UA-147560259-1 UA-147538561-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La mort de la fraternité, par Michel Onfray.

Sur quelques prédateurs contemporains

Nul ne l’ignore, la devise de la République française est Liberté, Égalité, Fraternité. La triade a son importance car la Liberté sans l’Egalité, c’est la licence; l’Égalité sans la Liberté, c’est la tyrannie; or la Liberté et l’Egalité avec la Fraternité, voilà qui évite les impasses dans lesquelles conduisent la Liberté seule ou l’Égalité seule.

michel onfray.jpgLes États-Unis, par exemple, ont le souci de la Liberté sans l’Egalité et Cuba celui de l’Egalité sans la Liberté. La droite aime la Liberté mais ne se soucie guère de l’Egalité; la gauche vénère l’Egalité mais se moque bien souvent de la Liberté.

Mais qui parle de la Fraternité? Qui et quand? C’est le parent pauvre de la République, or ce devrait être la valeur cardinale autour de laquelle réconcilier les français des deux bords et d’ailleurs. Si l’on veut, comme c’est mon cas, défendre la liberté comme la droite et l’égalité comme la gauche, alors une politique de la Fraternité permet de réunir les deux rives du même fleuve.

Le covid révèle nombre de choses sur l’état de notre pays, de l’Europe et de notre civilisation, dont cette évidence que la Fraternité est devenue le cadet des soucis de la plupart. On sait que le gouvernement au service de l’État maastrichtien a failli. La débandade de cet empire néo-libéral en formation apparait désormais dans le plein jour de l’Histoire: les pays se sont repliés sur eux-mêmes pour faire face au traitement de la pandémie. A la première pluie, chaque État est rentré chez lui pour se sécher… Face à l’Italie qui sombrait et la France qui perdait pied, l’Allemagne a retrouvé le chemin du nationalisme intégral.

Le chef de l’État français a tergiversé, c’est le moins qu’on puisse dire… Depuis janvier 2020, il y a donc tout juste un an, quiconque voulait savoir pouvait savoir: ce serait bel et bien une pandémie planétaire, la Chine n’aurait pas, sinon, confiné une ville de onze millions d’habitants…

Macron n’a pas protégé les Français, aveuglé par son idéologie doublée par son incroyable égotisme: il donne l’ordre d’aller chercher les expatriés français en Chine et offre une permission aux militaires ayant assuré le rapatriement sanitaire; il laisse les avions en provenance d’un pays contaminé effectuer leurs innombrables rotations en déversant chaque jour des centaines de touristes chinois potentiellement contaminés sur le territoire français; il proclame avec force l’inutilité des masques parce que l’impéritie des gouvernements maastrichtiens, dont il est solidaire, a renoncé aux stocks; il aurait pu affirmer que cette pénurie dont il n’était pas directement responsable nous obligeait à fabriquer des masques maisons à partir d’un tuto fourni par le ministère de la santé, c’eut été une variation sur le thème des taxis de la Marne, il ne l’a pas fait; il n’a pas fermé les frontières sous prétexte que le virus les ignorait, aujourd’hui il reconnait les frontières: entre les individus, entre les villes, entre les régions, entre les pays, entre les continents; il décrète l’interdiction des remontrées mécaniques au sport d’hiver et celle des salles de spectacle en même temps qu’il autorise l’entassement dans les avions et les aéroports, mais aussi dans les gares et dans les trains; il laisse les supermarchés ouverts, il ferme les petits magasins; il décrète une vaccination massive avant d’inviter à se hâter lentement faute d’avoir prévu, là encore, l’achats des doses; il décide seul dans un bunker entouré de Diafoirus à la Légion d’honneur dans un total mépris des élus (maires, conseillers départementaux, conseillers régionaux, présidents de région, députés, sénateurs), et dans le plus profond mépris et de la démocratie et de la république; il contracte le virus dans une soirée de politique politicienne donnée à l’Élysée qui jette par-dessus bord les mesures sanitaires - plus nul que ça, tu meurs…

On dira que la Fraternité n’est pas le souci prioritaire de ce président de la République. Il est vrai que cette vertu suppose sympathie, empathie, estime d’autrui, affection, et que toutes ces qualités ne passent pas pour saillantes chez cet homme glacial quand on n’a pas un genou en terre devant lui.

