UA-147560259-1 UA-147538561-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

La population du monde francophone atteint 524 millions d’habitants (11/01/2021), par Ilyes Zouari.

Pré­sident du CERMF (Centre d’é­tude et de réflexion sur le Monde francophone)

www.cermf.org

info@cermf.org

Après avoir récem­ment dépas­sé l’U­nion euro­péenne, dans ses anciennes fron­tières incluant le Royaume-Uni, le monde fran­co­phone compte désor­mais 524 mil­lions d’ha­bi­tants. Une pro­gres­sion essen­tiel­le­ment due à l’A­frique fran­co­phone, dont l’é­mer­gence démo­gra­phique et éco­no­mique méri­te­rait davan­tage d’in­té­rêt de la part des pays fran­co­phones du Nord, et notam­ment de la France.

3.jpgEn se basant sur les sta­tis­tiques démo­gra­phiques détaillées publiées en juillet der­nier par le PRB (Popu­la­tion Refe­rence Bureau), orga­nisme pri­vé amé­ri­cain et une des réfé­rences mon­diales en matière de démo­gra­phie, la popu­la­tion du monde fran­co­phone, qui avait atteint la barre des 500 mil­lions d’ha­bi­tants fin 2018, peut être esti­mée à 524,0 mil­lions au 1er jan­vier 2021. Soit une hausse de près de 2,3 % sur un an (512,3 mil­lions début 2020), et une popu­la­tion désor­mais supé­rieure à celle de l’en­semble consti­tué par l’U­nion euro­péenne et le Royaume-Uni (515,8 millions).

524 mil­lions d’ha­bi­tants début 2021

Cette esti­ma­tion cor­res­pond à la popu­la­tion du monde fran­co­phone dans sa défi­ni­tion géo­gra­phique la plus stricte et la plus sérieuse, qui ne tient compte que des pays et ter­ri­toires réel­le­ment fran­co­phones, dans les­quels la popu­la­tion est en contact quo­ti­dien avec la langue fran­çaise, et où l’on peut donc « vivre en fran­çais ». Un ensemble qui ras­semble 33 pays répar­tis sur quatre conti­nents, et dans lequel ne sont ain­si pas comp­ta­bi­li­sés les ter­ri­toires non fran­co­phones de pays comme la Bel­gique, la Suisse ou le Cana­da, tout comme un cer­tain nombre de pays membres à part entière de l’or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale de la fran­co­pho­nie (OIF), mais ne rem­plis­sant pas les cri­tères néces­saires afin de pou­voir être consi­dé­rés comme fran­co­phones (tels que le Liban, la Rou­ma­nie ou encore le Rwan­da). Et ce, en ver­tu du fait que le fran­çais n’y est pas, seul ou avec une langue locale par­te­naire, la langue de l’ad­mi­nis­tra­tion, de l’en­sei­gne­ment pour l’en­semble de la popu­la­tion sco­laire (au moins à par­tir d’un cer­tain âge), des affaires et des médias (ou au moins la langue mater­nelle de la popu­la­tion, sous sa forme stan­dard ou sous une forme créo­li­sée, un peu comme l’a­rabe dia­lec­tal par rap­port à l’a­rabe stan­dard dans les pays du Maghreb).

Dans ce vaste espace, qui s’é­tend sur près de 16,3 mil­lions de km2, soit près de quatre fois l’U­nion euro­péenne tout entière (et aux­quels s’a­joutent de vastes zones éco­no­miques exclu­sives mari­times – ZEE, dont celle de la France, seconde plus grande au monde avec ses près de 10,2 mil­lions de km2), les cinq pre­miers pays fran­co­phones sont aujourd’­hui la Répu­blique démo­cra­tique du Congo (RDC,  91,1 mil­lions d’ha­bi­tants), la France (67,9 mil­lions, ter­ri­toires ultra­ma­rins inclus), l’Al­gé­rie (44,8), le Maroc (36,8) et Mada­gas­car (28,1). Vient ensuite la Côte d’I­voire, en sixième posi­tion (26,5 millions).

