ce domaine. Lord Beveridge, avec son pragmatisme de prédicant avait d'ailleurs expliqué aux industriels réticents que l'expansion du capitalisme dépendait de l'extension de l'Etat Providence. Certes, il se heurta à l'opposition du petit patronat, qui craignait, non sans raison, que l'alourdissement des charges sociales ne conduise à une concentration des entreprises, au profit de grands groupes financiers. Ce qui se passa effectivement.

    La massification de la société provoquait la bureaucratisation du syndicalisme, des « permanents » se substituant aux délégués élus, qui n'ont plus qu'un rôle de sous-officiers, afin d'assurer la direction des syndicats. Même là où l'on conserve une apparence de débat démocratique, comme à la C.F.D.T. ou à F.O., ce n'est pas la base qui choisit les permanents mais les dirigeants déjà en place. A la C.G.T., ces pudeurs ont disparu. Progressivement, les dirigeants durent s'entourer de conseillers, juristes et économistes, pour conduire des négociations complexes avec les hauts fonctionnaires de l'Etat et les experts du patronat. Ce beau monde sort des mêmes écoles, touche des salaires équivalents, fréquente le même milieu, noue des liens familiaux. Seule la C.G.T. fait exception, par sa prétention à s'assurer le contrôle exclusif des masses mais le mécanisme de sélection n'est guère différent. Le « centralisme démocratique », que les réformistes reprochent aux communistes, constitue une pratique commune à toutes les organisations, à ceci près que le marxisme-léninisme l'a codifié, la portant à son point de perfection.

    Même si la C.G.T. se donne des objectifs révolutionnaires, dans le quotidien des luttes, il lui faut, comme les autres syndicats, proposer des revendications ponctuelles. Dans la mesure où la révolution mondiale se situe dans le long terme, la C.G.T. si elle veut maintenir son influence sur la masse doit pratiquer un réformisme, sans doute extrême, démagogique autant qu'elle le pourra mais un réformisme tout de même. En effet la masse est incapable de viser le long terme, sinon de façon chimérique — l'utopie. De son mouvement spontané, comme l'avait fort bien compris Lénine, elle ne s'intéresse qu'à l'amélioration de sa vie matérielle. Cela convient parfaitement au capitalisme financier. Plus la vie matérielle de la masse s'améliore, plus elle consomme, plus elle consomme, plus l'industrie produit, plus le grand commerce vend, plus le capitalisme financier gagne d'argent. La collusion des « experts » syndicaux, patronaux ou étatiques exprime cet accord de fond. Les intérêts des divers groupes s'opposent dans le détail. Ils n'en restent pas moins convergents dans la durée. Telle concession que le patronat s'efforcera, avec plus ou moins de bonheur, de refuser, du moins momentanément, afin de satisfaire sa base, petits et moyens entrepreneurs qui craignent les charges qu'elle implique, finira par être accordée ce qui provoquera quelques faillites de P.M.E. mais se traduira globalement par un surcroît de profits.

    En effet, le capitalisme financier, qui contrôle les organisations patronales, ne peut pas avouer qu'il est d'accord, sur le fond, avec les syndicats ouvriers. Cela provoquerait la révolte des P. M. E. Que constate-t-on néanmoins ? Ce sont ses mandataires politiques, élus grâce aux voix de la bourgeoisie, qui ont pris les mesures législatives destinées à la détruire, de Caillaux à Giscard. Millionnaire en francs-or Caillaux avait toutes les apparences du grand bourgeois. Cependant ce fut lui qui, à la veille de la première guerre mondiale, fit voter, grâce à une « majorité d’idées », où les socialistes se retrouvaient aux côtés de députés libéraux ou conservateurs, élus grâce aux caisses électorales du grand patronat, l'impôt sur le revenu. Caillaux ne dissimulait pas qu'il s'agissait de mettre en pratique le principe de l'égalité. Chacun devait contribuer aux besoins financiers de l'Etat selon ses moyens. En fait la progressivité de l'impôt chargeait davantage les classes moyennes que le reste de la population. Symboliquement le nouvel impôt ouvrait, avec prudence, la voie à l'Etat Providence, qui utilisera la fiscalité, puis les prestations sociales, pour redistribuer les revenus, donnant aux uns ce qu'il prenait aux autres.

    Giscard allait mener à son terme le processus. Lui-même reconnaissait qu'au-delà de 40 % les prélèvements obligatoires changeraient la nature de la société. A la fin de son septennat, ils avoisinaient 42 %. La France était effectivement devenue un Etat socialiste. Les Français en tirèrent la conséquence. Ils élirent des socialistes. Désormais, après prélèvements obligatoires, le salaire d'un cadre supérieur, qui travaille parfois quinze heures par jour et qui a fait de longues études, n'était supérieur que de quatre fois à celui du smicard et encore cela semblait beaucoup trop à l'intelligentsia de gauche qui rêvait de réduire encore l'écart.

    Il fallait, pour justifier cette évolution des prétextes vertueux. La réduction des inégalités sociales, confortait les belles âmes. En réalité, comme c'est toujours le cas, la rhétorique moralisante dissimulait un calcul sordide. La faute, dont la bourgeoisie se voyait accusée, ne relevait pas du juste ou de l'injuste mais de la nécessité économique. Elle consommait mal. Elle employait des domestiques, elle s'habillait chez le tailleur ou la couturière, elle occupait ses loisirs à lire, à voyager, à s'occuper de son jardin. Plus grave encore, elle thésaurisait. Rien-là qui soit, du point de vue de l'économiste ou du financier, rentable. Il convenait de transférer les revenus dont elle se servait si mal à la masse qui en ferait meilleur usage.

    Encore qu'elle ait profité de la prospérité générale, son niveau de vie, s'il a augmenté en valeur absolue a effectivement diminué, en valeur relative. Surtout il s'est modifié. Désormais la bourgeoisie, même si elle peut se procurer des produits de meilleure qualité, consomme, comme les autres Français des biens fabriqués en série. Léon Bloy, qui n'avait qu'une bonne, se tenait pour un traîne misère. Maintenant c'est un luxe que seuls s'offrent les plus fortunés mais tout le monde possède des appareils ménagers. Les hôtels se sont transformés en usines à sommeil et le téléviseur a remplacé le petit déjeuner dans la chambre. Le wagon restaurant, a disparu au profit d'une médiocre restauration à la place. Bientôt constatait un chroniqueur gastronomique, il ne restera rien entre Bocuse et le « fast food ». Il n'existe plus une clientèle suffisante pour payer les prix qu'il faudrait pratiquer du fait de l'accroissement des salaires et. des charges sociales. Dans tous les domaines, y compris la table, le quantitatif a remplacé le qualitatif.

    La bourgeoisie a donc été délibérément sacrifiée, non à de nobles principes mais aux exigences de la rentabilité. Son mode de vie a disparu. Comment expliquer qu'une classe, qui, selon les marxistes, détient le pouvoir économique se soit appauvrie, au moins relativement afin d'enrichir la masse, de propos délibéré ? Il faudrait lui attribuer une grandeur d'âme qu'on ne lui reconnaît pas volontiers. De fait, elle a résisté tant qu'elle a pu et Caillaux a eu beaucoup de mal à faire voter l'impôt sur le revenu. Considérons plutôt comment les choses se sont passées. Ce type d'impôt existait, sous des formes différentes, en Prusse, l'einkommensteuer, et en Grande Bretagne, l'income tax. En fait, le Sénat ne se résignera à le voter que le 15 juillet 1914, à la veille de la guerre mondiale et il ne sera vraiment établi que par la loi du 31 juillet 1917. En d'autres termes, seul le retard économique de la France explique qu'il n'ait pas été créé plus tôt. Il coïncide avec l'avènement de la production de masse, imposée par la nécessité d'alimenter le front en armements. La justice sociale n'intervient qu'au niveau du discours. « Le Figaro » du 15 janvier 1914 se trompe-t-il qui soutient que « le ministre (Caillaux) ne peut être que le complice obéissant » de la Haute Banque ? Le bruit ayant couru que le projet d'impôt sur le revenu exonérerait les rentes d'Etat, un superbe coup de bourse, dont Caillaux a peut-être profité, donnera corps à l'accusation. Même si elle n'était pas fondée, les liens de Caillaux avec la haute banque sont notoires. Ne préside-t-il pas deux « crédits fonciers », l'argentin et l'égyptien ?

    Sa généalogie est beaucoup plus instructive. Ancien ministre de Mac Mahon son père a fini président du P.L.M., après être entré, par un brillant mariage, dans. une « dynastie bourgeoise » pour reprendre l'expression de Beau de Loménie, d'ailleurs trompeuse. Ces dynasties-là ne doivent rien à la bourgeoisie, du moins au sens habituel du terme. Elles se moquent bien de ses intérêts. Pourquoi s'en soucieraient-elles ? Elles ne se sont pas enrichies par le travail, l'épargne, l'esprit d'entreprise mais par le pillage de l'Etat. Républicaines plutôt que bourgeoises, elles ont commencé sous le Directoire ou le Consulat leur immense fortune. Du moins Beau de Loménie à force de comparer la composition des assemblées parlementaires, des conseils d'administration, de la haute administration, a-t-il prouvé que certaines familles, qui parfois, comme les Broglie ou les d'Ormesson, s'enracinent dans l'ancienne France ou d'autres sortent d'un lointain ghetto, ont joué, du fait de leur puissance financière, des postes qu'elles n'ont cessé d'occuper, des alliances matrimoniales qu'elles ont nouées, d'un réseau serré de relations mondaines, un rôle parfois déterminant, toujours important dans l'évolution de la société française. Tout ne s'explique sans doute pas par leur influence et Beau de Loménie leur accorde trop de poids. Celui qui leur reste paraît suffisant. En tous cas ni l'impôt sur le revenu ni même celui sur les grandes fortunes ne les ont empêchées de continuer de s'enrichir plus vite que n'augmentaient les prélèvements obligatoires. Elles, du moins, ont préservé leur mode de vie.

    Il n'y a jamais en histoire un principe unique d'explication. Beau de Loménie a trop systématisé. Il a sous-estimé la complexité des comportements et n'a pas tenu assez compte des rivalités internes, des jalousies, des haines parfois, qui déchirent les familles. Néanmoins, il reste que l'existence de groupes sociaux qui vivent en parasites de l'Etat ne saurait être contestée. Elle remonte à la plus haute antiquité. Que l'on se souvienne de la place que tiennent les publicains dans les évangiles. Dès l'origine, l'Etat a jugé commode de confier la perception de l'impôt à des compagnies privées. L'usage s'était perpétué dans l'ancienne France. Nos rois dépendaient des traitants, encore qu'ils en pendaient deux ou trois pour l'exemple, de temps à autre. Ce qui servait de leçon aux survivants pendant quelques années. Louis XIV fut le dernier à user de cette heureuse coutume. Aussi Gaxotte constate-t-il qu'à la veille de la révolution si la France était riche, l'Etat était pauvre. Du puissant fermier général à l'humble maltôtier de sénéchaussée, une caste de gens de finance se nourrissait de sa substance. Dans son « Turcaret », Lesage brossera le portrait de l'un deux, valet brutalement métamorphosé en opulent brasseur d'argent.

    Une autre sangsue saignait l'Etat. En instituant la vénalité des offices François Ier soumettait la justice au pouvoir de l'argent. Les parlements cessaient d'être des assemblées de légistes, fidèles serviteurs de la monarchie. Arguant d'anciens privilèges ils tentaient de la régenter et se posaient en défenseurs des libertés tandis que les féodaux, dont le pouvoir avait été brisé par Richelieu, en conservaient la nostalgie. Ainsi se constituait l'équivalent français de l'établissement britannique. Le Roi faisait obstacle à son ambition. Louis XV entreprit même, avec le chancelier Maupeou et l'abbé Terray de faire l'économie de la révolution, en tentant de constituer une administration de la justice et des finances, indépendantes de l'argent, donc de fonder l'égalité devant l'impôt et devant la loi. Grâce aux intellectuels à gage qu'ils entretenaient, fermiers généraux et parlementaires, se fondant sur l'exemple d'une Angleterre libérale, ameutèrent l'opinion. Louis XVI céda mais dans sa volonté de reconstituer une armée capable de rivaliser avec celle de la Prusse, il institua, pour l'accès aux grades supérieurs, les quatre quartiers de noblesse. Cette mesure ne visait pas la bourgeoisie, que le métier des armes attirait peu mais les financiers qui les achetaient, pour leurs fils. Le commandement effectif était assuré par des nobles sans fortune auxquels tout espoir d'avancement se voyait refusé. Même s'il légua à la France l'armée qui permit les victoires de la Révolution et de l'Empire, ce ne fut pas pardonné au Roi.  •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [III]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IV]

