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Une semaine libanaise avec Annie Laurent : 1/8, Le Liban en colère

Annie_Laurent.jpgAlors que le Liban commémore son centenaire en 2020, le pays connaît depuis quelques mois d’importants soubresauts populaires.

De quoi s’agit-il précisément, comment analyser la situation profonde du Liban aujourd’hui ?

Quelle place pour les chrétiens ?

C’est à ces questions que répond ce dossier.


par ANNIE LAURENT

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1/8 : Le Liban en colère

Lorsque, le 17 octobre dernier, des centaines de milliers de Libanais sont descendus dans la rue pour clamer leur colère, personne ne s’y attendait en Occident. Les signes annonciateurs d’une crise ne manquaient pourtant pas.

Ainsi, en mai 2019, au terme de neuf mois de dissensions entre ministres, l’annonce par le Premier ministre Saad Hariri du budget « le plus austère de l’histoire » (1) a été accueillie par une foule de mécontents aux cris de « Partez tous ! ». Le gouvernement se voyait reprocher son incompétence à résoudre les graves problèmes qui affectent le pays dans des domaines vitaux, à commencer par l’économie.

Avec une dette publique de 90 milliards de dollars, le Liban est le troisième État le plus endetté du monde. Outre la mauvaise gestion, la récession provient de la charge inouïe que constitue la présence de 1,6 million de réfugiés syriens dans ce petit pays d’un peu plus de 4 millions d’habitants, ce qui accroît le chômage, la misère (un quart de la population vit sous le seuil de la pauvreté), mais aussi l’insécurité.

La décision d’imposer une taxe sur l’application téléphonique WhatsApp a fait déborder le vase et déclenché la révolte pacifique qui se déploie dans toutes les régions et mobilise des Libanais de toutes confessions et de toutes conditions.

Bien d’autres sujets de mécontentement nourrissent cette colère. Les Libanais souffrent de l’incapacité de l’État à assumer les services publics les plus élémentaires : électricité et eau, ramassage des ordures, lutte contre les incendies, transports publics, santé, scolarisation, etc. Ils lui reprochent aussi sa complaisance envers la corruption et le gaspillage, ainsi que le népotisme, le clientélisme, la politisation de la
justice, les règlements de comptes entre rivaux au sein d’une même confession, des maux endémiques qui affectent la classe politique depuis des décennies. Enfin, la composition pluriconfessionnelle du Liban ouvre la voie à toutes sortes d’influences extérieures paralysantes.


Le pays du Cèdre ne s’appartient pas. Il est l’otage des rivalités et crises régionales qui s’articulent autour du clivage entre sunnisme et chiisme, tous deux se partageant l’essentiel de l’islam libanais : guerre civile en Syrie opposant la majorité sunnite au régime alaouite; lutte d’influence entre l’Iran chiite et l’Arabie-Séoudite sunnite; affrontements entre Israël et l’Iran via le soutien de ce dernier au Djihad islamique palestinien (sunnite) et au Hezbollah libanais (chiite).

Le « Parti de Dieu » (Hezbollah) a été fondé en 1982 dans la foulée de la révolution de Khomeyni avec deux objectifs: accroître l’influence iranienne au Levant et soutenir les aspirations des chiites libanais, frustrés de la prédominance des sunnites dans les structures étatiques et la société. Il place pour cela des militants au gouvernement et au Parlement. En outre, auréolé de sa victoire contre Israël qu’il a contraint, en 2000, à quitter le Liban-Sud occupé depuis 1978, il a conservé son armement en toute illégalité, rivalisant avec l’armée nationale.


Puis, en 2006, il a conclu avec le général Michel Aoun un pacte qui a permis à ce dernier d’accéder au pouvoir dix ans plus tard. Fort de sa position, son secrétaire général, Hassan Nasrallah, a dépêché des dizaines de miliciens se battre aux côtés du régime de Bachar El Assad, enfreignant ainsi la politique de « distanciation » vis-à-vis de la Syrie décidée en conseil des ministres. Mais à présent, le Hezbollah, subissant l’affaiblissement économique de son principal bailleur de fonds, l’Iran fragilisé par les sanctions américaines, est discrédité aux yeux de sa base populaire, laquelle a rejoint l’intifada (révolte) contre l’avis de Nasrallah, qui charge ses miliciens de semer le trouble et la peur.