Avec une crois­sance démo­gra­phique de 2,3 % en 2020, le monde fran­co­phone consti­tue l’es­pace lin­guis­tique le plus dyna­mique au monde, devant l’es­pace ara­bo­phone (2,0 %, et 454 mil­lions d’ha­bi­tants *), et avait dépas­sé en 2012 l’es­pace his­pa­no­phone dont la popu­la­tion est aujourd’­hui esti­mée à 470 mil­lions d’ha­bi­tants (+ 1,0 %). Cette crois­sance devrait demeu­rer supé­rieure à celle des autres espaces lin­guis­tiques, et por­ter la popu­la­tion de l’en­semble fran­co­phone à un peu plus d’un mil­liard d’ha­bi­tants en 2060. Le rythme de cette pro­gres­sion démo­gra­phique est tou­te­fois sur une ten­dance bais­sière, prin­ci­pa­le­ment du fait de la baisse conti­nue du taux de fécon­di­té en Afrique sub­sa­ha­rienne fran­co­phone, qui s’é­ta­blit désor­mais à 5,5 enfants par femme contre 7 enfants en 1975 (cette dimi­nu­tion pro­gres­sive étant encore mas­quée par les consé­quences démo­gra­phiques de la hausse de l’es­pé­rance de vie). Au pas­sage, il convient tou­te­fois de rap­pe­ler que l’es­pace fran­co­phone demeure assez lar­ge­ment sous-peu­plé, même en tenant compte des ter­ri­toires déser­tiques ou recou­verts par de denses forêts équa­to­riales. À titre d’exemple, sa popu­la­tion actuelle est à peu près égale à celle de l’en­semble Union euro­péenne – Royaume-Uni, qui est pour­tant répar­ti sur une super­fi­cie près de quatre fois moins étendue.

Par ailleurs, il convient aus­si de rap­pe­ler que le chiffre de 300 mil­lions de fran­co­phones fré­quem­ment avan­cé par l’OIF, ne cor­res­pond à aucune réa­li­té géo­po­li­tique ou éco­no­mique (la popu­la­tion totale d’un pays ou ter­ri­toire fran­co­phone étant le seul cri­tère à prendre en compte pour éva­luer l’im­por­tance d’un mar­ché). De même, il est éga­le­ment lar­ge­ment inap­pro­prié d’un point de vue social pour la simple rai­son que de nom­breuses choses de la vie cou­rante se font en fran­çais dans les pays et ter­ri­toires fran­co­phones, où l’en­semble de la popu­la­tion est en contact quo­ti­dien avec la langue fran­çaise, y com­pris dans les zones les plus recu­lées et dans les­quelles le pour­cen­tage de per­sonnes ayant une bonne maî­trise de la langue fran­çaise est moins éle­vé (médias, inter­net, admi­nis­tra­tion publique, docu­ments com­mer­ciaux et comptables…).

Toute sta­tis­tique ne tenant pas compte de l’en­semble de la popu­la­tion des pays et ter­ri­toires fran­co­phones, et dif­fu­sée à un large public (au-delà, donc, de cer­tains hauts fonc­tion­naires, notam­ment au sein de l’É­du­ca­tion natio­nale en vue d’ai­der à l’é­la­bo­ra­tion des poli­tiques d’en­sei­gne­ment et de sco­la­ri­sa­tion), n’a donc pour seule et unique consé­quence que d’in­duire en erreur les acteurs et déci­deurs éco­no­miques et poli­tiques, ain­si que l’en­semble de la socié­té civile, en déva­lo­ri­sant consi­dé­ra­ble­ment à leurs yeux le monde fran­co­phone et la langue française.

L’é­mer­gence démo­gra­phique et éco­no­mique de l’A­frique francophone

La pro­gres­sion démo­gra­phique du monde fran­co­phone résulte essen­tiel­le­ment du dyna­misme de l’A­frique fran­co­phone, qui croît actuel­le­ment à un rythme annuel de 2,7 % (3,0 % pour sa par­tie sub­sa­ha­rienne). Ce vaste ensemble de 25 pays ras­semble désor­mais 430 mil­lions d’ha­bi­tants (ou 82,0 % de la popu­la­tion de l’es­pace fran­co­phone) contre seule­ment 74 mil­lions en 1950, soit à peu près autant que l’Al­le­magne seule, à ce moment-là (69,5 mil­lions). Cette même année, la popu­la­tion du monde fran­co­phone était d’ailleurs esti­mée à seule­ment 128 mil­lions d’ha­bi­tants, soit quatre fois moins qu’aujourd’hui.

Ce dyna­misme de l’A­frique fran­co­phone se tra­duit notam­ment par la mon­tée en puis­sance des villes afri­caines, qui occupent désor­mais huit des dix pre­mières places du clas­se­ment mon­dial des métro­poles fran­co­phones. À par­tir des der­nières don­nées publiées par l’O­NU, dans son rap­port « Les villes du monde en 2018 », la capi­tale congo­laise, Kin­sha­sa, conforte sa posi­tion au som­met du clas­se­ment avec une popu­la­tion pou­vant être esti­mée à 14,6 mil­lions d’ha­bi­tants au 1er jan­vier 2021, et creu­sant ain­si consi­dé­ra­ble­ment l’é­cart avec la capi­tale fran­çaise, Paris (11,1 mil­lions). Suivent ensuite les agglo­mé­ra­tions d’A­bid­jan (5,3 mil­lions), de Mont­réal (4,3 mil­lions), de Yaoun­dé (4,0), de Casa­blan­ca (3,8), de Doua­la (3,7), d’An­ta­na­na­ri­vo (3,4), de Dakar (3,2) et de Oua­ga­dou­gou (2,8). Cette der­nière vien­drait ain­si de ravir la dixième posi­tion à la ville d’Al­ger (2,8 mil­lions), ville « ara­bo-ber­bé­ro-fran­co­phone » à l’ins­tar de Casa­blan­ca, et qui occu­pe­rait désor­mais la 11e place du clas­se­ment. Il est éga­le­ment à noter que la capi­tale haï­tienne, Port-au-Prince, arrive juste après en occu­pant la 12e place (2,8 mil­lions éga­le­ment, après arron­dis­se­ment). Au cours de l’an­née 2020, Haï­ti est d’ailleurs rede­ve­nu le pays le plus peu­plé de la Caraïbe, avec 11,5 mil­lions d’ha­bi­tants et devan­çant Cuba, dont la popu­la­tion est en constante baisse. Il retrouve ain­si une place qu’il avait per­du il y a un peu plus de deux siècles, au cours de la pre­mière décen­nie du 19e siècle. 

Mais cet essor démo­gra­phique s’ac­com­pagne éga­le­ment d’un grand dyna­misme éco­no­mique, et notam­ment en Afrique fran­co­phone sub­sa­ha­rienne qui consti­tue le moteur de la crois­sance afri­caine, en plus d’être glo­ba­le­ment et his­to­ri­que­ment l’es­pace le plus stable au sud du Saha­ra (avec le moins de conflits, de ten­sions eth­niques, et une moindre cri­mi­na­li­té). Ain­si, cet ensemble de 22 pays a enre­gis­tré les meilleures per­for­mances éco­no­miques du conti­nent pen­dant sept des huit années de la période 2012 – 2019, avec une crois­sance annuelle de 4,4 % en moyenne (5,0 % hors cas très par­ti­cu­lier de la Gui­née équa­to­riale), contre 2,8 % pour le reste de l’A­frique sub­sa­ha­rienne. Un dyna­misme notam­ment dû aux nom­breuses réformes accom­plies par une majo­ri­té de pays afin d’a­mé­lio­rer le cli­mat des affaires et de pro­gres­ser en matière de bonne gou­ver­nance, et qui est par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans les pays de l’UE­MOA (majeure par­tie de l’A­frique de l’Ouest fran­co­phone), qui conti­nue à être la plus vaste zone de forte crois­sance de l’en­semble du conti­nent (6,4 % en moyenne annuelle sur la période 2012 – 2019), en plus d’en être la zone la plus inté­grée, devant la CEMAC (qui recouvre une par­tie de l’A­frique cen­trale fran­co­phone). Ces deux exemples d’in­té­gra­tion pous­sée, loin devant les autres ensembles régio­naux, démontrent d’ailleurs que le pan­afri­ca­nisme est avant tout une réa­li­té francophone.