  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [IV]

    La production automobile de masse

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    « De Caillaux à Giscard » : le système libéral

    En effet, si la production élimine progressivement la masse, la consommation lui reste soumise. Quand les belles âmes s'indignent que certains proposent de renvoyer chez eux les immigrés, un calcul cynique explique l'appui qu'elles reçoivent des « médias «. Il ne faut pas laisser partir des consommateurs. Tout ralentissement des achats serait catastrophique. La massification ne s'explique pas que par le travail à la chaîne. Une transformation plus profonde peut-être s'est opérée. Pendant des millénaires, l'homme produisait pour consommer. Il fallait se nourrir, se vêtir, mais aussi satisfaire d'autres besoins, d'ordre spirituel, militaire ou intellectuel, construire des temples et des palais, entretenir des prêtres, des sorciers, des guerriers, des administrateurs. Désormais l'homme consomme pour produire. Les besoins étant, pour l'essentiel, satisfaits, l'organisation rationnelle du travail et le machinisme n'ont pas épuisé leurs capacités productives. Il convient donc de susciter le désir de marchandises qui ne sont pas nécessaires. La publicité s'en charge et rapidement le désir se transforme en besoin. L'habitant des villes peut sans difficulté, se passer d'une automobile, disposant de transports en commun confortables et souvent plus rapides. Qui ne possède pas sa voiture particulière passe pourtant soit pour un miséreux soit pour un attardé. Le conformisme et l'individualisme se conjuguent pour obliger à consommer, fut-ce des objets parfaitement inutiles, les gadgets. Si la consommation se ralentit, pour une raison ou pour une autre, que les gens ont moins d'argent, que la mode change, que la saturation apparaît, il faut fermer des usines et mettre des gens au chômage. Toute diminution du niveau de vie de la masse entraîne une crise économique. Si l'on veut assurer un développement harmonieux de la production, chaque individu doit pouvoir continuer de se procurer les produits de la grande industrie, qu'il soit en bonne santé ou malade, jeune ou vieux, riche ou pauvre.

    Le système libéral n'a pu fonctionner qu'aussi longtemps que la production de masse n'affectait qu'un secteur, le textile. Quand la demande l'emportait sur l'offre, les patrons devaient embaucher et accepter de payer des salaires plus élevés, des entreprises mal gérées parvenaient à subsister puisqu'elles trouvaient des débouchés. Le moment venait nécessairement où l'offre finissait par dépasser la demande. Les stocks s'accumulaient, les prix baissaient. Les entreprises mal gérées disparaissaient, les autres subsistaient en réduisant les salaires de ceux qu'elles conservaient. Peu à peu, les stocks s'écoulaient et la crise se résorbait. L'économie en sortait assainie. Seules les entreprises les mieux équipées, les mieux administrées subsistaient. Grâce aux gains de productivité qu'il leur avait fallu réaliser, elles produisaient à meilleur marché, elles avaient amélioré la qualité et la diversité de leurs fabrications. Ainsi les crises cycliques représentaient un facteur de progrès.

    Ce mécanisme ne fonctionnait qu'en raison de la structure de la consommation. Le budget des familles ouvrières, essentiellement consacré à la nourriture et au logement, comportait, sans doute, quelques achats de produits manufacturés (vêtements, meubles, quincaillerie) mais seulement en période de relative aisance, quand il était possible d'économiser. Les classes aisées absorbaient l'essentiel de la production. En temps de crise, elles continuaient d'acheter, moins sans doute mais suffisamment pour que s'écoulent les stocks. Certes, les ouvriers, réduits au chômage, survivaient dans les conditions les plus pénibles. Quelques philanthropes s'efforçaient d'adoucir leur sort mais personne, en dehors de catholiques sociaux et de socialistes, ne s'indignait d'une situation qui s'accordait à la nature des choses.

    Tout changea lorsque l'introduction du travail à la chaîne permit la production de masse. Ford et non Lénine, fut le grand révolutionnaire du début du siècle. Rompant avec la pratique patronale des bas salaires, il comprit que ses ouvriers étaient aussi ses futurs clients et qu'il convenait qu'ils gagnent assez pour acheter des voitures. La production de masse débouchait sur la consommation de masse. Ce qui allait modifier totalement la structure de l'économie. Ainsi la production de masse suppose l'immobilisation de capitaux considérables que l'autofinancement ne suffit plus à réunir. Entre le moment où le constructeur décide de lancer un nouveau modèle de voiture et le moment où celui-ci sort des chaînes, il s'écoule plusieurs années. De même l'innovation technologique devient l'affaire de bureaux d'études, qui mobilisent des équipes de chercheurs. Les entrepreneurs doivent faire appel aux banques, leurs fonds propres ne suffisant plus. Mais l'appareil financier recherche le profit à court terme. L'argent immobilisé ne « travaille pas » ou du moins trop lentement pour rapporter. Le banquier emprunte les sommes qu'il prête. Il faut que le capital dont il dispose soit toujours disponible. Ainsi l'entrepreneur a besoin de crédits à long terme et le banquier ne peut consentir que des crédits à court terme, sinon le taux d'intérêt deviendrait si élevé qu'il découragerait l'entrepreneur. Comment en sortir ? Par des artifices comptables qui transforment le court terme en long terme.

    Cette contradiction en a engendré une autre. L'investissement ne saurait être supérieur à l'épargne, c'est-à-dire à la part du revenu national soustrait à la consommation, d'une manière ou d'une autre. Cette vérité de bons sens convient à une économie de type classique où l'entrepreneur utilise ses propres capitaux ou ceux qu'il se procure en multipliant le nombre de ses associés grâce à des souscriptions d'actions. Vaut-elle encore, quand il lui faut investir à très long terme ? Il est conduit dans ses choix à anticiper. Le modèle que prépare le constructeur risque d'être périmé avant d'être mis en vente, de ne pas correspondre à l'évolution des goûts et des besoins de la clientèle.

    Et surtout, il est obligé de vendre à crédit. L'acheteur d'une voiture a rarement les moyens de payer comptant. Lui aussi anticipe. Il dépense l'argent qu'il n'a pas encore mais dont il compte disposer, pour autant que ses revenus continuent d'augmenter. Les organismes financiers, en principe, utilisent l'épargne reçue en dépôt d'une manière ou d'une autre (dépôts à vue, emprunts obligatoires, gestion de portefeuilles etc.…) pour financer ces diverses anticipations. Tout semble donc rentré dans l'ordre, mais à condition que les banquiers ne commettent aucune erreur, qu'ils ne se montrent ni trop timorés, car ils casseraient l'expansion, ni trop laxistes car ils cesseraient de la contrôler. En théorie, ces excès inverses devraient se compenser. Ce qui se révélerait exact si chaque opérateur prenait ses décisions par un calcul rationnel. Les risques d'erreur s'annuleraient à peu près. Les choses ne se passent pas ainsi en pratique. Il existe un effet d'entraînement. A certains moments, les banquiers, emportés par l'euphorie, prêtent avec trop de facilité, à d'autres, ils s'effraient et resserrent le crédit, étranglant les entreprises.

    Que s'est-il passé en 1929 ? La prospérité a conduit les industriels, les particuliers et les banquiers à anticiper sur un progrès supposé indéfini tant de la consommation que de la production. Les industriels ont succombé au vertige du gigantisme, les particuliers ont multiplié les achats à crédit - y compris les achats d'actions  et les banquiers ont trop utilisé les artifices comptables qui permettent de transformer le court terme en long terme, si bien que les Etats-Unis investissaient plus qu'ils n'épargnaient. Tout fonctionnait convenablement parce que la bourse de New York drainait les capitaux du monde entier. Il a suffi que le flux d'épargne diminue, même légèrement pour provoquer la catastrophe. Il fallait donc réajuster l'épargne et l'investissement. Les économistes libéraux ont immédiatement présenté une solution d'apparence raisonnable. Il suffisait de diminuer les salaires et même, de l'opinion de Rueff, de supprimer purement et simplement les allocations de chômage, en un mot de pratiquer une politique de déflation. C'était oublier que désormais la consommation de masse fournissait le moteur de la production de masse. Quand on fabriquait quelques milliers de voitures par an, la misère du peuple n'empêchait pas les stocks de s'écouler peu à peu et puisqu'il fallait bien les reconstituer, les commandes relançaient la production. Il n'en va plus de même, quand le stock se chiffre par millions de voitures. L'économie avait changé d'échelle et les libéraux, enfermés dans leurs abstractions ne s'en étaient pas aperçu. La solution fut trouvée non par un théoricien mais par deux hommes de terrain, l'allemand Schacht financier d'Hitler et Morgenthau, le principal conseiller de Roosevelt. L'un et l'autre partirent d'une idée simple. La mécanique libérale ne fonctionnait plus, les stocks ne diminuaient pas parce que les achats des classes aisées n'avaient plus qu'une influence marginale sur le marché. La production de masse ne reprendrait que si l'on donnait à la masse les moyens de consommer d'où une politique de grands travaux financée artificiellement. Il fallut néanmoins la seconde guerre mondiale pour surmonter la crise, les armements constituant une production dont la consommation n'est pas entravée par des considérations budgétaires.

    Ni Schacht ni Morgenthau n'avaient pu s'inspirer de la célèbre « general theory of employment, interest and money » de John Maynard Keynes, publiée seulement en 1936. Cependant, l'inspiration demeurait la même. Les uns et les autres substituaient à une conception statique de l'économie, où les équilibres se rétablissaient automatiquement, une « description dynamique » selon l'expression de Keynes. Les classiques visaient en fait un état quasi stationnaire. Ce qui donnera, sous une forme journalistique, la « croissance zéro » préconisée par le club de Rome, croissance zéro de la production et de la démographie. Mais l'expérience montre assez qu'il n'y a jamais d'état quasi stationnaire. En économie, comme dans les autres domaines, qui n'avance pas recule.   •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral » suite)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [III]

    Chute du mur de Berlin

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpgNous poursuivons la publication d'une série qui devrait faire date ; qui forme un ensemble à lire en entier : une étude de Pierre Debray parue en novembre 1985 dans le mensuel Je Suis Français, sous le titre Une politique pour l'an 2000. La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    Le communisme en Europe : fatalité d'un déclin

    En tous cas, un signe atteste que le processus de « démassification » est bel et bien engagé, du moins au niveau de la production. Les politologues s'interrogent sur le « déclin » du parti communiste. Celui-ci a certainement pâti de la dégradation de l'image de marque de l'U.R.S.S., du lait des événements de Pologne et de la guerre d'Afghanistan.

    « L’archipel du Goulag » de Soljenitsyne a désabusé les intellectuels mais bien d'autres livres avaient révélé l'existence des camps soviétiques, sans que les belles âmes s'émeuvent. Ce qui s'est passé en Hongrie et en Tchécoslovaquie l'emporte de beaucoup, en horreur, sur la répression, après tout timide, qui frappe Solidarnosc. Pourquoi ce brutal effondrement du mythe soviétique aujourd'hui et non il y a dix ans ou cinquante ? Ce n'est pas du communisme dont se détournent les intellectuels mais de la démocratie dont il constitue l'expression achevée. A preuve le repli peureux des « nouveaux philosophes « sur le libéralisme et le parlementarisme, donc sur une variété de féodalisme. Ils ont renoncé à changer le monde. Seuls leur importent désormais leurs intérêts de classe, la défense de leurs privilèges. Les « droits de l'homme « fournissent un alibi fort convenable à la lâcheté des intellectuels.