Mais il est plus étonnant de voir que cette Fraternité semble également le cadet de soucis du moraliste André Comte-Sponville assez remonté (contre moi à qui il a envoyé un mail de remontrance très professoral…) qu’on comprenne bien, hélas, ce qu’il dit! Car il n’a pas été fuyant, il écrit et parle clairement, c’est d’ailleurs l’une de ses vertus, quand il s’adresse aux jeunes dans la matinale d’Europe 1 en leur disant: «Ne vous laissez pas faire! Obéissez à la loi mais ne sacrifiez pas toute votre vie à la vie de vos parents et de vos grands-parents. Résistez au pan-médicalisme, au sanitairement correct et à l'ordre sanitaire qui nous menace.» Avant de conclure: «On ne peut pas sacrifier indéfiniment les libertés à la santé des plus fragiles, donc des plus vieux.» (15.X.2020)

Il remet le couvert à France-Info: «On vit dans une société vieillissante. Or, plus on vieillit, plus on est fragiles en termes de santé. On a donc tendance à faire passer la santé avant tout, car nous sommes à mon âge plus fragiles que les jeunes. Il y a un cercle vicieux: puisqu’on fait de la santé l’essentiel, on privilégie les plus fragiles, c’est-à-dire à nouveau les plus âgés. Mais l’avenir de nos enfants est pour moi encore plus important. Je me fais davantage de souci pour l’avenir de nos enfants que pour ma santé de quasi septuagénaire.» (10.XI.2020)

Pas besoin d’être agrégé de philosophie pour comprendre qu’André Comte-Sponville invite les jeunes à ne pas se sentir concernés par «l’ordre sanitaire», autrement dit: le confinement, les gestes barrières, le port du masque, l’usage du gel hydro-alcoolique. Certes, en bon sophiste qui manie à ravir la rhétorique normalienne, il a pris soin de préciser en amont qu’il fallait obéir à la loi. Mais comment obéir et résister en même temps? Sans la citer, il emprunte cette idée au philosophe Alain, dont il est l’un des disciples, et qui, dans l’un de ses célèbres Propos d’un Normand daté du 4 septembre 1912, invitait à «obéir en résistant». Or, on sait par la récente publication de son Journal longtemps inédit qu’Alain obéissait plutôt sans vraiment résister ce qui lui fait opter pour de mauvais choix dans les années d’Occupation… Sachant cela, on devrait éviter d’utiliser l’outil d’Alain, il est ébréché, émoussé, pas fiable.

Quand l’impératif catégorique sponvillien lancé à destination des jeunes est: «ne vous laissez pas faire», que croit-il que les jeunes en question vont comprendre eux qui ne possèdent pas les Propos d’un Normand sur le bout des doigts?Qu’ils vont obéir en résistant? Il se trompe lourdement, voilà qui est trop subtil et d’ailleurs intenable, sauf à résister mentalement tout en se soumettant dans les faits… Non, ils vont résister en désobéissant et ils auront pour eux la caution de l’auteur du Petit Traité des grandes vertus.

Par ailleurs, André Comte-Sponville écrit: «On ne peut pas sacrifier indéfiniment les libertés à la santé des plus fragiles, donc des plus vieux.» Autrement dit: d’abord la liberté, ensuite la santé des vieux. Ce qui veut dire, plus clairement: je revendique l’exercice de ma liberté, c’est-à-dire le pouvoir de faire ce que je veux, fut-ce au détriment de la santé des vieux! S’ils doivent mourir, ils mourront, il est de toute façon pour eux l’heure d’y songer prestement. Et le philosophe de faire semblant de se sacrifier en rappelant qu’il est quasi septuagénaire et qu’il «préfère attraper la covid-19 dans une démocratie plutôt que de ne pas l’attraper dans une dictature». Mais il ne lui est pas venu à l’esprit qu’il pouvait aussi préférer ne pas attraper le covid dans une démocratie qui l’en protégerait? Il semble que non…