Grâce à ces avan­cées, la Côte-d’I­voire vient, par exemple, de dépas­ser le Nica­ra­gua en termes de richesse par habi­tant, pour deve­nir le pre­mier pays afri­cain au sous-sol glo­ba­le­ment pauvre de l’his­toire à devan­cer un pays d’A­mé­rique his­pa­nique, avec un PIB par habi­tant de 2 286 dol­lars début 2020 (hors très petits États de moins de 1,5 mil­lion d’ha­bi­tants, majo­ri­tai­re­ment insu­laires et ne pou­vant être pris en compte pour de per­ti­nentes com­pa­rai­sons). Une per­for­mance réa­li­sée après avoir dépas­sé le Kenya, et sur­tout après avoir réus­si l’ex­ploit de devan­cer le Gha­na et le Nige­ria, deux pays voi­sins regor­geant de richesses natu­relles, pour deve­nir le pays le plus riche de toute l’A­frique de l’Ouest (le Gha­na est le pre­mier pro­duc­teur afri­cain d’or et le qua­trième pro­duc­teur de pétrole d’A­frique sub­sa­ha­rienne, tan­dis que le Nige­ria est le pre­mier pro­duc­teur conti­nen­tal de pétrole. Tous deux étant à des niveaux de pro­duc­tion de très loin supé­rieurs à ceux de la Côte d’I­voire). La pro­gres­sion du pays résulte d’une crois­sance de 8,2 % en moyenne sur la période 2012 – 2019, soit la deuxième plus forte pro­gres­sion au monde de ces huit années (après l’É­thio­pie, dont la per­for­mance s’ex­plique prin­ci­pa­le­ment par le fait qu’elle était le deuxième pays le plus pauvre au monde début 2012, et qui vient de connaître une guerre civile, fin 2020).

Cette crois­sance glo­ba­le­ment assez rapide de l’A­frique fran­co­phone est par ailleurs sou­te­nue par une assez bonne maî­trise de la dette publique, les pays fran­co­phones n’é­tant même qu’au nombre de deux par­mi les dix pays les plus endet­tés de l’en­semble du conti­nent (et n’ar­ri­vaient qu’aux 8e et 9e place début 2020, juste avant la crise sani­taire et selon les don­nées révi­sées du FMI). Par ailleurs, il est à noter qu’il n’y a désor­mais plus qu’un seul pays fran­co­phone par­mi les cinq pays les plus pauvres du conti­nent (à savoir le Burun­di, avec quatre pays anglo­phones que sont le Sou­dan du Sud, pays le plus pauvre du monde, le Mala­wi, la Soma­lie et le Soudan).

Échanges, aides au déve­lop­pe­ment et médias : le manque d’in­té­rêt de la France

Pour­tant, force est de consta­ter un cer­tain manque d’in­té­rêt de la France pour l’A­frique fran­co­phone, qui n’a repré­sen­té que 3,6 % de son com­merce exté­rieur en 2019 (dont 1 % pour la par­tie sub­sa­ha­rienne). Cette situa­tion, qui résulte notam­ment de la fai­blesse des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs réa­li­sés dans ce vaste ensemble (à l’ex­cep­tion de la Tuni­sie et du Maroc), se mani­feste par­ti­cu­liè­re­ment en RDC, pays stra­té­gique qui n’est autre que le plus peu­plé des pays fran­co­phones du monde, et où l’Hexa­gone brille par sa qua­si-absence. En effet, la part de la France dans le com­merce exté­rieur de la RDC, vaste comme plus de la moi­tié de l’UE, s’est éta­blie à seule­ment 1,8 % en 2019, fai­sant d’elle le 11e four­nis­seur et le 24e client du pays, très lar­ge­ment der­rière la Chine dont la part se situe chaque année autour de 30 %. Tou­jours en 2019, la RDC n’a donc été que le 107e par­te­naire com­mer­cial de la France au niveau mon­dial (106e four­nis­seur et 108e client), et n’a pesé que pour 0,02 % du com­merce exté­rieur fran­çais (soit seule­ment 1 cinq-mil­lième du total, et un mon­tant de 205 mil­lions d’euros). 

