Feuilleton : Son "érudition intelligente" fait "des lecteurs reconnaissants" : Jacques Bainville... (33)
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Illustration : portrait de Jacques Bainville par Marie-Lucas Robiquet; couverture du "Jacques Bainville, La Monarchie des Lettres, Histoire, Politique et Littérature", Édition établie et présentée par Christophe Dickès, Bouquins, Robert Laffont (1.149 pages).
Aujourd'hui : La Revue Universelle (III et IV)...
La Revue Universelle, présentée par Massis (III)
Illustration : le franc germinal, créé le 7 avril 1803, et qui dura jusqu’en 1926
2. Naissance de La Revue Universelle (pages 145/146/147) :
"Voilà les sentiments et les idées, les volontés et les besoins qui ont présidé à la naissance de la Revue universelle.
Charles Maurras n'était point de ceux qui, comme Barrès, comme Millerand, croyaient que la victoire et le retour de nos provinces perdues allaient spontanément créer en France un climat de haute tension morale, de renouveau intellectuel, de foi nationale. Dès le lendemain de l'armistice, il apparut urgent à Maurras et à ses amis de recommencer leur effort de 1900 à 1914 pour le mouvement national, en le reprenant par ses causes profondes, ses principes directeurs de psychologie, de morale, d'esthétique, d'histoire. Pour cela, ils pensaient que le journal ne suffirait pas. Un moment, l'idée leur vint de ranimer l'ancienne Revue d'Action française; mais, de ses rédacteurs normaux, les uns étaient morts, comme Henri Vaugeois et Léon de Montesquiou, les autres étaient accaparés par le quotidien. Et puis le stade du "laboratoire" était désormais dépassé ! Il s'agissait de donner aux idées qui s'y étaient élaborées une audience plus vaste; il fallait les étendre à ces régions que la guerre leur avait en quelque sorte ouvertes, reconnaître ces terrains nouveaux, se gagner ceux où ces idées étaient en quelques manières désirées, attendues. Une "publication alliée et autonome" ne servirait-elle pas mieux une telle entreprise, une "Revue" où seraient suivis et développés, selon les libertés de l'ordre, dans la passion du salut public, les principes généraux de notre Renaissance ?
Pour diriger un organe de cette sorte, Bainville n'était-il pas là, Bainville qui, avec sa prodigieuse facilité de travail, ou plutôt ce don génial de produire sans travail, eût accepté d'ajouter cette charge à toutes celles qu'il assumait déjà ?
"Mais, disait un jour Maurras, en évoquant ce temps de notre début, il fallait près de Bainville quelqu'un de jeune et de complètement libre, qui fût autre chose qu'un second et un aide de camp. Où le trouver ? Qui ? La difficulté fut résolue par une rencontre de chemin de fer que fit Léon Daudet. Henri Massis rentrait de l'armée d'Orient (Athènes ou la Syrie) et manifestait exactement le même souci que nous sur la France et sur l'Occident. Sans être officiellement des nôtres avant la guerre, Massis avait poussé dans notre sens, après son enquête sur la Sorbonne, par des études éparses sur le problème national ou religieux. Il faisait parti d'un jeune groupe catholique très fervent et très militant, auquel avait appartenu Ernest Psichari. Il avait joincté Péguy. Il était l'ami de Jacques Maritain. Nous fûmes vite d'accord pour admettre la suggestion de Daudet et suggérer à Massis de venir partager avec Bainville cette charge de la Revue. En même temps, le fameux héritage d'un héros, Pierre Villard, mettait entre mes mains le capital rondelet d'un million de francs germinal. L'Action française, à qui je l'avais remis, se dessaisit volontiers de cinquante mille francs pour la Revue."
À ce rappel des décisions qui précédèrent la naissance de la Revue au cours du second trimestre de 1919, je n'ai rien à ajouter et je me souviens encore des va-et-vient qui donnèrent lieu à sa fondation....
La collaboration de mon ami Jacques Maritain devait ajouter à cet apport de l'Action française un élément propre qui donna à la revue son caractère de publication catholique. Maritain était, au reste, le second légataire de Pierre Villard, et, à l'exemple de Maurras, c'est à la Revue Universelle et à son action publique qu'il consacra les premières disponibilités de sa part d'héritage."
La Revue Universelle, présentée par Massis (IV)
Illustration : l'ossuaire de Douaumont, proche des "eaux de la Meuse, qu'ici l'Allemand n'avait pu franchir, grâce à la résistance de ses propres enfants"...
3. Un héros fut notre fondateur (pages 147/148/149) :
"Je n'ai point connu Pierre Villard, Maritain ne l'a pas connu davantage : Maurras, lui, ne l'a vu qu'une seule fois. Mais il nous plaît que ce jeune héros lorrain, tombé en 1918 sur le front de l'Aisne, ait été notre invisible inspirateur, l'animateur mystique de notre action. Cette mystérieuse rencontre prend, à nos yeux, une valeur de signe.
"Comment, nous demandions-nous dès le lendemain du 11 novembre, devant notre victoire déjà mutilée, devant cette "victoire sans tête", comment a-t-on prévu la paix, comment l'a-t-on conçue, comment va-t-on la conclure, puis l'administrer ?" Et devant tout ce qui commençait de se défaire et de rendre tant de sacrifices inutiles, devant la mauvaise paix démocratique qu'on était en train de nous fabriquer - cette "prétendue paix des peuples dictée par un consortium de banquiers à nos armes victorieuses" - nous songions avec une poignante mélancolie à ce qu'était la paix de nos rois, cette paix fructueuse, cette paix puissante, dont Maurras et l'école d'Action française nous avaient réappris les vertus en nous en démontrant la valeur ? "Nos rois, nous disaient-ils, nos rois n'aimaient pas la guerre, mais ils savaient la préparer, la conduire, la terminer, l'utiliser." Comment ces évidences historiques, qu'ils avaient remises en lumière, n'étaient-elles pas répandues d'un bout à l'autre du pays par des myriades d'ouvriers, d'orateurs, de propagateurs ? Ce scandale avait été celui de la jeunesse de Pierre Villard; la guerre terminée, ce scandale était aussi le nôtre. Mais il ne suffisait pas d'en nourrir une opposition vaine : ce qu'il fallait, c'était tirer de ces idées, de ces démonstrations, tout le contenu légitime, tout ce qu'elles motivaient d'action nécessaire et utile. Ainsi s'accomplirait, dans une France accrue, désormais pourvue de solides défenses, brillante d'intelligences et de dons, la prescription commune que nous avaient laissée nos morts. C'était là le vrai legs qu'ils avaient sacré de leur sang; c'est ainsi qu'ils allaient continuer à agir parmi nous.
Cette promesse, Maurras, en 1921, l'avait apportée à Verdun où reposait définitivement Pierre Villard. En un tel lieu, elle prenait valeur de "serment". En arrivant et avant de gagner son hôtel, Maurras avait voulu saluer avant toutes choses les eaux de la Meuse, qu'ici l'Allemand n'avait pu franchir, grâce à la résistance de ses propres enfants. L'homme qui portait son bagage l'avait aussitôt conduit sur ses berges dévastées : "Autour de nous, à perte de vue, dit-il, s'étendait un paysage de pans de murs fauchés à hauteur d'homme, de maisons décoiffées ou bien rasées de haut en bas. Seule neuve, presque riante, refaite de pied en cap, ailes et toiture, une grande boîte de briques, de pierre et d'ardoise, carrait et étalait l'orgueil d'une renaissance égoïste qui, jusque dans cette demi-ombre, offensait. Je demandai qui était cette nouvelle riche. Le guide répondit : "la Banque"... Devant cette insolente bâtisse qui se mirait dans l'eau du fleuve aux quais rasés, bordés de décombres, de murailles éventrées, de maisons sans toit, Maurras pouvait-il n'être point confirmé dans l'objet auquel il a voué sa vie ?
Ce n'était pas pour établir la "sale royauté de l'or et du papier" qu'étaient tombés tant de jeunes victimes. Devant la dictature financière que préparait la République, le souvenir des morts, royalistes ou non, ordonnait d'ne finir avec ce régime". En regardant le fleuve à qui Malherbe faisait prédire :
"Allez, fléaux de France et les pestes du monde,
Jamais pas un de vous ne reverra mon onde..."
la parole de Henri IV montait du fond de sa mémoire : "Tenez ferme contre les financiers, disait le roi, car si une fois ils s'étaient remis, ils nous mettraient le pied sur la gorge."
Le nom de Pierre Villard, de ce "bon Français de la classe riche"
qui sur le point de donner sa vie avait légué sa fortune à deux hommes dont l'esprit s'exerçait au service de la foi et de la patrie, ce nom ne nous chantait-il pas la connaissance des dangers à courir, la volonté de les braver et d'en venir à bout ?
Avoir une belle publication qui fût, à hauteur d'homme, le rendez-vous de toute pensée digne de ce nom, ce rêve que Maurras avait longtemps caressé s'était réalisé au printemps de 1920. On avait dit qu'une grande revue d'esprit national était indispensable à la reprise du travail intellectuel chez le premier et le plus meurtri des peuples vainqueurs. On ne s'était même pas soucié de dire qu'elle comporterait une doctrine ferme, une application large : un seul but, beaucoup de chemins ! Cela allait de soi. Et puis Jacques Bainville était là."