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Crise sanitaire et démocratie : "servitude et bonne santé, voilà le slogan de demain", par Natacha Polony.

Dans un sondage publié en 1955, la majorité des Français déclaraient associer le bonheur avec la santé. Seuls 0,4% l'associaient à la liberté.
© Hannah Assouline 

C'est le slogan plébiscité par nos sociétés consuméristes. Mais nous ne sortirons pas de cette crise, ni du marasme politique et culturel dans lequel s’enfonce la France, si nous laissons de faux libéraux déployer leurs fantasmes autoritaires en prenant pour prétexte une déculturation qu’ils ont eux-mêmes provoquée.

Un nouvel été sous la menace. Variant Delta, quatrième vague… Nous savons désormais que c’est une histoire sans fin. Ceux qui nous expliquaient qu’il suffisait d’enfermer tout le monde pour faire disparaître ce virus nous diront cette fois que c’est évidemment parce qu’on n’a pas assez enfermé que l’on repart pour un tour de manège. Certains épidémiologistes nous parlent d’ailleurs des inéluctables cinquième et sixième vagues. Mais alors, un doute nous assaille. Si les vagues doivent se succéder inexorablement, quoi que nous fassions, quel sens ont donc les doctes discours nous imposant telle ou telle mesure ?

Soyons clairs, le bon sens a depuis plusieurs mois déserté l’espace public. La violence et le mépris de certains grands esprits vis-à-vis de ceux qui refusent de se faire vacciner n’ont d’égal que la hargne de ceux pour qui parler de vaccins est le signe évident que l’on a été acheté par le grand capital. Aussi faut-il poser le problème différemment ; c’est-à-dire – ô transgression – en s’appuyant sur l’intelligence humaine (celle de tous et non pas la sienne propre, laquelle estime que ceux qui pensent différemment sont des crétins), donc sur la raison et sur la liberté.

Liberté vs. bonne santé

Il est un texte d’Albert Camus qui semble dresser le portrait de notre époque contemporaine et que nous serions inspirés de méditer*. Il fut publié dans l’Express le 2 décembre 1955 et s’intitule « Le procès de la liberté ». Albert Camus y commente un sondage consacré à la façon dont les Français conçoivent le bonheur. Pour une majorité d’entre eux, il découle de la bonne santé. Seuls 0,4 % l’associent à la liberté. « Naturellement, écrit avec ironie Camus, les enquêtes ne doivent pas être prises trop au sérieux. Elles enregistrent des réflexes, et non la réflexion. Mais enfin, devant la liberté, le réflexe de la France paraît ici plutôt détendu. Le grand cri “La liberté ou la mort” semble s’éteindre parmi nous. Servitude et bonne santé, voilà le slogan de demain. » Eh bien, nous y sommes.

« La liberté est aujourd’hui tellement dégradée dans le débat public, réduite au droit du consommateur de choisir en toute inconscience le produit qui lui procure un plaisir immédiat, qu’il y a peu de chance que sa défense mobilise qui que ce soit. »

Alors que la raison devrait nous conduire collectivement à analyser les chiffres, l’imprécation a remplacé l’argumentation. Il est de plus en plus de gens, parmi ce qu’on appelle les élites, qui ont un tel mépris pour leurs concitoyens qu’ils préfèrent imposer par autorité brutale ou culpabilisation forcenée une décision, même juste et rationnelle, plutôt que de convaincre de son bien-fondé (mais ce sont, bien sûr, ceux d’en face, les ennemis de la démocratie). Les voilà désormais qui proposent de contrôler, ficher ou même priver de salaire les récalcitrants à la vaccination.

Rappelons que les mêmes brandissent l’État de droit quand les citoyens réclament une maîtrise de l’optimisation fiscale ou des flux migratoires. Pourtant, analyser les chiffres serait intéressant. Pas ceux des contaminations, car ils ne signifient rien seuls. Le taux de positivité repart à la hausse en Israël et en Grande-Bretagne, nous dit-on. Mais peu importe, si les personnes positives n’ont, au pis, qu’une journée de toux ou de fièvre. Les seules questions qui vaillent sont : combien de personnes en réanimation ? Combien de vaccinés gravement malades ? À moins, bien sûr, que l’on considère que l’impératif d’éradiquer ce virus – impératif hautement aléatoire – justifie qu’on détruise définitivement l’économie des pays occidentaux.

Consumérisme

« Servitude et bonne santé » : c’est en effet le slogan plébiscité par nos sociétés consuméristes. La liberté est aujourd’hui tellement dégradée dans le débat public, réduite au droit du consommateur de choisir en toute inconscience le produit qui lui procure un plaisir immédiat, qu’il y a peu de chance que sa défense mobilise qui que ce soit.

« Comment une société, si soucieuse de sa santé, et où l’on crève de peur à la seule pensée de devoir un jour mourir, choisirait-elle cette épouse toujours répudiée et toujours exigeante ? » résume Camus. « C’est pourquoi ajoute-t-il, au lieu de désespérer, j’admirerai, du fond du cœur, que quatre Français sur mille aient placé la liberté au-dessus de tout. Si ce réflexe est vraiment celui de cent quatre-vingt mille Français, une solitude vient de prendre fin, et un espoir commence. Il y a quinze ans de cela, ceux qui, par leur refus ou leur sacrifice, ont sauvé en même temps le pays et la liberté étaient assurément beaucoup moins nombreux. »

« Le minimum que nous pourrions faire serait de nous poser la question collectivement du sens que peut avoir pour l’Occident le renoncement à ce qui constituait le cœur de son projet civilisationnel : l’approfondissement de la liberté humaine. »

Nul n’a le droit de se prétendre l’héritier de ces héros défenseurs de la liberté. En revanche, nous nous devons à leur mémoire. Et le minimum que nous pourrions faire serait de nous poser la question collectivement du sens que peut avoir pour l’Occident le renoncement à ce qui constituait le cœur de son projet civilisationnel : l’approfondissement de la liberté humaine. La liberté conçue comme un processus d’émancipation individuelle et collective, c’est-à-dire non pas un repli borné sur son intérêt personnel au détriment de toute responsabilité, mais la foi en un progrès humain par le savoir, la délibération et l’usage de la raison.

Nous ne sortirons pas de cette crise, ni du marasme politique et culturel dans lequel s’enfonce la France, si nous laissons de faux libéraux déployer leurs fantasmes autoritaires en prenant pour prétexte une déculturation qu’ils ont eux-mêmes provoquée. La rationalité ne s’impose pas à coups d’anathèmes, de questions interdites et de prédictions apocalyptiques.

 

* Rendons à César ce qui appartient à César, ce texte a été publié sur son blog « Actualité de Hannah Arendt » par Thierry Ternisien d’Ouville.

Source : https://www.marianne.net/

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