Cette qua­si-absence de la France en RDC se tra­duit éga­le­ment au niveau de la part des étu­diants ori­gi­naires du pays dans l’en­semble des étu­diants pré­sents en France (0,6 % du total pour l’an­née uni­ver­si­taire 2018/2019, et seule­ment 1,3 % des étu­diants afri­cains), de la part du pays dans les aides fran­çaises au déve­lop­pe­ment (envi­ron 1% en moyenne), ou encore au niveau de la part infime des pro­jets y étant réa­li­sés par les col­lec­ti­vi­tés et struc­tures inter­com­mu­nales fran­çaises au titre de la coopé­ra­tion décen­tra­li­sée en Afrique (< 2 %). La France pour­rait pour­tant, et sans grande dif­fi­cul­té, accroître sa pré­sence en RDC, dont la forte dépen­dance vis-à-vis du par­te­naire chi­nois ris­que­rait, à terme, de nuire à la sou­ve­rai­ne­té et aux inté­rêts du pays (la Chine absorbe envi­ron 40 % des expor­ta­tions de la RDC, dont elle est éga­le­ment deve­nue le prin­ci­pal créan­cier bilatéral). 

Le manque d’in­té­rêt de la France pour l’A­frique fran­co­phone s’ob­serve éga­le­ment dans cet autre pays stra­té­gique qu’est Dji­bou­ti, un des six pays de l’A­frique de l’Est fran­co­phone et qui est en passe de deve­nir une plaque tour­nante du com­merce inter­na­tio­nal grâce à sa situa­tion géo­gra­phique stra­té­gique et à des inves­tis­se­ments mas­sifs en pro­ve­nance de Chine. Dans ce pays, qui a enre­gis­tré une crois­sance annuelle de près de 7 % en moyenne sur la période 2012 – 2019, la com­pa­gnie aérienne Air France n’as­sure qu’un seul vol heb­do­ma­daire direct avec Paris, contre sept vols directs pour Tur­kish Air­lines en direc­tion d’Is­tan­bul, ou encore trois liai­sons pour le groupe Emi­rates vers Dubaï. 

De plus, tout ce qui pré­cède vient s’a­jou­ter à une répar­ti­tion défa­vo­rable des aides publiques au déve­lop­pe­ment ver­sées chaque année par la France, et qui ne béné­fi­cient que très mino­ri­tai­re­ment au monde fran­co­phone. Ain­si, les 27 pays fran­co­phones du Sud ne reçoivent chaque année que 15 à 20 % du mon­tant total de ces aides, qui demeurent prin­ci­pa­le­ment des­ti­nées aux pays membres de l’UE (autour de 50 % chaque année, dont envi­ron 90 % en faveur des treize pays membres d’Eu­rope orien­tale – UE 13, pour­tant déjà assez déve­lop­pés et ne ras­semblent que 114 mil­lions d’ha­bi­tants… soit une enve­loppe glo­bale par habi­tant par­fois 10 fois supérieure). 

Cette poli­tique d’aide au déve­lop­pe­ment, qui n’a guère évo­lué depuis plu­sieurs années, est contraire à toute logique éco­no­mique ou géo­po­li­tique. D’un point de vue éco­no­mique, parce que les prin­ci­paux pays béné­fi­ciaires de l’UE s’o­rientent prin­ci­pa­le­ment et his­to­ri­que­ment vers l’Al­le­magne, qui enre­gistre chaque année une part de mar­ché d’en­vi­ron 20 % dans les pays de l’UE 13 (19,5 % en 2019), contre tou­jours moins de 4 % pour la France (3,6 % en 2019, et dont les aides mas­sives reviennent donc qua­si­ment à sub­ven­tion­ner les expor­ta­tions alle­mandes, poli­tique que l’on pour­rait résu­mer par la célèbre expres­sion « tra­vailler pour le roi de Prusse »). Par ailleurs, toutes les études éco­no­miques démontrent clai­re­ment que les échanges peuvent être bien plus impor­tants entre pays et peuples par­ta­geant une même langue. À ce sujet, un seul exemple suf­fit à démon­trer l’im­pact éco­no­mique du lien lin­guis­tique : les tou­ristes qué­bé­cois sont pro­por­tion­nel­le­ment quatre fois plus nom­breux que les tou­ristes amé­ri­cains à venir chaque année en France… et à y dépen­ser. Ce lien lin­guis­tique explique éga­le­ment en bonne par­tie la posi­tion glo­ba­le­ment bien meilleure de la France en Afrique fran­co­phone qu’en Europe de l’Est, en dépit de son manque d’in­té­rêt et de la concur­rence chinoise. 

Enfin, parce que c’est en Afrique fran­co­phone qu’il convient d’in­ves­tir mas­si­ve­ment, d’une part afin de tirer plei­ne­ment pro­fit des oppor­tu­ni­tés et du dyna­misme que l’on trouve dans ce vaste ensemble, un de prin­ci­paux relais de la crois­sance mon­diale, et d’autre part car c’est bien en accé­lé­rant l’é­mer­gence éco­no­mique de ce der­nier qu’aug­men­te­ra encore plus for­te­ment le nombre d’ap­pre­nants du fran­çais à tra­vers le monde, et ce, au béné­fice éco­no­mique et géo­po­li­tique de la France, mais aus­si au béné­fice de l’en­semble des pays du monde fran­co­phone. Quant au niveau géo­po­li­tique, jus­te­ment, le carac­tère irra­tion­nel de la poli­tique fran­çaise d’aide au déve­lop­pe­ment s’ex­plique éga­le­ment par le fait que l’é­cra­sante majo­ri­té des 13 pays d’Eu­rope orien­tale membres de l’UE, et mal­gré les aides mas­sives ver­sées chaque année par la France, vote régu­liè­re­ment contre les posi­tions fran­çaises au sein des grandes ins­tances inter­na­tio­nales, contrai­re­ment à la majo­ri­té des pays fran­co­phones avec qui la France par­tage nombre de valeurs et d’o­rien­ta­tions com­munes en matière de poli­tique étrangère. 

Ain­si, l’in­té­rêt pour la France de consa­crer une part aus­si impor­tante de ses aides et de son éner­gie aux 13 pays d’Eu­rope orien­tale membres de l’UE est donc extrê­me­ment mar­gi­nal, en com­pa­rai­son avec les avan­tages éco­no­miques et géo­po­li­tiques qu’elle tire­rait d’une nou­velle répar­ti­tion de ses aides en faveur des pays du monde fran­co­phone. En d’autres termes, la pré­pon­dé­rance euro­péenne dans les aides fran­çaises au déve­lop­pe­ment ne fait incon­tes­ta­ble­ment qu’af­fai­blir la France au niveau inter­na­tio­nal, tant éco­no­mi­que­ment que géo­po­li­ti­que­ment (les deux étant sou­vent reliés). 

