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Bérénice Levet: «Nous avons besoin de retrouvailles avec nous-mêmes», par Alexandre Devecchio.

3834054413.47.jpgSource : https://www.lefigaro.fr/

«Aussi longtemps que les restaurants, les cafés, les cinémas, les théâtres, les salles de concert, resteront fermés, on ne pourra pas dire que la vie reprend son cours», dit Bérénice Levet. Fabien Clairefond

GRAND ENTRETIEN - La crise sanitaire est aussi une crise de la sociabilité. Celle-ci met à mal notre sens de la convivialité et notre art de vivre, analyse la philosophe.

3.jpgLE FIGARO. – Cela fait près de deux mois que la France est confinée et le déconfinement s’annonce partiel. Cela pouvait-il durer plus longtemps ?

Bérénice LEVET. – Il n’était guère souhaitable que le confinement dure plus longtemps, a fortiori dans les formes extrêmes qu’il a prises en France, dépossédant chacun de sa responsabilité. À l’image de l’Ours de La Fontaine, nous serions devenus fous: «La raison d’ordinaire, dit le fabuliste, n’habite pas longtemps chez les gens séquestrés». Songeons aussi au poème en prose de Baudelaire, Assommons les pauvres: c’est au terme de «quinze jours de confinement» que, dans «l’intellect confiné» du narrateur, se forme ce funeste projet. Il est toutefois à redouter que, très vite, nous soyons reconduits dans nos logis. Les masques et les tests seront-ils au rendez-vous en nombre suffisant ? Et puis, sans chercher à exonérer nos dirigeants, le défi est redoutable: nous aspirons à renouer avec la vie sociale ; or, la vie sociale est précisément le terreau fertile de notre virus. À quoi, en outre, ressemblera ce monde où chacun est appelé à se concevoir comme une citadelle qu’il doit s’aviser de rendre imprenable… et ce dans une vigilance de tous les instants, un moment de distraction pouvant être fatal ?

N’y a-t-il rien de positif à retenir de ce ralentissement ?

Vous parlez de ralentissement, mais nous tombons de Charybde en Scylla, d’un affairement, d’une agitation, d’une fuite en avant assurément insensés, à un arrêt complet,or, c’est le ralentissement précisément qui est souhaitable et fécond. C’est l’alternance des rythmes, «tantôt je pense, tantôt je suis»,disait Paul Valéry. Il n’est jamais bon de s’orienter selon des alternatives binaires. La polarité affairement/confinement est tout autant l’indice d’un déséquilibre anthropologique que la polarité progressiste/conservateur. Cette dernière méconnaît la présence en tout homme du besoin de continuité, de stabilité et le goût du nouveau, tout comme la première ignore la coexistence en chacun de nous du besoin de converser, de partager avec nos semblables en chair et en os nos joies et nos peines, et de la nécessité de se retirer de leur compagnie, de jouir du silence et de la solitude du foyer.

Cela m’évoque Notre-Dame de Paris. Ce halo de silence qui l’enveloppe, cette tranquillité retrouvée a quelque chose d’heureux. Délivrée de ces hordes de touristes, elle est comme rendue à elle-même. Lorsque, avant le confinement, je pouvais encore la contempler de loin, j’étais frappée par la sérénité qui se dégageait de sa façade. Toutefois, on ne peut se réjouir de ce repos ici aussi, forcé, là n’est pas sa destinée, elle a été bâtie ad majorem Dei gloriam pour recevoir les fidèles. L’enjeu et le défi sont bien analogues: il nous faudrait être capables de sortir de ces alternatives du tout ou rien, du tourisme de masse ou de la mise au repos complet, de la consommation et de la production effrénées ou de l’interruption de l’activité. Il serait bon que nous nous inspirions de la sagesse des Anciens, que nous retrempions notre plume dans leur encrier et redonnions de la légitimité à des notions en apparence aussi désuètes que celles de «juste mesure», de «juste milieu», de «discernement», de «convenance».

Les cafés, les restaurants, tous les lieux de convivialité devraient encore rester fermés. De même que les lieux de culture: cinéma, théâtre, etc. Au-delà des conséquences économiques, quel impact social cela peut-il avoir ?

Les lieux de culture… et de culte. Ce qui est, notons-le au passage, totalement incohérent du moins pour les églises, car, sauf à penser que le confinement ait été un grand moment de conversion des âmes à la foi catholique, on les sait désertées, en sorte qu’il semble aisé d’y célébrer la messe ou autres liturgies en respectant l’impératif de distanciation sociale. Mais évidemment, il ne peut y avoir de régime séparé des lieux de culte, et, signe des temps, la question est autrement épineuse lorsqu’il s’agit des mosquées !

Aussi longtemps que les restaurants, les cafés, les cinémas, les théâtres, les salles de concert, resteront fermés, on ne pourra dire que la vie reprend son cours. Ou alors, la vie, oui, et elle seule, mais non l’existence humaine, l’existence d’un être, inséparablement corps et esprit. «Toute politique implique (et généralement ignore qu’elle implique) une certaine idée de l’homme», disait Valéry. De toute évidence, mais ce n’est pas une révélation, l’idée de l’homme qui prévaut parmi nos dirigeants est bien dégradée et dégradante. J’ai été fort attristée d’apprendre qu’en Allemagne, les librairies n’avaient jamais été fermées, que reste-t-il de la France comme patrie littéraire ?

On pourra m’objecter la réouverture des écoles, mais soyons sérieux: ce ne sont pas les écoles comme lieux de la transmission du savoir – ce qu’elles sont déjà si peu en temps normal – qui rouvriront, mais des garderies, des centres de loisirs, voire des cellules d’aide psychologique (un professeur, responsable syndical, nous a expliqué qu’il s’agirait de permettre aux élèves d’«évoquer leur ressenti»), afin de permettre aux parents de retrouver le chemin du travail.

Cela est-il plus difficile à vivre dans un pays comme la France, reconnu pour son génie de la sociabilité? Est-ce une part de «l’art de vivre» à la française qui est amputée ?

Assurément. Cette crise sanitaire, et c’est ce qui, par-delà sa mortalité, la rend si cruelle, est une crise de la sociabilité. Celle-ci affecte toutes les civilisations, car c’est l’homme en son humanité qui est ici en jeu: «Il n’est rien à quoi il semble que nature nous ait plus acheminé qu’à la société», écrivait Montaigne. Mais elle est plus âprement éprouvée en France tant «l’esprit de société» (Benedetta Craveri) marque de son sceau l’identité française et distingue la France d’entre toutes les nations. Les témoignages des étrangers abondent, et tous confirment le tableau peint par Rica, le jeune voyageur persan de Montesquieu : «On dit que l’homme est un animal sociable. Sur ce pied-là, il me parait, observe-t-il, qu’un Français est plus homme qu’un autre ; c’est l’homme par excellence car il semble être fait uniquement pour la société.» Or, les codes, les formes «conciliatrices des premiers abords de la société» (Montaigne), les manières, les rites, dont celui du repas pris en commun, constitutifs de l’art de vivre à la française, ces trésors de civilisation que nous lèguent nos ancêtres, sont frappés de caducité par le nouveau code des relations humaines ou plutôt de la déliaison sociale («distanciation», «gestes barrière»).

Après tout cela, va-t-on redécouvrir le goût de la liberté et de la conversation civique ?

Je veux croire, dans mes moments d’optimisme, que cet isolement forcé, cette privation de relations humaines non virtuelles nous conduira à remettre en question l’anthropologie libérale postulant un individu autosuffisant et mesure de toute chose. Que nous devenions, par l’épreuve du manque, emplis de gratitude pour ceux qui nous ont précédés, pour leur génie de la sociabilité, pour les délicatesses et les lieux qu’ils nous lèguent.

La crise est encore loin d’être dernière nous, mais observateurs et politiques tentent déjà de penser «le monde d’après». Emmanuel Macron a annoncé que nous devions nous réinventer, y compris lui-même. Que cela vous inspire-t-il ?

De la tristesse et de l’impatience, car le président s’obstine à ne pas comprendre ce que réclame le moment présent, non pas cette langue managériale, non plus des envolées lyriques, moins encore ce pathos de la table rase. Ce n’est pas de réinvention que nous avons besoin, c’est de retrouvailles avec nous-mêmes, avec notre histoire, notre singularité. Leçon déjà administrée, soit dit en passant, par la France périphérique devenue visible par la grâce du «gilet jaune». Bernanos a une phrase extraordinaire et qui m’est un viatique: «Le crime de nos politiques n’est pas de n’avoir pas servi la France, mais de ne pas s’en servir.»

«Heureux qui comme Ulysse, chantait le poète, a fait un beau voyage et puis est retourné plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge…» Le voyage a été beau pour certains, mais quelque quarante années de mondialisation nous ont instruits, le besoin de rentrer se fait farouchement sentir. Nous avons besoin, et tous les peuples le manifestent chacun à sa façon, d’être rapatriés sur terre, dans nos terres. Non pas pour être confinés dans nos frontières, mais pour n’avoir pas pour seul horizon de les ouvrir ou de les franchir.

Lorsqu’en 1949, Albert Camus publie L’Enracinement de Simone Weil, il écrit qu’il est inimaginable d’envisager de rebâtir l’Europe sans tenir compte des exigences définies dans cet ouvrage. Or, ce livre dit précisément le besoin humain d’inscription dans un lieu et une histoire uniques ainsi que le droit à la continuité historique. Nous avons pris le chemin exactement inverse: les identités nationales n’ont plus été perçues que comme des principes d’antagonismes meurtriers, et l’Union européenne s’est construite sur le mépris de ce «besoin fondamental de l’âme humaine» en se donnant pour programme l’obsolescence des nations. Aujourd’hui, et déjà depuis plusieurs années, les peuples confirment Simone Weil: la patrie est redécouverte comme « milieu vital » et « source de vie ».

Le président de la République semble tout de même renoncer à la rhétorique du «nouveau monde» et évoque désormais la nécessité de retrouver notre souveraineté. N’est-ce pas un tournant ?

Il est un talent qu’on ne peut pas retirer au président: il excelle dans l’art de la description, il peint des tableaux de la France d’une extrême pertinence, mais cela reste sans conséquence dans les actes. Un tournant, il nous en avait d’ailleurs déjà promis un en 2019, au lendemain de l’épisode des «gilets jaunes». C’est en lisant Clément Rosset que le phénomène Macron s’est éclairé pour moi. Le philosophe a forgé la notion de « perception inutile » : « C’est une perception juste, explique-t-il, qui s’avère impuissante à embrayer sur un comportement adapté à la perception. J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage .» La ressemblance est troublante. Mais là aussi, faisons droit à l’imprévisible, et je n’aspire qu’à être détrompée !   

* Bérénice Levet est docteur en philosophie et professeur de philosophie. Elle a fait paraître Libérons-nous du féminisme !  aux éditions de l’Observatoire, 2018. Elle avait publié précédemment « Le Crépuscule des idoles progressistes » (Stock, 2017) et « La Théorie du genre ou Le Monde rêvé des anges », préfacé par Michel Onfray (Livre de poche, 2016). 

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