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Michèle Tribalat contre Jean-Paul Delevoye : Où Jean-Paul Delevoye a-t-il vu que l’Europe a besoin de 50 millions d’immigrés supplémentaires?

 

Le haut-commissaire aux retraites avait évoqué ce chiffre lors d’un déplacement à Créteil. Mais d’où sort-il ? La démographe Michèle Tribalat a mené l’enquête: cette projection est issue d’un rapport vieux de... 24 ans.

∗ Michèle Tribalat a mené des recherches sur les questions de l’immigration en France, entendue au sens large, et aux problèmes liés à l’intégration et à l’assimilation des immigrés et de leurs enfants. Elle est notamment l’auteur de Statistiques ethniques, une querelle bien française (éd. L’Artilleur, 2016).

Le 29 novembre dernier, alors qu’il présentait la réforme des retraites devant un  public de jeunes à Créteil, Jean-Paul Delevoye a déclaré ceci : «Je suis très frappé par la réaction des peuples européens, puisque la démographie européenne et son vieillissement font que si on veut garder le même nombre d’actifs dans la machine économique (…), il faudra 50 millions de populations entre guillemets étrangère pour équilibrer la population active en 2050, en Europe».

Je me suis demandé d’où venait ce chiffre de 50 millions. Je ne voyais qu’une source possible, mais improbable en raison de son ancienneté. La Division de la Population des Nations unies avait bien publié un rapport dans lequel était posé ce genre de question («Les migrations de remplacement: s’agit-il d’une solution au déclin et au vieillissement des populations ?») et y consacre un chapitre à l’Europe. Mais cette publication datait de 2000 et portait sur la période 1995-2050! Je ne voyais pas bien le rapport avec ce qu’on pouvait dire aujourd’hui, 24 ans plus tard, sur une période raccourcie et pour une Union européenne à 28 alors que l’Union européenne ne comprenait alors que 15 États.

Mais, d’après la cellule «Vrai du Faux» de France Info, c’est bien dans le rapport des Nations unies de 2000 que Jean-Paul Delevoye aurait pêché ce chiffre de 50 millions. Alix Couture explique que Jean-Paul Delevoye s’est un peu embrouillé avec les données publiées par l’ONU et que ces 50 millions (enfin à peu près puisque le chiffre de l’ONU est de 47,4 millions) se rapportent à l’immigration nécessaire pour maintenir la population totale de l’UE à son niveau de 2000. Et c’est vrai.

Si je résume, Jean-Paul Delevoye se trompe de colonne

L’immigration correspondant au maintien de la population d’âge actif (15-64 ans) se trouve dans la colonne suivante du tableau 28 p. 92 du chapitre consacré à l’UE. C’est une immigration nette de 79,4 millions qu’il faudrait pour maintenir la population d’âge actif au niveau atteint en 2000 (Tableau ci-dessous qui retient une partie du tableau 28). Mais France Info a aussi dédaigné cette colonne pour sauter directement à la dernière colonne du tableau présentant l’immigration nécessaire pour maintenir constant le ratio 15-64/65 ans+, ce qui n’est pas la même chose: «Pour conserver son ratio de 1995, l’Union européenne devrait accueillir 701 millions de migrants, dont 94 millions en France, 188 millions en Allemagne, 59 millions au Royaume-Uni et 120 millions en Italie.»

 

rapport de la Division de la population des Nations unies de 2000


France Info en tire une étrange conclusion: «Et pour la population active? Le scénario élaboré par l’ONU est beaucoup plus ambitieux. C’est l’autre problème de la déclaration de Jean-Paul Delevoye: il s’appuie sur ce qui est, d’après les auteurs du rapport eux-mêmes, un scénario «irréaliste».»

Donc, si je résume, Jean-Paul Delevoye se trompe de colonne, mais France Info qui cherche à lui faire la leçon, aussi, et j’espère de bonne foi. En effet si l’information reprise par le premier est fausse, celle reprise par France Info ne correspond pas à celle que vise Jean-Paul Delevoye qui, pourtant, existe bel et bien dans le tableau présenté par les Nations unies (quatrième colonne).

La projection des Nations Unies n'est donc pas adaptée à la situation actuelle.

Au-delà de ces erreurs, je m’étonne de l’absence d’interrogation sur l’ancienneté de cette référence. La projection démarre en… 1995, soit il y a 24 ans! Comment se servir d’une projection aussi ancienne pour essayer d’anticiper une évolution sur la période qui nous sépare de 2050 (31 ans si on se place en 2019, contre 55 ans vu de 1995, ou 50 ans si l’on retient les chiffres donnés par les Nations unies pour la période 2000-2050).

Par ailleurs, en 1995, l’UE ne comprend que 15 États, contre 28 aujourd’hui. En 2018, 20 % de la population de l’UE28 réside en dehors de ces 15 États. La projection des Nations unies n’est donc pas adaptée à la situation actuelle.

Enfin, l’immigration dont il est question dans la projection des Nations unies, c’est l’immigration nette. Autrement dit le solde migratoire: les entrées moins les sorties du territoire. Ce solde ne dit pas grand-chose sur le nombre d’étrangers qui devraient immigrer dans l’UE-28 pour maintenir la population d’âge actif, nombre qui devrait être beaucoup plus élevé que le nombre projeté d’immigration nette.

Ces précisions, si elles sont nécessaires, n’éclairent guère la question posée par Jean-Paul Delevoye, puisque la fausse réponse qu’il y apporte se réfère à un travail de toute façon daté.

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