Par ailleurs, ce manque d’in­té­rêt des gou­ver­nants fran­çais pour le monde fran­co­phone a donc natu­rel­le­ment des réper­cus­sions très néga­tives sur le niveau d’in­té­rêt des Fran­çais eux-mêmes, qui, main­te­nus dans une cer­taine igno­rance, ne savent pra­ti­que­ment rien de ce vaste espace. À titre d’exemple, la qua­si-inté­gra­li­té de la popu­la­tion fran­çaise ignore tout des Jeux de la Fran­co­pho­nie qui se sont tenus en juillet 2017 à Abid­jan (contraste frap­pant avec la cou­ver­ture média­tique dont jouissent les Jeux du Com­mon­wealth au Royaume-Uni), de la Basi­lique Notre-Dame de la Paix de Yamous­sou­kro en Côte d’I­voire (qui n’est autre que le plus grand édi­fice chré­tien au monde, qua­si-réplique de la basi­lique Saint-Pierre de Rome), du concours musi­cal « The Voice Afrique fran­co­phone » (qui fût dans sa sai­son 2016 – 2017, relayée par cer­tains médias natio­naux afri­cains, le plus grand concours musi­cal au monde en termes d’au­dience cumu­lée, avec son équi­valent ara­bo­phone), ou encore du peuple aca­dien, que bon nombre de Fran­çais situent en Louisiane…

Cette large mécon­nais­sance du monde fran­co­phone et de sa dimen­sion mon­diale a des consé­quences for­te­ment pré­ju­di­ciables, fai­sant perdre à bon nombre de citoyens fran­çais (inves­tis­seurs et socié­té civile) de nom­breuses oppor­tu­ni­tés d’é­change et de par­te­na­riat mutuel­le­ment béné­fiques, et rédui­sant consi­dé­ra­ble­ment l’at­ta­che­ment des Fran­çais à leur langue. Eux, qui n’ont jamais été si peu inté­res­sés par la pro­mo­tion et la dif­fu­sion de celle-ci à tra­vers le monde, alors même qu’elle n’a jamais été autant par­lée et apprise. Et ce, au grand éton­ne­ment des fran­co­phones extra-euro­péens, aux­quels est aujourd’­hui entiè­re­ment attri­buable la pro­gres­sion constante de l’ap­pren­tis­sage du fran­çais dans le monde en tant que langue étran­gère, face à une France qui consti­tue plu­tôt un frein en la matière (et qui est incons­ciente des graves consé­quences éco­no­miques et géo­po­li­tiques de cette atti­tude irres­pon­sable, et déno­tant une cer­taine imma­tu­ri­té). Au nom de leurs inté­rêts, les fran­co­phones situés en dehors du conti­nent euro­péen ne devraient donc plus suivre le mau­vais exemple de la France, pour s’ins­pi­rer plu­tôt du modèle qué­bé­cois et faire res­pec­ter leur langue com­mune au sein des dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions régio­nales et inter­na­tio­nales dont ils font par­tie, ou avec les­quelles ils sont en étroite col­la­bo­ra­tion (et notam­ment au niveau afri­cain et dans le cadre de leurs rela­tions avec l’U­nion euro­péenne, d’au­tant plus que l’A­frique fran­co­phone est la par­tie la plus dyna­mique, la moins endet­tée, la plus stable et la moins vio­lente du continent). 

De grands efforts doivent donc être faits dans l’Hexa­gone afin de rat­tra­per un retard consi­dé­rable en matière d’in­for­ma­tion et d’é­du­ca­tion. Par ailleurs, l’é­mer­gence démo­gra­phique et éco­no­mique de l’A­frique fran­co­phone devrait en toute logique s’ac­com­pa­gner, à terme, du trans­fert d’un cer­tain nombre d’ins­ti­tu­tions pan­fran­co­phones des villes du Nord vers celles du Sud, et notam­ment vers Abid­jan et Kin­sha­sa, res­pec­ti­ve­ment troi­sième et pre­mière ville fran­co­phone du monde.* Le monde ara­bo­phone recouvre l’en­semble des pays membres de la Ligue arabe (hors Dji­bou­ti et les Comores, où la pré­sence de la langue arabe se limite prin­ci­pa­le­ment au domaine reli­gieux), ain­si que les ter­ri­toires majo­ri­tai­re­ment ara­bo­phones de la Tur­quie, d’Is­raël, d’I­ran, du Mali, du Niger et du Tchad.

2.png

Source : https://www.actionfrancaise.net/

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel