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Devançant la Sierra Leone, le Niger n'est plus le pays le plus pauvre d'Afrique de l'Ouest, par Ilyes Zoua­ri.

Pré­sident du CERMF (Centre d’é­tude et de réflexion sur le Monde francophone)

www.cermf.org

info@cermf.org

Notre amiIlyes Zoua­ri, spé­cia­li­sé dans le déve­lop­pe­ment des pays fran­co­phones en Afrique, nous fait l’honneur de nous livrer régu­liè­re­ment le résul­tat de ses ana­lyses pré­cises et équi­li­brées. 

3.jpgAin­si, depuis des années, il démontre que mal­gré le contexte de la post-déco­lo­ni­sa­tion, les états fran­co­phones s’en sortent plu­tôt mieux que les états anglo­phones, mal­gré les pro­pos sou­vent affir­ma­tifs de la presse et de la classe poli­tique anglo-saxonne, relayés chez nous par des médias incultes ou volon­tai­re­ment aveugles, atlan­tistes et réso­lu­ment hos­tile à tout ce, qui rap­pe­lant la culture fran­çaise et sa por­tée civi­li­sa­trice, consti­tue un obs­tacle au « mar­ké­ting » mon­dia­liste. (NDLR)

En venant de dépas­ser en richesse par habi­tant la Sier­ra Leone, pays anglo­phone côtier, le Niger encla­vé a quit­té la place long­temps occu­pée de pays le plus pauvre d’A­frique de l’Ouest, ain­si que les dix der­nières places du conti­nent africain. 

Selon les don­nées de la Banque mon­diale, le Niger affi­chait un PIB par habi­tant de 555 dol­lars fin 2019, dépas­sant ain­si le niveau de richesse de la Sier­ra Leone (504 dol­lars), désor­mais pays le plus pauvre de l’en­semble de l’A­frique de l’Ouest. L’é­vo­lu­tion posi­tive du Niger, géo­gra­phi­que­ment péna­li­sé par son encla­ve­ment, est le fruit des nom­breuses réformes accom­plies, et conso­li­dées par l’en­vi­ron­ne­ment favo­rable que pré­sente l’es­pace UEMOA. Tou­te­fois, le pays devra pro­chai­ne­ment rele­ver d’im­por­tants défis afin de pour­suivre son développement.

Un pays réfor­ma­teur et en forte croissance…

Cette pro­gres­sion résulte de la forte crois­sance enre­gis­trée ces der­nières années par ce pays de 24 mil­lions d’ha­bi­tants, et qui a atteint une moyenne annuelle de 6,3 % sur la période de huit années allant de 2012 à 2019. Sur cette même période, la Sier­ra Leone (8 mil­lions d’ha­bi­tants) affi­chait une hausse annuelle de son PIB de 4,2 % en moyenne, mal­gré le faible niveau de déve­lop­pe­ment du pays. Certes, le Niger affi­chait déjà un PIB total près de trois fois supé­rieur à celui de la Sier­ra Leone, mais il n’é­tait pas pour autant plus riche, le cri­tère du PIB par habi­tant étant le plus per­ti­nent pour com­pa­rer le niveau réel de richesse (le simple mon­tant glo­bal du PIB don­nant tou­jours un grand avan­tage aux pays les plus peu­plés, même si leur éco­no­mie est sous-développée).

La crois­sance robuste du Niger résulte en bonne par­tie des réformes accom­plies, et notam­ment en matière de bonne gou­ver­nance et d’a­mé­lio­ra­tion du cli­mat des affaires. Ain­si, et sur ce der­nier point, le pays a fait un bond consi­dé­rable dans le clas­se­ment inter­na­tio­nal Doing Busi­ness de la Banque mon­diale, pas­sant de la 173e place en 2012 à la 132e place en 2020, et talon­nant désor­mais le Nige­ria (131e). Le Niger fait même lar­ge­ment mieux que des pays comme l’An­go­la (177e, et une des prin­ci­pales éco­no­mies d’A­frique sub­sa­ha­rienne, du fait de son impor­tante pro­duc­tion pétro­lière), ou encore l’É­thio­pie, pas­sée de la 111e à la 159e place. Cette der­nière, où les répres­sions poli­cières et les ten­sions inter­eth­niques ont fait plu­sieurs cen­taines de morts ces quelques der­nières années, est d’ailleurs l’un des pays connais­sant les plus fortes ten­sions sociales sur le conti­nent, avec en par­ti­cu­lier l’A­frique du Sud (où l’on compte plus de 15 000 homi­cides par an). Pour sa part, la Sier­ra Leone occupe aujourd’­hui la 163e place du classement.

Au pas­sage, il convient de noter que la per­for­mance du Niger contre­dit clai­re­ment les pro­pos régu­liè­re­ment tenus par un cer­tain nombre de com­men­ta­teurs, et selon les­quels une forte crois­sance démo­gra­phique empê­che­rait un pays de pro­gres­ser et de se déve­lop­per. Une théo­rie qui vise d’ailleurs sou­vent le Niger, dont le taux de fécon­di­té est le plus éle­vé au monde, avec une moyenne esti­mée à 7,1 enfants par femme en 2019 (et tou­te­fois en baisse, par rap­port à un niveau de 7,6 enfants en 2015). Ce taux est d’ailleurs bien supé­rieur à celui de la Sier­ra Leone, esti­mé à 4,2 enfants. De plus, il est éga­le­ment inté­res­sant de noter que le Niger ne fait désor­mais plus par­tie des dix pays les plus pauvres du conti­nent, se pla­çant aujourd’­hui à la 11e place des pays les moins riches (le Sou­dan du Sud arri­vant en der­nière posi­tion, dans un clas­se­ment où il n’y a aujourd’­hui plus qu’un seul pays fran­co­phone par­mi les cinq pays afri­cains les plus pauvres, à savoir le Burun­di). Cette évo­lu­tion favo­rable s’ob­serve éga­le­ment au niveau du taux de pau­vre­té, pas­sé de 50,6 % en 2011 à 40,8 % en 2019. Un taux encore assez éle­vé, mais qui a bais­sé de près de 20 % en seule­ment huit ans. 

Les avan­cées réa­li­sées par le Niger devraient d’ailleurs lui per­mettre de quit­ter pro­chai­ne­ment les toutes der­nières places du clas­se­ment inter­na­tio­nal rela­tif à l’in­dice de déve­lop­pe­ment humain (IDH), publié chaque année par l’O­nu, mais qui a pour défaut de se baser sur des don­nées sou­vent rela­ti­ve­ment anciennes pour les pays en déve­lop­pe­ment, et ne pre­nant donc pas en consi­dé­ra­tion les toutes der­nières évo­lu­tions éco­no­miques et sociales (le Sou­dan du Sud, pays le plus pauvre du monde, exsangue et en par­tie détruit par une ter­rible guerre civile, demeure ain­si mieux clas­sé que le Niger…). De même, cer­tains pays ne sont pas réper­to­riés faute de don­nées dis­po­nibles, comme la Soma­lie (qui est pro­ba­ble­ment, avec le Sou­dan du Sud, l’un des deux pays les moins bien clas­sées en matière de déve­lop­pe­ment humain).

Par ailleurs, les réformes accom­plies par le pays, ain­si que l’en­vi­ron­ne­ment favo­rable que pré­sente l’es­pace UEMOA, qui n’est autre que la plus vaste zone de forte crois­sance du conti­nent, avec une hausse annuelle du PIB de 6,4 % en moyenne sur la longue période de huit années allant de 2012 à 2019, devraient per­mettre au Niger de dépas­ser assez rapi­de­ment un second pays ouest-afri­cain, éga­le­ment côtier, à savoir le Libe­ria. En Effet, ce der­nier affi­chait un PIB de 622 dol­lars par habi­tant fin 2019, après une crois­sance annuelle moyenne s’é­tant éta­blie à seule­ment 1,8 % envi­ron sur la période 2012 – 2019 (chiffre approxi­ma­tif, les don­nées rela­tives à l’an­née 2015 étant impré­cises). Une crois­sance qui devrait se main­te­nir à un niveau assez faible pour les quelques pro­chaines années, selon les pré­vi­sions de la Banque mondiale.

… mais d’im­por­tants défis à relever

Si le Niger est sur la voie du pro­grès, le pays devra tou­te­fois faire face à d’im­por­tants défis dans les années à venir, et en par­ti­cu­lier en ce qui concerne la bonne ges­tion des futures res­sources qui pro­vien­dront de la mon­tée en puis­sance de la pro­duc­tion pétro­lière, d’une part, et la lutte contre la menace ter­ro­riste venant de l’ex­té­rieur et d’in­té­rieur de ses fron­tières, d’autre part.

En effet, le Niger est sur le point de deve­nir l’un des prin­ci­paux pro­duc­teurs de pétrole du conti­nent, avec un volume qui devrait atteindre les 500 000 barils par jour d’i­ci 2025 (contre seule­ment 20 000 aujourd’­hui), et lui per­mettre de dis­pu­ter au Gha­na le rang de troi­sième pro­duc­teur d’A­frique sub­sa­ha­rienne (la pro­duc­tion gha­néenne devant pas­ser d’en­vi­ron 200 000 à 500 000 barils par jour sur la même période). Cette aug­men­ta­tion consi­dé­rable de l’ac­ti­vi­té pétro­lière pro­cu­re­ra au pays de très impor­tants reve­nus, de l’ordre de plu­sieurs mil­liards de dol­lars par année et dépas­sant très lar­ge­ment les recettes liées à l’ex­trac­tion de l’u­ra­nium. Ain­si, le pétrole pour­rait repré­sen­ter non moins de 68 % des recettes d’ex­por­ta­tion du pays en 2025, soit bien davan­tage que l’u­ra­nium pour lequel le pays n’est d’ailleurs plus aus­si stra­té­gique que par le pas­sé. En effet, il en est aujourd’­hui le cin­quième pro­duc­teur mon­dial avec une part de seule­ment 6 % en 2019, loin der­rière le Kaza­khs­tan (42 %), le Cana­da (13 %), l’Aus­tra­lie (12 %) et la Nami­bie (10 %), pre­mier pro­duc­teur afri­cain en la matière (le Niger ne four­nit d’ailleurs plus que 32 % de l’u­ra­nium impor­té par la France). 

Si l’é­mer­gence d’une nou­velle source de reve­nus est une chose théo­ri­que­ment posi­tive, force est de consta­ter, tou­te­fois, que l’exis­tence d’im­por­tantes recettes liées à l’ex­ploi­ta­tion pétro­lière s’ac­com­pagne sou­vent, dans les pays du Sud, par un déve­lop­pe­ment consi­dé­rable des phé­no­mènes de cor­rup­tion et de détour­ne­ments de fonds publics, empê­chant les popu­la­tions locales de béné­fi­cier plei­ne­ment de ces richesses. Par ailleurs, l’im­por­tance de ces reve­nus est sou­vent de nature à éloi­gner les pays concer­nés de l’ac­com­plis­se­ment des réformes néces­saires à un déve­lop­pe­ment solide et durable, qui ne peut pas­ser que par la diver­si­fi­ca­tion de l’é­co­no­mie. Les méfaits poten­tiels d’une impor­tante pro­duc­tion d’hy­dro­car­bures peuvent d’ailleurs s’ob­ser­ver au Nige­ria voi­sin, pays gan­gré­né par la cor­rup­tion et la mau­vaise ges­tion, et dont les hydro­car­bures repré­sentent encore 94 % des expor­ta­tions du pays, 60 ans après son indé­pen­dance. Un pays qui est aujourd’­hui en déclin (avec une crois­sance éco­no­mique lar­ge­ment infé­rieure à sa crois­sance démo­gra­phique), qui a récem­ment été dépas­sé en richesse par habi­tant par la Côte d’I­voire (deve­nue le pays le plus riche d’A­frique de l’Ouest), et dont la mon­naie a per­du près de 60 % de sa valeur face au dol­lar depuis 2014… et plus de 99 % depuis sa créa­tion en 1973.

Le Niger, qui n’a­vait déjà pas tou­jours été exem­plaire dans la ges­tion de recettes liées à l’ex­ploi­ta­tion de l’u­ra­nium, devra donc démon­trer que les mau­vaises expé­riences vécues par de nom­breux pays ne sont pas une fata­li­té, d’au­tant plus que les pays du Nord ayant une impor­tante pro­duc­tion pétro­lière et gazière (comme la Nor­vège, le Royaume-Uni, le Cana­da et les États-Unis) par­viennent à gérer cor­rec­te­ment leurs res­sources. Mais le Niger devra éga­le­ment faire face à un autre défi au cours des pro­chaines années, et qui à trait aux acti­vi­tés ter­ro­ristes menées sur son ter­ri­toire, qu’elles soient réa­li­sées par des indi­vi­dus en pro­ve­nance d’autres pays du Sahel ou d’A­frique du Nord, à l’ouest et au nord, ou du Nige­ria au Sud. 

L’ar­mée nigé­rienne, qui est d’ailleurs une des armées les mieux struc­tu­rées de la région, pour­ra comp­ter sur l’ap­pui mili­taire de la France et des États-Unis. De plus en plus pré­sents, les amé­ri­cains ont notam­ment construit une impor­tante base de drones à Aga­dez, dans le nord du pays (et qui s’a­joute, entre autres, à leur grande base mili­taire de Dji­bou­ti, de loin la plus impor­tante des bases étran­gères en Afrique, avec envi­ron 4 000 hommes). Tou­te­fois, cela ne devrait pas empê­cher le Niger de demeu­rer dans une situa­tion sécu­ri­taire pré­caire, et ce, notam­ment du fait de la pro­bable mon­tée du ter­ro­risme venant de l’in­té­rieur même du pays, consé­quence du déve­lop­pe­ment d’un extré­misme reli­gieux ali­men­té par des idéo­lo­gies en pro­ve­nance de l’ex­té­rieur. Des idéo­lo­gies contraires aux tra­di­tions reli­gieuses de ce pays presque entiè­re­ment musul­man depuis de nom­breux siècles, et qui semblent, hélas, s’en­ra­ci­ner davan­tage au Niger que dans les autres pays fran­co­phones du Sahel. 

Le Niger devra donc lut­ter acti­ve­ment contre ces dérives qui consti­tuent une véri­table menace pour sa sécu­ri­té et ses inté­rêts. Le pays devrait notam­ment prendre des mesures cou­ra­geuses visant à empê­cher la tenue de dis­cours extré­mistes par des per­sonnes étran­gères ou par des natio­naux ayant été for­més dans des pays connus pour abri­ter des idéo­lo­gies contraires aux tra­di­tions nigé­riennes. Cepen­dant, cette lutte ne pour­ra être menée avec suc­cès que si le pays conti­nue à pro­gres­ser paral­lè­le­ment sur la voie de la trans­pa­rence et de la bonne gou­ver­nance, afin de par­ve­nir à une réduc­tion impor­tante et durable de la pau­vre­té par une bonne répar­ti­tion des richesses actuelles et futures, d’une part, et par la mise en place d’une éco­no­mie diver­si­fiée et non dépen­dante d’une seule acti­vi­té, d’autre part.

Source : https://www.actionfrancaise.net/

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