Car on ne peut exciper du peu de morts dus au covid, comme le fait André Comte-Sponville pour asseoir sa démonstration, et oublier que, c’est justement parce qu’il y a confinement et politique sanitaire planétaire qu’on peut à cette heure, fin janvier 2021, ne déplorer que deux millions de morts dans le monde. C’est une erreur de causalité de dire: la mortalité étant très basse, cessons donc cette politique sanitaire qui ne sert à rien puisque c’est très exactement cette politique sanitaire qui produit ce taux de mortalité bas. Paralogisme dirait-on rue d’Ulm. Nul besoin de mettre le chiffre des morts du covid en relation avec ceux de la peste au moyen-âge, des morts par cancer, des accidents vasculaires cérébraux ou des infarctus contre lesquels il n’existe pas de prévention possible, sauf salamalecs de nutritionnistes et prêches des vendeurs de statines… Quant à confisquer les morts de faim, il n’est pas très cohérent de les déplorer quand on proclame son engagement aux côtés des socio-démocrates en général, et de Macron en particulier, une sensibilité libérale dont les morts par malnutrition dans le monde sont le cadet des soucis puisque la paupérisation est le premier de ses effets!

La même logique anime Nicolas Bedos qui, le 24 septembre 2020, publie un texte explicite sur les réseaux sociaux: «Vivez à fond, tombez malades, allez aux restaurants, engueulez les flicaillons, contredisez vos patrons et les lâches directives gouvernementales. Nous devons désormais vivre, quitte à mourir (nos aînés ont besoin de notre tendresse davantage que de nos précautions). On arrête d’arrêter. On vit? On aime. On a de la fièvre. On avance. On se retire de la zone grise. Ce n’est pas la couleur de nos cœurs. En ce monde de pisse-froids, de tweets mélodramatiques et de donneurs de leçons (!), ce texte sera couvert d’affronts, mais peu m’importe mes aînés vous le diront: vivons à fond, embrassons-nous, crevons, toussons, récupérons, la vie est une parenthèse trop courte pour se gouter à reculons.» Il avait raison, probablement au-delà même de ce qu’il imaginait: ce texte de donneur de leçons fut en effet couvert d’ordures par les donneurs de leçons…

Inutile d’en rajouter. L’argumentation s’avère toujours préférable.

On ne saurait comme le fait Nicolas Bedos opposer la tendresse et les précautions parce que, pour nos aînés justement, la tendresse est une précaution et la précaution une tendresse.

De même, quand il invite à ne pas respecter le confinement, sauf avec des parents très fragiles, il oublie qu’il n’y a pas que soi et les parents au monde quand on est avec eux, car il y a aussi sur son visage, ses mains, ses vêtements, ses cheveux, sa peau, les virus du restant du monde qu’on aura côtoyé, touché, caressé, tripoté, croisé, palpé, trituré avant de visiter ses anciens qu’on risque ainsi de contaminer. Dans le tête-à-tête avec un parent âgé, il y a entre lui et nous ce que l’on aura rapporté du métro, du taxi, des poignées de portes, des boutons d’ascenseur, des touches de digicode, des pièces et des billets récupérés chez les commerçants, des courses rapportées du marché, du journal: la charge virale mortelle pour les plus fragiles, mais pas seulement.

Idem pour Frédéric Beigbeder qui, dans Les Grandes Gueules (5.V.2020), affirme: «Je ne comprends pas cette soumission des citoyens qui ont obéi de manière aussi docile… En voulant se protéger de la mort, on supprime la vie en ce moment. Cette trouille nous empêche de vivre alors moi je pense que… on l’a fait pendant deux mois, c’était très utile, c’était très bien, (…) mais maintenant ça fait deux mois ça fait plus qu’au Moyen Age les gars, au Moyen Age c’était quarante jours, là on en est à cinquante! Il faut exiger de récupérer toutes nos libertés le plus tôt possible, le prix à payer est trop cher pour cette maladie: je prends un exemple, quand y’a eu des terroristes qui ont descendu tout le monde au Bataclan et qui ont attaqué les terrasses des cafés, qu’est-ce qu’il s’est passé, on a continué à vivre comme avant, on n’a pas arrêté d’aller aux terrasses des cafés. Pourquoi est-ce qu’un virus obtient plus de résultats que des terroristes assassins, y’a un moment il faut prendre conscience de ce qu’on est en train de perdre!»

Laissons de côté l’usage un peu obscène de la tragédie terroriste du Bataclan effectuée par l’écrivain, car elle n’a pas causé deux millions de morts sur la planète et ne menace pas d’en faire autant si rien n’est fait - comparaison n’est pas raison, ici, c’est même franchement déraison. Frédéric Beigbeder ajoute: «Ne supprimons pas toute notre civilisation pour une pneumonie»! On peut se demander: qu’est-ce que «toute (sic) notre civilisation» pour l’auteur de 99 euros? Il donne sa réponse même s’il glisse de la civilisation à la culture (les philosophes allemands n’aimeraient pas…): «C’est la fin de la culture des bars, des terrasses, des discothèques.»

Si la civilisation ici confondue à la culture ce sont les bistrots où l’on picole la «vodka haut-de-gamme» écoresponsable qu’il vient de mettre au point et qu’on trouvera, nous dit-on, à La Closerie des Lilas, les terrasses germanopratines où l’on mate les filles et les discothèques où l’on sniffe de la coke, en effet, le confinement est blâmable comme la prison des fascismes rouges ou bruns parce qu’il met en péril nos libertés fondamentales de boire, de draguer, de se camer, autrement dit: de se civiliser et de se cultiver selon la définition qui s’en trouve donnée dans les beaux quartiers de Paris!

Que périssent en effet les plus fragiles si les plus forts peuvent vivre à leur guise, boire, manger, sortir, danser, flamber leur argent, sniffer de la poudre, en confondant licence, qui est   revendication de faire ce qu’on veut, quand on veut, comme on veut, et liberté, qui est pouvoir de faire ce que la loi issue de la souveraineté populaire a édicté ou n’a pas interdit. La licence est le tropisme de l’enfant roi; la liberté, la conquête du citoyen après que la révolution française eut aboli la théocratie et le pouvoir des seigneurs sur leurs serfs.

Autre philippique contre le confinement, le court livre de BHL, moins de cent petites pages avec gros caractères qui semblent destinés aux malvoyants: Ce virus qui rend fou. La thèse est simple: ce virus n’est pas le problème, le problème c’est «le virus du virus», autrement dit la réaction inappropriée du monde entier avec ses mesures sanitaires pensées, via Foucault abondamment sollicité, comme une menace pour les libertés fondamentales.

On a vu que, chez Nicolas Bedos ou Frédéric Beigbeder, ces fameuses libertés fondamentales qui, menacées, autorisent qu’on en appelle à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et, c’est nouveau chez BHL, à La Boétie, sont: la possibilité de s’installer aux terrasses des cafés pour y boire de l’alcool, celle de craquer son argent dans des restaurants, celle de danser et de draguer, sinon de se camer dans des boites de nuit, ajoutons à cela celle de prendre des avions pour voyager partout sur la planète tout en invitant à en prendre soin bien sûr... La trace carbone, c’est tout juste bon pour ces nazis de Gilets Jaunes!

BHL écrit sous quel signe il réfléchit aux raisons de «cette extraordinaire soumission mondiale». Révolutionnaires de tous les pays, amusez-vous, voici une révélation, c’est Lui qui parle: « j’avais avec moi, toujours précieux, mon (sic) Discours de la servitude volontaire d’Etienne de La Boétie». J’aime que, dans son domicile de Saint-Germain-des-Prés, son Ryad marocain, son appartement new-yorkais, son autre domicile à Tanger, l’ancien nouveau philosophe qui affirme « J’ai trop de maisons et il y a trop d’endroits où il me faut être dans le monde», nous apprenne qu’il ne se déplace jamais sans son La Boétie dans la poche. Lui qui ne côtoie que des puissants, on imagine qu’il se sert souvent de cet auteur que les puissants n’aiment pas.

La marque de fabrique de BHL est simple, elle est déposée depuis 1977, date de La Barbarie à visage humain: du lyrisme, de l’incantation, il faut être malrucien, non de non, et du name dropping de philosophes, toute la liste des auteurs de philo de la classe terminale y passe, à quoi il ajoute celle des auteurs littéraires de la classe de première, sans oublier celle des rabbins d’une première année d’école talmudique. C’est la copie un peu pitoyable de qui se croit bon élève en n’oubliant de citer personne entre Socrate et René Girard. Onze noms en vingt lignes page 65, quatorze page suivante, etc, c’est un marché aux puces de la philosophie.

Autrement dit, chaque page met en scène BHL: BHL et Socrate, BHL et Genet, BHL et le Maharal de Prague, BHL et Foucault, BHL et Lacan, BHL et Levinas, mais aussi et surtout: BHL et lui-même. Car, quand il apprend que l’épidémie se déclare, notre philosophe croit utile de préciser qu’il est «en mission», on aimerait savoir qui l’a missionné et pour quoi, à Lesbos, en Grèce, dans un camp de réfugiés. Pour faire bonne figure, il ajoute qu’il rentrait du Bangladesh et s’apprêtait à publier un reportage dans Paris-Match. Il apprend au lecteur distrait qui ne le saurait pas encore qu’il connait (bien) le Bengladesh, et ce depuis longtemps.

Certes il ne dira pas qu’il le connait depuis 1971 et qu’il en a tiré un livre, Les Indes rouges (1973), dans lequel, alors maoïsant sinon maoïste, il conteste l’indépendantisme bangladais présenté comme complice de l’impérialisme américain (drôle non?), mais aussi l’existence même d’une nation bangladaise. A l’époque, il estime que ce combat indépendantiste est condamnable car il met en péril la révolution internationale - toujours drôle, non? Quand il réédite ce livre en 1985, il arrange les choses pour éviter de passer pour ce qu’il était à l’époque: un défenseur des positions de la Chine maoïste. En effet, donc, il connait ce pays depuis longtemps, trop longtemps peut-être.

Il faut lire BHL car il y a pire contre lui que ses chemises blanches: ses livres.

On a compris que, pour lui comme pour les ennemis de la Fraternité, de la solidarité, de l’entraide dont le prince anarchiste Kropotkine démontre qu’elle est aussi un moteur de la sélection naturelle, le virus est un problème car il empêche l’expansion de leur moi. Les uns veulent picoler, mater, sniffer, les autres voyager en avion sur la planète en jet privé, dormir dans les hôtels de luxe des pays les plus pauvres de la planète, rédiger des reportages avec des photos dans lesquelles ils se mettent au premier plan d’un cliché dont le fond de scène, le décor, est une tragédie pleine de morts.

BHL conclut ce prospectus à sa gloire en avouant qu’il est mû par la «colère». Mais pour quelle raison ? La voici : ce fichu virus a pris de le pouvoir dans les médias: on ne parle que de lui, il empêche qu’on voie ce qui est vraiment important selon BHL. Il est trop franchouillard, trop franco-français, trop hexagonal, trop nationaliste - ne le poussons pas trop: il pourrait dire: trop fasciste, trop doriotiste même!

Car, l’important, ce sont «les migrants» dont on ne parle plus… De fait, de Lesbos à Saint-Germain-des-Prés, l’essentiel de 2020-2021, ce sont les migrants, n’est-ce-pas? Et puis, deuxième cause invoquée par saint Bernard, «le réchauffement climatique» en général et «la déforestation de l’Amazonie» en particulier - on aimerait connaitre la trace carbone du monsieur qui voyage en jet privé semble-t-il avec la désinvolture d’un Gilet Jaune caracolant dans son vieux Diesel. Suivent l’ordre des priorités béhachéliennes: la guerre au Yémen, la situation en Syrie, les agissements de l’État islamique, (tiens, je croyais que nous l’avions pulvérisé, c’est du moins ce que vociféraient les médias maastrichtiens), l’impérialisme d’Erdogan, celui de Poutine, de Xi, d’Orban, les méchantes menées des méchants pays, l’Iran par exemple…

 Voilà donc pourquoi le covid est condamnable: il nous cache la vue de l’état du monde dont BHL s’estime redevable et responsable! N’en est-il pas le grand greffier, le grand comptable et le grand juge? Ces mesures de sécurité bonnes pour les gueux l’empêchent de sauter d’un aéroport l’autre afin de jouer au Chef du Monde! Ce serait à rire s’il ne fallait en pleurer… L’épidémie se met entre Lui et le monde, voilà pourquoi il faut en finir avec la politique sanitaire qui limite la joie expansive de son ego. On a peine à lire ça…

Dans la cohorte des ennemis de la Fraternité qui s’avèrent amis d’eux-mêmes et de personne d’autre, il faut ajouter les anti-vaccins, ces gens qui, bien souvent, entre homéopathie et naturopathie, médecine chamanique et ouverture des chakras, magnétisme et huiles essentielles, invoquent la physique quantique à tout bout de champ pour nous expliquer que les substances chimiques des médicaments ne soignent pas, pire: qu’elles tuent, alors que l’absence de substance chimique ou atomique soigne…

Le nihilisme de notre époque a été produit par la destruction de la connaissance scientifique élémentaire jadis enseignée par l’école républicaine. Le vortex d’opinions qui tourne en folie sur le net sert désormais de banque d’informations que beaucoup estiment crédibles et fiables. Des sites dits de réinformation désinforment en relayant les thèses complotistes les plus extravagantes. Je reçois nombre d’entre elles qu’on m’envoie et me fait violemment insulter quand j’avoue ne pas leur accorder mon crédit.

Certes l’impéritie du chef de l’État, ses tergiversations gouvernementales, sa parole  inconsistante et surtout décrédibilisée, l’affirmation de tout et de son contraire par lui et ses affidés, ses erreurs et ses fautes en matière de gestion de la pandémie, ses voltefaces arrogantes, son incapacité à trancher puis à annoncer qui lui fait donner les informations en off à la presse qui teste ses décisions grandeur nature avec les téléspectateurs, son entourage composé de gens impliqués dans le business pharmaceutique et nommés par lui à des postes importants, tout cela contribue à noyer le citoyen comme un poisson.

De même avec la foire d’empoigne des «scientifiques» abonnés aux plateaux télé sur lesquels ils affirment tout et son contraire, les uns pouvant même dire une chose en janvier, son contraire en juin et une autre chose encore en décembre. Un tel qui parlait de «grippette» en janvier publie un livre pour déplorer la pandémie à la rentrée littéraire de septembre sans une seule ligne d’autocritique. Un autre qui est docteur et consultant sur une chaine et s’est manifestement trompé n’est pas débarqué pour autant et continue à pérorer sur les ondes.

Quand les politiques, et le premier d’entre eux, le chef de l’État, disent n’importe quoi et que les scientifiques eux-mêmes divaguent et déraisonnent, que les journalistes et les éditorialistes extravaguent avec les élucubrations des précédents, que le bon sens a disparu, que l’idéologie triomphe, que les croyances font la loi, que les médecins bien payés par les laboratoires défendent moins la vérité devant les caméras que la reconduction du chèque à venir, qui peut en vouloir à ceux qui se réfugient dans l’obscurantisme?

J’en veux moins à ceux qui errent dans les ténèbres faute de boussole qu’à ceux qui ont organisé l’extinction des Lumières pour mieux assurer leur pouvoir sur le plus grand nombre. Quand on ignore le fonctionnement du corps, les principes élémentaires de l’anatomie et de la physiologie, les lois de l’hygiène, dont l’asepsie et l’antisepsie, l’histoire des sciences, celle des découvertes majeures ayant occasionné des progrès incontestables dans la médecine, dont les vaccins, la pharmacie et la chirurgie, comment peut-on tenir un discours sensé?

J’ai connu une dame m’expliquant qu’elle n’avait pas été en forme quelques jours en amont parce que, malade, elle avait vomi son foie… Il ne m’est pas venu une seule seconde à l’esprit que c’était une opinion qui en valait bien une autre - dont celle qu’on ne saurait vomir son foie! Car la post-vérité n’est pas une modalité de la vérité, c’est l’expression très précise de l’erreur.

 Les arguments contre le vaccin tournent en boucle sur le net comme un rat fou dans sa cage: le film de propagande Hold-Up les concentre tous, eux et leurs thuriféraires! Le virus a été inventé pour décimer la planète; il vise à tuer des millions de gens; il sert à détruire l’économie planétaire afin de permettre un grand reset qui serait l’occasion d’assurer la domination d’une poignée de capitalistes sur le restant d’une humanité partiellement exterminée; de faux vaccins seraient massivement inoculés afin de faire entrer dans le corps, via des nanotechnologies, des processeurs avec lesquels Bill Gates, le grand manipulateur en chef, conditionnerait la poignée de rescapés; les vaccins sont donc les instruments de ce complot mondial! Il y a peu de ce genre de discours à une thèse franchement négationniste qui nous expliquerait que Pasteur est une fiction, que le vaccin contre la rage n’a pas eu lieu, que la rage d’ailleurs n’a jamais existé non plus, que le principe du vaccin s’avère nul et non avenu, qu’on nous ment depuis le XIX° siècle et qu’il y a derrière tout ça la rapacité du complexe industriel pharmaceutique qui s’enrichit sur le dos des gogos qui en ont assez de tous ces mensonges et qui se rebellent enfin!

D’où les éléments de langage habituels des opposants au vaccin: outre qu’il serait le véhicule des nanoparticules de Bill Gates, il faut plus de temps que ça pour en mettre un sur le marché; il n’a pas prouvé sa totale efficacité; il a tué ici ou là tant de personnel; il n’est pas efficace sur telle ou telle catégorie d’individus; si l’on reconnait son efficacité c’est pour affirmer qu’elle ne dure pas longtemps; les vaccinés resteront contagieux; un rabbin affirme même que ce vaccin rend homosexuel!

Ces mêmes opposants ont également développé une rhétorique avec laquelle ils inversent ce qu’on pourrait leur reprocher: les défenseurs des vaccins sont incultes; ils manquent de véritables informations; ils se font avoir par de la propagande; ils sont sectaires; ils sont conditionnés, privés de jugement, sourds et aveugles; ils refusent de voir la réalité; ils sont partisans d’un suicide collectif… Difficile de soigner un malade quand il estime que c’est son médecin qui l’est.

Cessons-là…

Ceux qui s’opposent au vaccin, qui seul permettra d’en finir avec la valse des confinements et des couvre-feux, le font au nom de la Liberté. En fait: au nom de leur liberté. Comme des enfants, ils croient que la liberté est le pouvoir de donner libre cours à ses caprices sans aucun souci d’autrui, dans toutes les circonstances et toutes les occasions. C’est le triomphe de l’enfant-roi…

«Marre du confinement, je veux sortir et diner dans un restaurant clandestin» dit celui qui se réclame de la Liberté. Matamore, il affirme qu’il n’a pas peur de la mort, qu’il ne craint pas le virus, qu’il est d’ailleurs équivalent à celui d’une forte grippe, qu’il est en forme, qu’il ne va pas s’arrêter de vivre pour une toux, quelques jours de fièvre et autres improbables peccadilles. Mais il ne lui vient pas à l’esprit que, certes, il a bien le droit de se mettre en danger, mais il oublie qu’en agissant ainsi il met aussi les autres en danger… Je reconnais volontiers le droit au suicide mais pas à celui qui veut s’ôter la vie de la supprimer à deux ou trois personnes qui, par malheur, se trouvent sur sa route. De la même manière que le droit de fumer n’est pas le droit d’enfumer, le droit de se contaminer n’est pas un droit de contaminer autrui. On peut être alcoolique mais on n’a pas le droit de forcer deux voisins à boire autant que soi. On peut, comme Cyril Collard en son temps, héros de Libération et autres médias du même tonneau, avoir des relations sexuelles non protégées et contracter le Sida, on n’a pas le droit pour autant d’inoculer son virus de mort à un partenaire innocent en invoquant la Liberté! Tuer, violer, tabasser, massacrer, exterminer ne relèvent pas de la Liberté. Si se nuire est une Liberté, nuire à autrui n’en est pas une.