    Pourquoi étaient-ils communistes, communisants, compagnons de route, porteurs de valises ? Parce que, d'instinct, ils ne rêvèrent que la force. Ils sentent confusément que la force a quitté le communisme. Il la tenait de la masse et celle-ci se dissout. Lénine, en effet, a conçu les partis communistes comme des organisations militaires, dont les of­ficiers et les sous-officiers étaient chargés d'encadrer les O.S. Il avait mieux que ses rivaux, empêtrés dans le dogmatisme marxiste, analysé la situation sociale de la Russie du début du siècle. Au contraire de ce que l'on prétend d'ordinaire, elle disposait d'une industrie moins puissante, sans doute, que celle de la Grande Bretagne, de l'Allemagne et même de la France mais beaucoup plus moderne. Quand elle avait commencé à &industrialiser, elle s'était heurtée à une difficulté considérable. Elle ne possédait pas de tradition ouvrière. Faute de spécialistes, elle adopta le travail à la chaîne, qui permettait d'utiliser les moujiks, chassés de la terre par l'abolition du servage et la modernisation de l'agriculture sous l'impulsion des koulaks, ces petits propriétaires, nés de la dissolution du « mir « la communauté agraire. Grâce aux capitaux étrangers, surtout français, attirés par une main d'œuvre à bon marché : les usines se multipliaient. Entre 1900 et 1913 la production doubla. Le coup de génie de Lénine fut de comprendre que le prolétaire, tel que l'avait conçu Marx n'était qu'une catégorie hégélienne, audacieusement transposée dans l'histoire sociale, le concept de négativité absolue qui, par un renversement dialectique, devient tout à force de n'être rien. Marx, à la suite de Hegel, associait négativité et conscience de soi. Il imaginait donc le prolétaire porteur d'une conscience de classe qui lui permettait de changer le monde. Dans l'Allemagne du XIXème siècle, il existait sans doute une classe ouvrière, nombreuse et puissante mais elle n'était prolétarisée que sur les marges. Rien de semblable dans la Russie de Lénine. Le concept avait pris chair. Il existait bel et bien un prolétariat, composé de moujiks analphabètes et grossiers dont la résignation de bêtes de somme ne s'interrompait que pour de brèves et brutales révoltes. L'idée que ces misérables puissent d'eux-mêmes acquérir quelque conscience que ce soit relevait de la bouffonnerie intellectuelle. La masse que découvrait Lénine n'était nullement révolutionnaire par essence. Tout au plus aspirait-elle à être mieux payée et à travailler moins. Il convenait, pour qu'elle devienne une force, de l'encadrer de révolutionnaires professionnels, qui la dirigeraient dans le sens qu'ils voudraient.

    On s'est souvent demandé pourquoi le communisme n'avait pu s'implanter dans les pays anglo-saxons. La raison en est simple : la place était prise. La Grande Bretagne et les Etats-Unis avaient introduit le travail à la chaîne dès les premières années du siècle. Ce qui avait donné aux syndicats le temps de s'adapter. Quand éclata la révolution bolchevique, ils avaient déjà encadré la masse. Il n'en allait pas de même en France, où le travail à la chaîne n'apparaît qu'à la veille de la première guerre mondiale, qui devait le généraliser. Notre syndicalisme de métier, animé par des travailleurs hautement qualifiés, fiers de leur savoir-faire, trop individualistes pour accepter un appareil bureaucratique, était incapable, sans une profonde mutation, d'intégrer la masse. Il commençait à peine à s'adapter, quand éclata la révolution bolchevique. Les communistes avaient le champ libre. Ils en profitèrent.

    Aujourd'hui leurs bastions traditionnels s'effondrent. Mineurs ou sidérurgistes fondent, comme neige au soleil. Le P.C. poursuit depuis dix ans des combats de retardement, qui se retournent contre lui. Les compressions de personnel, faute d'être réalisées à temps, n'en deviennent que plus douloureuses. La rupture avec les socialistes est intervenue lorsque ceux-ci, le dos au mur, durent se résigner à renoncer à soutenir artificiellement des secteurs en déclin, qui avaient cessé, depuis des années d'être compétitifs. Le P.C. pouvait accepter bien des choses, pas de perdre sa base sociale.

    Il se trouve d'ailleurs enfermé dans une contradiction. Les immigrés lui fournissent ses dernières troupes de choc. S'appuyer sur eux, c'est pousser les ouvriers français vers le Front National. Essayer de rivaliser avec Le Pen, comme le firent quelques maires de banlieue, afin de retenir son électorat, non seulement risque de le couper des O.S. maghrébins mais le fait traiter de raciste par la cléricature religieuse ou laïque. Donc le P.C. se transforme en parti résiduel, qui ne se maintiendra que là où il parviendra à conserver le pouvoir municipal. Le poids des traditions l'empêchera sans doute de tomber aussi bas que son homologue allemand. Il conservera une audience marginale en tant que conservatoire des archaïsmes français.  •  (A suivre - A venir : « De Caillaux à Giscard : Le système libéral »)

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

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  • Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [II]

     

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    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    L'homme masse ou le triomphe de Démos

    Au XIXème siècle, la division du travail se développe. Un militant syndicaliste, Griffuelhesn constate, en 1900, qu'autrefois « l'ouvrier cordonnier prenait la peau telle qu'elle sortait de chez le tanneur et confectionnait la chaussure prête à porter ». A sa place 24 ouvriers spécialisés, travaillant sur 24 machines, réalisent les 24 opérations qu'il effectuait, d'où un gain considérable de productivité mais aussi une perte d'intérêt pour le travail. Le système Taylor, qui décompose les gestes accentue cette évolution. Peu à peu les ouvriers hautement qualifiés, qui demeuraient des artisans, sont éliminés, à l'exception de quelques régleurs, au profit de manœuvres, formés sur le tas, qui répètent mécaniquement un seul mouvement.

    Au plan social l'avènement de l'ouvrier spécialisé, l'O.S., aura des conséquences décisives. Le professionnel n'était pas un prolétaire. Il avait conscience d'être propriétaire de son métier. Son savoir-faire lui donnait l'illusion d'être irremplaçable. Rien de semblable avec l'O.S., réduit à un travail parcellaire, d'où toute réflexion, toute initiative sont bannies. Il doit exécuter rapidement, interminablement le geste élémentaire qui s'enchaîne à ceux de ses voisins. Pour lui le travail devient l'accessoire et le désagrément de la vie, oubliant les gestes créateurs de l'artisan et du paysan, l'homme simple « appendice de la machine » se transforme en robot et ce n'est pas un hasard si ce mot vient du tchèque « robota » qui signifie travail forcé. Luckas, un philosophe marxiste, parle de « réification ». L'ouvrier n'est plus qu'un objet manipulé par un bureau d'études. Le corps à corps avec la matière du professionnel, cette « poésie des choses, s’évanouit, tout rapport, entre la qualité du produit et le travail disparaît. Il ne reste que le nombre d'heures passées à l'atelier, une quantité infiniment divisible en gestes stéréotypés.

    Le processus de massification ne se limite pas à l'usine. Il s'étend à tous les domaines de l'activité humaine. La guerre cesse d'être un affrontement d'hommes. Au guerrier se substitue le conducteur de machines qui anéantit indistinctement militaires et civils. La mort elle-même perd son visage. Elle frappe au hasard, destin indéchiffrable. L'urbanisation, qui construit des mégapoles, enchevêtrement inextricable de blocs, de tours, d'autoroutes, dont le dessin, même vu d'avion, paraît incompréhensible, abolit les solidarités de voisinage. Les habitants se juxtaposent, sans se connaître. Le Corbusier ne réduit-il pas la maison à une « machine à habiter », jeu de mécano qui juxtapose des plaques de béton préfabriquées ou rien n'accroche le regard, en deçà du beau et du laid, sans autre critère que fonctionnel. Tout se massifie, jusqu'au loisir qui transforme les « vacanciers », en jonchées de corps nus, jusqu'au plaisir sexuel, codifié en recettes par le taylorisme de la jouissance, jusqu'à l'art qui se détourne de l'objet, faisant éclater l'espace, le morcelant en taches ou en lignes.

    Tout se réduit à des statistiques. Même les opinions se pèsent. Un homme politique n'existe que par sa cote de popularité. La masse gomme toute singularité. Elle engendre le conformisme, expression psychologique de la désagrégation des rapports sociaux. Il faut faire comme l'autre puisque l'autre n'est personne. La massification entraîne la déshumanisation. L'on prétend parfois que la mort de Dieu a provoqué celle de l'homme. C'est l'inverse qui s'est produit. Le sentiment religieux suppose une démarche personnelle. Dieu étant le Tout Autre, il faut pour le reconnaître que subsiste l'altérité. Dans un monde où les êtres humains, devenus interchangeables, choses parmi les choses, manipulées à l'usine par le bureau d'études et hors de l'usine par les « médias », la publicité, la propagande, le divin se dissout. Cependant le conformisme conduit à l'individualisme. La masse est semblable au sable, dont chaque grain est à la fois identique aux autres et séparé d'eux. Le repli sur soi permet de s'abstraire d'un monde où tout n'est qu'abstraction, d'où l'importance que prend le corps. Seul, son corps permet à l'individu de fonder sa différence. Le mot clé d'une société massifiée n'est-il pas le « look », l'apparence. Seule l'apparence distingue l'individu.

    Les trente ans — 1945-1975 — que M. Jean Fourastié nomme les trente glorieuses le furent sans doute par la prodigieuse accumulation de richesses qu'elles créent, du moins dans les pays industrialisés. C'est oublier trop facilement les dégâts qu'elles provoquèrent : urbanisation rapide et improvisée, destruction des valeurs spirituelles et morales, dissolution de toutes les structures sociales, la famille, la cité et même la nation. Le processus de massification, commencé au XIXème siècle, préparé idéologiquement au XVIIIème par Rousseau s'est accéléré, provoquant la crise générale que nous traversons. Mais voici que par un retournement prévisible, la masse devient l'obstacle au progrès technologique. On n'a plus besoin d'elle. Dès l'instant que l'homme se transformait en appendice de la machine, le robot électronique ou la machine automatisée devaient se substituer à lui. Il n'était qu'un pis-aller. On lui imposait des mouvements machinaux parce que l'on ne savait pas encore construire des machines plus fiables, insensibles à la fatigue, à l'ennui, à la revendication qui prendrait sa place. La masse est de trop. Chassée du processus de production elle se dilue en chômeurs, des hommes sont renvoyés à la casse, à la façon des machines dont on n'a plus l'usage. Mais les dégâts demeurent et d'abord les deux traits fixés dans la conscience collective, le conformisme et l'individualisme. Comment construire une société post-industrielle, c'est-à-dire une société ou seul un petit nombre d'hommes sera occupé à la production des biens quantitatifs, avec des travailleurs formés et déformés par le processus de massification ? D'autant que les infrastructures, les mégapoles en particulier, subsistent et sont autant d'obstacles au progrès. Nul n'a le droit d'espérer qu'une guerre fasse table rase et pourtant, plus que la rivalité des deux « grands » la nécessité de se débarrasser des obstacles au progrès est grosse d'un conflit mondial. Tout le monde ne peut pas comme Néron mettre le feu à Rome pour se donner les moyens d'une reconstitution.  •  (A suivre - A venir : « Le communisme en Europe : fatalité d'un déclin »)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]

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    Une politique pour l'an 2000 de Pierre Debray [I]

  • Une politique pour l'an 2000, de Pierre Debray [I]

     

    TRAVAUX DIVERS - Largeur +.jpg La lecture de ces textes expliquera aux lecteurs qui ne l'ont pas connu le rôle intellectuel important de Pierre Debray à l'Action Française dans les années 1950-2000.  Cette analyse politique, économique, sociologique et historique, menée méthodiquement, à la maurrassienne, comporte de multiples enseignements, utiles aujourd'hui à notre école de pensée. Comme un stimulant de notre réflexion sur la situation présente de la France et sur l'action que nous avons à y mener. Même si le lecteur devra tenir compte des événements et des faits intervenus au cours des trois dernières décennies.  LFAR

     

    2235704335.jpg1ère partie : l’Homme Masse

    Dans « l’Avenir de l’Intelligence », au début du XXe siècle Maurras annonce l'avènement d'un « âge de fer » « l’homme sera livré à la force pure ». L'hégémonie de la société marchande conduira à l'avilissement de l'intelligence. Ce qui n'a pas de prix, l'œuvre de l'esprit, devra en recevoir un. Sa qualité se déterminera par la quantité de livres vendus. Plutôt que de s'en tenir à des déplorations moralisantes, Maurras cherche la cause et la trouve dans la révolution industrielle.

    UNE PROPHETIE DE CHARLES MAURRAS

    Certes Ruskin avait déjà compris que l'évolution de l'art est liée au mouvement général de la société mais Maurras, s'il refuse l'admiration béate du machinisme, ne partage pas le mépris des esthètes pour le progrès des techniques. En soi, il lui parait bienfaisant. D'ailleurs c'est un fait et les faits «se moquent de nos sentiments et de nos jugements auxquels ils échappent, par définition ». La science, la technique « sont innocents de la faute qu'on leur impute. Elle ne vient pas d'eux mais de l'ordre mauvais sous lequel ils sont nés »

    N'empêche que l'Intelligence rencontre « son adversaire définitif dans les forces » que libère la révolution industrielle. Plutôt que de les canaliser afin qu'elles servent au bonheur des hommes « l’ordre mauvais » les laisse se répandre et tout dévaster. Un fleuve indompté emporte, dans sa fureur nos pauvres biens. L'intelligence, livrée au flot qu'aucune contrainte ne limite, est nécessairement vaincue « par la masse supérieure des richesses » que procréent les « forces industrielles ». A son tour, elle est massifiée. Toute la stratégie de Maurras va donc consister à recruter des bâtisseurs, pour édifier, avec lui la digue. Il s'efforcera de réaliser « la fédération solide et publique des meilleurs éléments de l'Intelligence avec les éléments les plus anciens de la nation », l'Eglise, l'armée mais aussi toutes les aristocraties, celles du sang et celles du monde ouvrier. Maurras s'intéresse autant aux anarcho-syndicalistes, qui défendent la propriété de leur métier, qu'à l'antique noblesse d'épée, ces hobereaux, enracinés dans la communauté villageoise. A ses yeux, ils sont de la même race. Maurras ne désespère même pas « d'atteindre et gagner quelques-unes des citadelles de l’argent » puisque « diviseur et divisible à l'infini » rien n'interdit de le diviser contre lui-même.

    Vers 1910, Maurras fut sur le point d'aboutir. La première guerre mondiale, qu'il avait tenté d'éviter, deviendra inéluctable en 1914 lorsque la victoire électorale d'une gauche hostile à la loi de trois ans, qui permettait de prévenir l'invasion, eut convaincu le grand état-major allemand que la guerre serait fraîche et joyeuse. Elle faillit l'être. L'on oublie trop que sans la victoire de la Marne, qui fut tenue, sur le moment, pour un miracle, et qui l'était dans une certaine mesure, Paris eût été pris. La France aurait-elle pu se res­saisir ? Nul ne le sait. En luttant sur le front de l'Intelligence, Maurras contribua à sauver la nation mais aussi la République et la jeunesse d'Action Française, fauchée dans les premières batailles, sur un sol mal défendu, avec lui et à son appel. La fédération ne devint, de nouveau concevable, qu'en juin 40, fruit amer et déjà gâté du désastre de nos armes.

    Maurras ne s'était jamais dissimulé le caractère aléatoire et « les difficultés de cette entreprise ». Elle relevait du pari, mais comme pour celui de Pascal la mise semblait dérisoire, comparée à l'enjeu. « Exposée à périr, sous un nombre victorieux, la qualité intellectuelle ne risque rien à tenter l’effort ».

    Pourtant la révolution industrielle n'était pas entrée dans sa phase de maturité. « L’avenir de l’intelligence » date de 1905. L'ingénieur Taylor ne publiera qu'en 1907 ses « études sur l'organisation du travail dans les usines », qui introduiront la production en grandes séries, et la « grande grève » de Renault, qui consacre la défaite de l'aristocratie ouvrière n'aura lieu qu'en 1911. Il n'en est que plus remarquable que Maurras décrive au présent, comme si c'était déjà réalisé, le processus qui conduira à l'avènement, un demi-siècle plus tard, de la société de consommation. Tout est annoncé en une phrase : « les développements de l'industrie, du commerce et de l'agriculture, sous l'impulsion de la science et du machinisme, l'énorme translation économique qu'ils ont provoquée, l'essor financier qui en résulte, l'activité générale que cela représente, l'extension de la vie, la multiplication et l'accroissement des fortunes, particulièrement des fortunes mobilières ».

    1888211425.jpgLa prophétie de Maurras s'est accomplie. Il suffit de considérer les mœurs de l'édition. Le livre est devenu un produit. Un jeune romancier ne trouvera des lecteurs que s'il passe à la télévision dans l'émission « Apostrophes ». Qu'il présente bien, parle avec onction, qu'il plaise, le succès est assuré. Mais le sort de la France se joue de la même façon. Si M. Mitterrand devint président, il le dût pour une bonne part à son agent de publicité, qui avait trouvé le bon slogan. Il fallait rassurer les Français. Ce fut « la force tranquille ». Avoir du talent, les dons nécessaires pour gouverner importe moins que bien « se vendre », mot affreux qui ravale l'artistique ou le politique au rang de la prostituée. Rien là néanmoins que d'inévitable, dans une société que son évolution porte à imposer la quantité. Partout, la massification des activités humaines se développe. La production de masse engendre la consommation de masse, la consommation de masse les « Mammouths » qui, écrasent, sinon les prix, du moins le petit commerce. L'ouvrier qualifié s'efface devant l'O.S., la couturière disparaît au profit du « prêt à porter », le vendeur est chassé des « libre-services ». Le travail est disqualifié, et la na­ture dévastée. Pourquoi l'art et la politique auraient-ils été épargnés ? A la production de masse, à la consommation de masse correspondent, de nécessité, la culture de masse et la démocratie, fondée, comme l'a si bien saisi Tocqueville sur l'irruption de la masse dans l'histoire. Fourastié présente les décennies 45-75 comme les trente glorieuses. Ce furent les trente hideuses, la décomposition de l'art, de la religion, de la morale, de la cité même.

    Comment une école de pensée qui se donnait pour objectif de renverser le processus, en réalisant l'alliance des aristocraties, celles de l'intelligence, du sang, de- la terre et du peuple, aurait-elle eu, pendant les trente hideuses la moindre chance de se faire entendre ? Nos critiques semblaient aller contre le mouvement général des idées, des mœurs et des techniques. La démocratie, expression politique de l'ère des masses, remplaçait les structures hiérarchiques d'un pouvoir qui distribuait les hommes en fonction de leur qualité, par la comptabilité mécanique d'une quantité de suffrages indifférenciés. Est-ce par hasard si ces progrès accompagnèrent ceux des forces industrielles ? Que valaient les arguments de la raison contre la puissance brutale des rois barbares de l'or et de l'acier, du dollar et du pétrole ? Il convenait d'être démocrate, par un acte religieux d'agenouillement devant le Nombre, idole d'une société marchande, sinon on devait être parqué dans une réserve d'indiens. Voici que la démocratie atteint sa perfection puisque pour mériter de gouverner un grand pays industriel, il faut s'assurer le concours du meilleur « publicitaire », en un temps où le pouvoir se conquiert comme un marché, selon les méthodes du commerce de masse.

    Au moment où s'opère un prodigieux retournement, qui s'annonce chez nous mais se manifeste, dans toute sa force, aux Etats-Unis par le retour, sur le devant de la scène, du patriotisme, de la morale, de la religion, notre critique de la démocratie cesse d'être le fait de marginaux. Elle devient une nécessité historique. Cela doit se démontrer. En effet, pour la plupart des Français, être démocrate va de soi. Les tares du système sautent aux yeux. Nul ne songe plus à les contester. Afin de s'en accommoder, il semble qu'il suffise de répéter, comme un exorcisme, la formule fameuse de Churchill : « La démocratie est un mauvais régime mais tous les autres sont pires ». Quels autres ? Le nazi et le bolchevique, bien sûr. Mais ne s'agit-il pas précisément de démocraties à l'état pur, sans mélange de parlementarisme ? Rousseau l'a démontré, une fois pour toutes. Il n'est de gouvernement vraiment démocratique que s'il exprime la volonté générale. Celle-ci ne se divisant pas, seul un parti unique, composé de citoyens vertueux, qui ont renoncé à poursuivre leurs intérêts particuliers, l'incarne. Robespierre en était conscient. La République étant une et indivisible, il expédiait à la guillotine les républicains qui prétendaient se constituer en factions, donc qui cherchaient à instituer la pluralité des partis.

    Les pays anglo-saxons puis, à leur imitation, l'Europe occidentale ont tenté de tempérer, par le parlementarisme, la démocratie, dont tout le monde sait maintenant qu'abandonnée à sa logique elle conduit, de nécessité, au totalitarisme. Il fallait concilier deux principes qui s'op­posent ; la liberté et l'égalité. Tocqueville a expliqué que l'entreprise était pratiquement impossible. Pour établir le règne de l'égalité il convient de restreindre la liberté et, si possible, de l'abolir puisque les « élites » s'en servent afin de défendre leurs intérêts particuliers. A l'inverse la liberté tend vers la loi de la jungle, l'oppression des faibles par les puissants, au mépris de l'intérêt général. D'où l'opposition entre une droite libérale et une gauche égalitaire qui dégénèrerait en guerre civile, s'il n'y avait la recherche permanente d'un compromis de type centriste. Dans la pratique la droite fait la politique de la gauche, quand elle est au pouvoir. Plus idéologue, la gauche tente de faire la sienne puis, devant le risque de casser le pays en deux, prend peur et adopte la politique qu'aurait dû faire la droite, si elle avait été conséquente. Cette inversion des rôles, qui transforme en faux semblant notre vie politique, aboutit, en période de crise, à la neutralisation mutuelle du libéralisme et du socialisme. Le système ne fonctionne qu'à condition de respecter la règle d'or posée par un politicien bien oublié, Henri Queuille : la seule manière de résoudre les problèmes c'est de ne pas les poser.

    La véritable question n'est pas de savoir si la démocratie est un bon ou un mauvais régime. Les discussions académiques sur « le contrat social » présentaient un certain intérêt au XIXe siècle, en un temps où le débat restait théorique. Pas plus que les autres régimes, elle n'est descendue toute armée du ciel des idées. Elle n'est pas fille de Rousseau mais de la machine à vapeur. Il n'est besoin que de consulter son acte de naissance. Elle n'apparaît, sous sa forme moderne, qui n'a rien de commun, que le nom, avec sa forme antique, illustrée par Athènes, vers 1830, au moment où la seconde révolution industrielle, celle du charbon et de l'acier bouleverse, par le développement du chemin de fer la géographie sociale. Ses progrès coïncident avec ceux de la grande industrie. Totalitaire, dans l'Allemagne nazie ou en Union Soviétique, faussement libérale aux Etats-Unis et en Europe occidentale, elle s'impose irrésistiblement et universellement. Même les tyrans africains se dissimulent sous son masque. Nul n'ose gouverner s'il n'a reçu l'onction du suffrage universel. Tocqueville pourtant a dévoilé sa véritable nature. Elle n'est que l'expression politique de la massification de la société. Le règne de l'égalité ne constitue qu'un accident historique, la soumission de toutes les activités humaines aux forces industrielles. A la différence de Tocqueville, Maurras avait compris que cette évolution n'avait rien d'irréversible. Elle pouvait être enrayée et elle faillit l'être, alors qu'il était temps encore. Aujourd'hui la démocratie est devenue un frein au progrès matériel lui-même. Elle disparaîtra mais après quelles convulsions, quelles régressions ? Mieux vaut détruire le barrage qu'elle oppose désormais à la révolution technologique avant qu'il ne saute de lui-même. Assurément, il n'est pas question de verser dans le déterminisme historique. La machine à vapeur et le moteur à explosion n'ont pas engendré la passion de l'égalité. Ils ont transformé une pulsion irrationnelle en une nécessité économique. •  (A suivre - A venir : « L'homme masse ou le triomphe de Démos »)

    Illustration ci-dessus : Pierre Debray au rassemblement royaliste des Baux de Provence [1973-2005]