Selon le général Khalil Hélou, cette attitude vise à « signifier clairement aux puissances régionales et internationales […] qu’aucune solution à la crise ne pourrait voir le jour sans son consentement » (2).

Le pays du Cèdre n’en reste pas moins sous la menace de l’islamisme sunnite (groupes locaux, djihadistes venus de Syrie) qui se livre périodiquement au terrorisme. « L’Arabie-Séoudite a-t-elle laissé tomber le Liban? » Le quotidien L’Orient-Le Jour a tenté ainsi de comprendre le silence des autorités de Riyad face à la révolte libanaise (3). La démission de Hariri, le 29 octobre, n’a suscité aucune protestation du royaume wahhabite alors qu’il n’avait pas hésité, en novembre 2017, à le séquestrer pour le contraindre à renoncer à diriger un gouvernement otage du Hezbollah. L’échec de cette manœuvre avait éloigné les deux alliés. Mais aujourd’hui, « le fait que la rue chiite ait brisé le tabou de la peur et se soit jointe aux manifestants a été perçu à Riyad comme un signe de remise en question de l’influence iranienne au Liban » (4). D’où le jeu subtil des autorités religieuses sunnites de Beyrouth qui œuvrent à la reconduction de Hariri comme Premier ministre.

Il faut aussi compter avec les 400000 Palestiniens, descendants des réfugiés de 1948 et majoritairement sunnites, dont une partie réside dans des quartiers clos où des armes sont stockées sans que l’armée ne puisse y pénétrer.

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Manifestation imposante à Beyrouth le 17 octobre 2019.

Pour les manifestants, soutenus par plusieurs dirigeants chrétiens et par la France, seul un nouveau cabinet composé d’experts indépendants des partis politiques, et non d’un assemblage « techno-politique » comme l’a proposé Aoun, serait légitime pour mener à bien les réformes structurelles indispensables. Telle est aussi la position de l’Église. L’ensemble des chefs religieux chrétiens, tout en appuyant le soulèvement, signe de « la renaissance de la patrie libanaise » et en jugeant sévèrement la classe politique, ont exhorté celle-ci à « prendre des mesures sérieuses, radicales et courageuses pour sortir le pays de cette grande crise » (5).


Un Liban déconfessionnalisé ?


Reste l’interrogation de fond. La longue chaîne composée de milliers de personnes se
donnant la main, entonnant l’hymne national et scandant « Tous sans exception », qui s’est déployée le 27 octobre tout au long du littoral, du nord au sud, ainsi que les multiples « agoras citoyennes » où l’on discute de l’avenir, semblent exprimer le rêve d’un Liban déconfessionnalisé. Cette perspective, présentée comme idéale par de nombreux intellectuels, surtout les jeunes occidentalisés, est perçue comme un piège par bien des chrétiens lucides quant aux données actuelles : au nom d’une démocratie fondée sur la « loi du nombre », l’islam - désormais majoritaire - pourrait finir par instaurer la charia à ce pays qui en est encore préservé.

Des questions décisives sont ainsi soulevées par cette intifada. Comment en finir avec un État qui entretient la confusion entre confessions et partis, nonobstant les noms « laïques » que se donnent certains d’entre eux (6) ?
Comment résoudre le tiraillement d’allégeances entre nation et communauté? Comment préserver la souveraineté d’un Liban-otage? L’ancien ministre Michel Eddé, décédé le 3 novembre dernier, avait sagement réfléchi à tout cela. Opposé à la suppression du confessionnalisme politique, option qui, selon lui, signerait « la fin du Liban », il estimait nécessaire « d’établir une nette distinction entre la mentalité confessionnelle sectaire (laquelle doit être, elle, combattue) et la participation équitable des communautés au pouvoir, qui doit être préservée pour sauvegarder ce qui fait la particularité du Liban » (7).

Injecter de la vertu dans le confessionnalisme pourrait-il être au programme du centenaire ?

A.L. 

 

(1) La Croix, 27 mai 2019.
(2) L’Orient-Le Jour, 30 novembre 2019.
(3) Id., 20 novembre 2019.
(4) Id., 6 novembre 2019.
(5) Id., 24 octobre 2019.
(6) Parti socialiste progressiste (druze), Courant du Futur (sunnite), Courant patriotique libre (aouniste), etc.
(7) L’Orient-Le Jour, 6 novembre 2019.

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