Or, en pareil cas, fréquenter les restaurants clandestins par exemple, c’est risquer la contamination mais aussi et surtout risquer d’infecter ensuite, une fois revenu à la vie légale et morale, ceux qui n’auront rien demandé et se seront juste trouvés en contact avec ces égotistes qui revendiquent la Liberté pour mieux justifier leur mépris de celle des autres. C’est avoir cinq ans d’âge mental…

Ceux qui refusent la Fraternité sont des darwiniens de droite, même quand ils se disent, se croient, se pensent ou se prétendent de gauche. Ils souscrivent à cette idée que les plus adaptés doivent survivre dans un monde où la lutte pour la vie et la survie fait la loi. Ils estiment normal que les plus forts, les plus puissants, les plus riches, les plus affranchis, les plus dominants, les plus en vue, les plus connus ou reconnus doivent vivre leur vie, une vraie vie, la vie du prédateur. Une vie de terrasse, d’alcool, de tabac, de restaurant, de drague, de drogue, de danse, de voyages - pour ceux qui ont les moyens de vivre ce genre de vie là... Tant pis pour ceux qui se prendraient une balle perdue et vivent des vies modestes et exposées, des vies simples et banales, des vies déjà mutilées par le capitalisme: «salauds de pauvres!».

Mais cette lecture de Darwin, qui fit les beaux jours des théoriciens du libéralisme anglo-saxon, voir Spencer, tout autant que du national-socialisme, voire Rosenberg, n’est pas la seule. Je songe à celle qu’en fit Kropotkine, le prince anarchiste qui, dans un livre intitulé L’Entraide, montre que, dans la nature, des animaux choisissent d’aider leurs prochains en difficultés et, de ce fait, établissent une cohésion du groupe qui permet de mieux s’adapter, donc de vivre et de survivre. 

La lutte pour la vie n’est donc pas qu’une affaire de prédateurs, ce peut être aussi une affaire de coopérateurs. Avec l’épidémie du COVID, certains estiment donc en effet que les vieux ont fait leur temps, les malades aussi, c’est ainsi que pense le lion qui attaque dans un troupeau l’animal le plus faible, le blessé, le malade, le vieux, l’enfant.

Doit-on rappeler sans vouloir polémiquer, juste pour inviter à penser, que c’étaient les principes du national-socialisme qui a commencé par exterminer les handicapés, puis qui a continué en se débarrassant de tous les non-productifs dans la cité triés sur le quai d’arrivée des camps, avant que d’autre, des hommes réduits à l’état de sous-hommes, ne soient à leur tour gazés et brûlés?

L’heure serait-elle venue d’un nouvel eugénisme vitaliste chez ceux qui prétendent vouloir vivre, fut-ce au prix de la mort des vieux et des malades, des malvenus avec leurs comorbidités, des contrefaits avec leur obésité, des fâcheux avec leurs pathologies pulmonaires, des inutiles avec leurs paralysies, des improductifs avec leurs insuffisances respiratoires, des superfétatoires avec leurs diabètes ? Boire, fumer, danser, se camer, manger, sortir, voyager, fut-ce au prix de la mort des faibles? C’est un projet de société, on vient de voir lequel; ça n’est pas le mien…

Je préfère pour ma part les leçons données par Kropotkine, je le répète. La sympathie pour les faibles, l’empathie pour les malvenus, la compassion pour les malades plutôt que leur assassinat. La grandeur n’est jamais aussi grande que quand le fort épargne le faible qui se trouve à sa merci. Je préfère les valeurs chevaleresques à la barbarie de certains modernes.

Étrange époque qui permet à certains de revendiquer pour eux le pouvoir de mener une vie joyeuse en sachant qu’elle pourra être payée par la mort d’un certain nombre de faibles, de malades, de vieux. A cette heure, le COVID a fait deux millions de morts sur la planète. Je ne veux pas être de ceux qui paient leur divertissement au prix du trépas d’un de mes semblables abîmé.

Michel Onfray

Source : https://michelonfray.com/

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel