UA-147560259-1 UA-147538561-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Êtes-vous FLoCés ?, par Laurent Gayard.

En plus des différentes applications développées au fil des ans, qui permettent à leur écosystème informatique et économique de s’étendre sans cesse, les créateurs de Google sont aussi de grands amateurs de poissons d'avril. Le tout premier fut Mentalplex, mis en ligne le 1er avril 2000.[1]

3.jpgMentalplex était supposé offrir un service révolutionnaire basé sur la lecture des ondes cérébrales des utilisateurs afin de suggérer les résultats de recherche les plus pertinents. Pour cela, Mentalplex demandait à l’internaute de « retirer chapeau et lunettes » et de fixer intensément un cercle concentrique tourbillonnant situé à gauche de l’écran afin de « projeter l’image mentale de ce que vous désirez obtenir », l’image devant apparaître au bout de quelques secondes dans le cercle permettant à l’utilisateur de cliquer dessus pour accéder aux résultats de recherche. Le poisson d’avril proposait même une page d’aide expliquant que Mentalplex était même capable d’anticiper les requêtes avant qu’elles ne se forment dans l’esprit de l’internaute en faisant usage d’« 1,3 milliards de variables » parmi lesquelles « les cinq sites que vous avez visités avant d’arriver sur Google », « la pression de l’air, l’humidité et le taux d’ozone », « la configuration astrologique au moment de la visite », « la rapidité et l’angle des mouvements de la souris », « l’aura personnelle et l’activité cérébrale ». À la question « Mentalplex viole-t-il votre vie privée ? », les auteurs du poisson d’avril répondaient avec amabilité que « tandis que Mentalplex a la capacité de connaître vos secrets et désirs les plus intimes, ces informations sont uniquement utilisées à des fins statistiques et rarement vendues à des publicitaires à moins que ceux-ci le demandent très très gentiment. » En 2002, Sergueï Brin et Larry Page prétendirent aussi révéler le secret qui se cachait derrière le succès de leur algorithme de recherche PageRank, en réalité un principe révolutionnaire, PigeonRank[2], censé utiliser des milliers de pigeons chargés de reconnaître sur un écran les résultats de recherche les plus pertinents en tapant avec leur bec sur une touche du clavier. Ces bonnes blagues font moins rire vingt ans plus tard, alors que l’omniprésente entreprise est accusée de faire usage de tous les moyens à sa disposition pour s’emparer des données personnelles de ses utilisateurs afin de les revendre à ses partenaires ou de les utiliser à son profit pour améliorer la rentabilité de son service de régie publicitaire, Google AdSense, et concevoir des campagnes de publicités ciblées toujours plus efficaces.

Empreinte numérique

Comme le révèle aujourd’hui l’Electronic Frontier Foundation, ONG internationale de protection des libertés sur Internet basée à San Francisco et fondée en 1990, Google teste actuellement un nouvel outil baptisé du joli nom de FLoC, pour « Federated Learning of Cohorts ». D’après Google, l’expérimentation concerne 0,5% des utilisateurs du célèbre moteur de recherche en Australie, au Brésil, au Canada, en Inde, en Indonésie, au Japon, au Mexique, en Nouvelle-Zélande, aux Philippines et aux États-Unis mais elle a vocation à s’étendre à un plus grand nombre de pays[3]. FLoC est un nouveau type d’application, un algorithme intégré au navigateur qui passe en revue l’historique. À partir de l’ensemble des informations récupérées, FLoC détermine des catégories d’utilisateurs, rassemblant des profils similaires, auxquels sont attribués un label – dénommé FLoC ID – permettant de les identifier plus facilement lors de leur pérégrinations sur Internet. Jusqu’à présent, le traçage des utilisateurs est opéré différemment. Les sites visités archivent sur votre navigateur des informations (adresse du site, titre du site, etc.) qui vous permettent de vous connecter plus rapidement la fois suivante. C’est ce que l’on appelle des cookies. Mais ces cookies peuvent être récupérés facilement dans un but commercial afin notamment de vous adresser des publicités ciblées. Les logiciels utilisés pour tracer l’activité des utilisateurs d’Internet peuvent même aller plus loin. Quand vous effectuez une requête sur un moteur de recherche ou que vous visitez un site web, cette requête est enregistrée, archivée et répercutée auprès d’autres intervenants et tierce-parties liées au site que vous visitez, qui utilise des logiciels de traçage web pour en apprendre beaucoup plus sur vous : adresse IP, localisation géographique, le système d’exploitation que vous utilisez et même la configuration de votre machine. C’est ce qu’on appelle une « empreinte numérique » qui peut être utilisée à de multiples fins mais principalement pour vous noyer sous les spams et la publicité. L’usage intensif des cookies et logiciels de traque publicitaire au cours des dernières décennies pose évidemment quelques soucis légaux, en ce qui concerne en particulier la protection de la vie privée.

Contourner le RGPD

Pour passer outre cette épineuse questions et les désagréables critiques qu’elle suscite vis-à-vis de la firme de Mountain View, Google a théorisé avec FLoC une nouvelle manière d’identifier les profils utilisateurs sans se voir accusée de s’introduire avec indiscrétion dans leur historique de navigation. En clair, ce ne sont plus des logiciels tiers qui vont discrètement – et illégalement – explorer l’historique de votre navigateur mais votre navigateur qui se charge d’établir tout seul lui-même, comme un grand, votre profil utilisateur, en fonction des sites visités, et qui peut partager ce profil avec des tierces-parties. La proposition est résumée par ses concepteurs sous le joli nom de Turtledove, « tourterelle », en anglais, à croire qu’on entretient chez Google une fascination particulière pour les colombiformes… « L’initiative TURTLEDOVE consiste à offrir un nouveau protocole [publicitaire] qui offre des garanties vis-à-vis du respect de la vie privée. Le navigateur, et non le publicitaire, détient les informations concernant les centres d’intérêt de l’utilisateur. »[4] C’est pratique à plus d’un titre. Puisque le navigateur lui-même établit le profil de l’utilisateur et l’intègre à un groupe correspondant à un profil publicitaire “choisi”, cela donne à l’utilisateur l’illusion d’être protégé contre les intrusions non désirées et l’usage non voulu de son historique ou de ses cookies. Cela prémunit surtout Google contre le RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), mis en place par la pénible Union Européenne, et qui punit en théorie la captation et la rétention de données de navigation et de données privées sans l’accord de l’internaute. Plus de collecte ni de rétention non autorisées des données, désormais c’est le logiciel de navigation lui-même qui pourra partager avec les sites et partenaires publicitaires choisis des informations telles que : « Hey ! Les gars ! Mon utilisateur aime les chatons et les céréales riches en fibre ! » Problème réglé.

Le traçage volontaire

Avec le projet FLoC et ses tourterelles de la publicités ciblées, Google entend donc inaugurer une nouvelle ère : celle du traçage volontairement consenti par l’utilisateur et même facilité par les applications qu’il aura librement choisi d’installer sur son téléphone ou son ordinateur. Car Google aurait tort de se priver. Pour une grande partie de l’opinion, tout ceci reste une abstraction numérique, peu dérangeante en regard des services proposés. Bien sûr, il est toujours possible d’utiliser un VPN pour s’assurer d’une navigation confidentielle. Bien sûr on peut utiliser Firefox, Brave ou Opera au lieu de Chrome pour naviguer sur Internet, et Protonmail au lieu de Gmail[5]. Et pourtant 95% des recherche par mots-clés sont effectuées chaque jour dans le monde sur Google. La majorité des utilisateurs font usage de Chrome et Gmail compte 1,5 milliards d’abonnés. Depuis les débuts de son existence, Google, avec ses poissons d’avril, dit à ses utilisateurs les choses telles qu’elles sont. Mais comme ceux-ci ne semblent pas dérangés qu’on les prenne pour des pigeons, il n’y a pas vraiment de raison pour que cela cesse.

 

 

[1] Archives Google Mentalplex : https://archive.google.com/mentalplex/

[2] https://archive.google.com/pigeonrank/

[3] Pour savoir si vous êtes déjà « flocé », rendez-vous sur le site de l’EFF : https://amifloced.org/

[4] Description de TURTLEDOVE publiée par Michael Kleber sur le site de développement github le 12 mai 2021. https://github.com/WICG/turtledove

[5] Quelques conseils utiles : https://coveryourtracks.eff.org/learn

2.jpg

Source : https://www.politiquemagazine.fr/

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel