Effondrement démographique et bouleversements géopolitiques, par Antoine de Lacoste
(reçu hier, 11h19)

La démographie est une donnée essentielle de la géopolitique et les grands bouleversements qui s’annoncent en raison de la dénatalité inédite d’une majeure partie du monde ne feront que renforcer son importance.
Pour comprendre les enjeux majeurs des grandes puissances et les rapports de force qui les sous-tendent, chacun comprend qu’il faut saisir le fonctionnement de leurs institutions politiques, de leurs économies, des richesses de leurs sous-sols, de la puissance de leurs forces armées. La démographie devrait attirer l’œil des analystes avec la même force, peut-être même davantage, car les perspectives observées entraîneront des changements majeurs aux conséquences difficiles à évaluer.
La progression de la population mondiale a été constante tout au long des siècles, hormis les grandes épidémies, surtout celle de la peste noire au XIVe siècle. A l’époque du Christ, la population mondiale se montait sans doute à 200/300 millions d’habitants. Elle atteignit 500 millions vers 1500, et dépassa le milliard vers 1800. Ensuite, ce fut l’explosion : 1,5 milliard en 1900, 3 en 1960, 6 en 2000 et un peu plus de 8 milliards aujourd’hui. Les progrès de la médecine, de l’hygiène et surtout la baisse de la mortalité infantile sont les explications concrètes de cette extraordinaire expansion, liée également à une posture morale et sociale : le désir d’enfants. Ce désir était plus ou moins explicité certes, mais il fut en symbiose avec l’inexistence du refus de l’enfantement.
Le tournant malthusien et ses limites
Le XXe siècle marqua un tournant dans les mentalités. Le malthusianisme se développa, tirant le signal d’alarme et interrogeant gravement : comment arriverons-nous à nourrir la population mondiale si elle continue à augmenter autant ? Les progrès de l’agriculture avaient pourtant toujours accompagné l’expansion démographique. S’il y eut encore des famines au XXe siècle, elles furent liées à des décisions politiques absurdes (le grand bond en avant chinois, par exemple, qui fit au moins 50 millions de morts) ou des situations particulières régionales. Aujourd’hui, il n’y a plus guère de famine sur terre. Les malthusiens avaient tort, il y aura toujours assez de production agricole pour nourrir hommes et bêtes, pour peu qu’on le veuille.
De ce point de vue, il est intéressant de noter un évènement majeur qui s’est produit récemment. Afin de sanctionner la Russie pour l’annexion de la Crimée en 2014, les autorités françaises et européennes prirent des sanctions contre elle dans de nombreux domaines, financiers ou technologiques notamment. Les Russes, en représailles, suspendirent toutes les importations agricoles françaises. C’était un client important pour les agriculteurs français dont on négligea les intérêts, la morale étant, n’est-ce pas, au-dessus des préoccupations nationales. Ces sanctions puis contre-sanctions permirent à la Russie de donner un coup de fouet à son secteur agricole : lait, viande, fruits et légumes étant particulièrement concernés. Des décisions furent prises, des moyens alloués et, aujourd’hui, hormis les fruits et légumes, la Russie est autosuffisante. Pour les fruits et légumes, elle a remplacé l’Europe par la Turquie, l’Iran, ou le Maroc notamment. Et quand il y a des problèmes d’approvisionnement, ils sont liés à des phénomènes conjoncturels, géopolitiques en l’occurrence, et non à des problèmes structurels de ressources. L’exemple russe démontre que la terre peut facilement offrir aux hommes de quoi se nourrir.
L’occupation de l’espace fut un autre cri d’alarme lancé par les Cassandre sur le soi-disant trop plein de population. Le seul vrai problème concerne en réalité la désertification des campagnes et la croissance désordonnée des nombreuses villes en Afrique ou en Asie notamment. Mais là encore, ce sont des décisions ou des absences de décisions politiques qui sont à l’origine de ces déséquilibres, d’ailleurs réversibles.
Malgré tout, ces alertes catastrophistes finirent par avoir des impacts sur l’état d’esprit général. Le concept de famille nombreuse renvoya progressivement une image d’excès voire de ridicule. Le recul de la pratique religieuse, notamment en occident, joua un autre rôle majeur, dans le début de la dénatalité. Mais le phénomène a aussi d’autres causes, comme en Asie.
L’Asie face à l’effondrement démographique
Au Japon, dès les années 1970, le seuil du renouvellement des générations de 2,1 fut franchi à la baisse. Le taux de fécondité est aujourd’hui de 1,15. La population diminue depuis 2010 : 123 millions d’habitants aujourd’hui contre 128 il y a quinze ans. Inquiet, le gouvernement japonais multiplie les alertes et les aides, en vain. Symbole terrible : depuis plusieurs année, davantage de couches-culottes sont vendues pour des personnes très âgées, que pour des bébés. La Corée du Sud a également entamé ce processus et détient aujourd’hui le taux de fécondité le plus bas du monde avec 0,75 enfant par femme. Sa population est de 51,6 millions et si rien ne change elle pourrait tomber à 38 millions en 2070, c’est-à-dire demain compte tenu du temps long qui est la caractéristique de la démographie.
Le sujet le plus vertigineux est celui de la Chine. Après avoir été le pays le plus peuplé du monde pendant plus de 250 ans, elle a été dépassée par l’Inde en 2023 et voit sa population diminuer depuis quatre ans. En 2025 les décès ont dépassé les naissances de plus de trois millions. Les projections sont calamiteuses et la Chine pourrait voir sa population divisée par deux d’ici un siècle avec environ 750 millions d’habitants (1,4 milliard aujourd’hui). Certes les projections démographiques sont souvent infirmées mais la Chine perd chaque année plusieurs millions d’habitants et cela est parfaitement vérifié.
Dans le cas du Japon ou de la Corée du Sud comme dans celui de la Chine, il y a tout de même un élément commun frappant à signaler : les autorités ont, à une période donnée, incité les habitants à diminuer le nombre des naissances. Ce fut le cas dans les années 50-60 au Japon et en Corée où les messages diffusés en boucle prévenaient qu’un pays ne pouvait se moderniser s’il avait trop de naissances. Quant à la Chine, ce fut beaucoup plus brutal avec la politique de l’enfant unique, sanctions à la clé. L’assouplissement progressif avec deux enfants autorisés puis trois, n’y changea plus rien, le pli était pris. Dorénavant, c’est l’inverse qui est prôné. En ce moment, dans plusieurs grandes villes chinoises, des affiches monumentales montrent un couple et ses deux enfants avec la mention : « Pourquoi pas le troisième ? ». On croit rêver. La prise de conscience est là mais n’est-il pas trop tard ? Car le travail féminin et les difficultés pour se loger, sont, depuis plusieurs décennies, les nouveaux freins à la maternité. Les Chinois ont maintenant le droit d’avoir autant d’enfants qu’ils veulent, mais justement ils ne veulent plus en avoir.
Les ambitions chinoises sont connues : devenir la première puissance mondiale d’ici 2049, année du centenaire de la victoire des troupes communistes contre l’armée de Tchang Kaï-chek.
Aujourd’hui deuxième puissance économique mondiale, la Chine a les capacités de dépasser les Etats-Unis an cours des prochaines décennies car ses atouts sont très nombreux. Ses progrès technologiques sont fulgurants et, dans beaucoup de domaines, elle a surclassé les Etats-Unis. Le pays espion, copieur des technologies occidentales, est devenu un novateur très en avance sur ses concurrents. L’occident a négligé un point crucial : un pays ne peut se développer sans ingénieurs. La Russie, la Chine, l’Iran, l’Inde ont valorisé cette profession et « produisent « des millions d’ingénieurs. Être ingénieur dans ces pays est un gage de reconnaissance sociale et patriotique. Ce n’est plus vrai en occident. Un ingénieur américain sera toujours moins riche qu’un trader ou un avocat : moins de 10% des étudiants américains ou européens s’orientent vers des études d’ingénieur tandis qu’ils sont plus de 40% en Russie, en Chine ou en Iran.
C’est pourquoi la Russie fabrique des missiles que les Etats-Unis découvrent, stupéfaits, et que la Chine, avec deux millions d’ingénieurs de plus chaque année, est à la pointe de l’innovation industrielle. L’occident, méprisant le monde de l’usine, a délégué ce secteur à la Chine dont elle ne peut plus se passer. Erreur fatale que Donald Trump a parfaitement saisie, mais il est presque trop tard pour corriger le tir. Les essais de réindustrialisation effectués en Europe ou aux Etats-Unis ne donnent pas grands résultats jusqu’à présent.
Ce constat fait, la Chine est appelée à dominer le monde de demain. Mais finalement est-ce possible avec une démographie en berne ? Il n’est pas facile de trancher ce dilemme mais il est certain que c’est le seul obstacle majeur sur la route triomphale chinoise. Comment continuer à investir massivement dans les nouvelles technologies s’il n’y a plus assez de jeunes pour les mettre au point et trop d’anciens qui coûteront cher à l’économie ? La Chine, plus encore que le Japon, est menacée d’être plus tard un immense EPHAD : elle ne peut devenir la première puissance mondiale avec un poids pareil. Bien sûr, ce vieillissement prendra du temps à faire sentir ses effets dévastateurs, l’exemple japonais est là pour le prouver. Malgré une démographie catastrophique depuis plusieurs décennies, le Japon ne s’est pas effondré. Mais il faut se rendre à l’évidence, il ne progresse plus et son poids dans le monde, si important à partir des années soixante, recule. Le Japon est par ailleurs un des investisseurs majeurs en Bons du Trésor américains, et son effondrement économique provoquerait une grave crise du dollar, qui n’est déjà pas en pleine forme.
Pour supprimer cet obstacle sur la route chinoise, un vaste programme d’investissement dans la robotique est à l’œuvre en Chine : des robots pour remplacer les humains manquants dans les usines et même dans l’armée. Elle est en avance sur tout le monde dans ce domaine, nécessité faisant loi. L’avenir dira si le robot peut remplacer l’homme mais il restera tout de même à gérer le poids financier des personnes âgées.
L’Europe vieillissante et les déséquilibres mondiaux
Le contraste démographique de ces trois pays asiatiques avec les Etats-Unis est saisissant : c’est le seul pays occidental à voir sa population augmenter régulièrement (+2,6 millions en 2024). Son médiocre taux de fécondité (1,6) ne suffirait pas à expliquer une telle hausse rendue finalement possible grâce à une importante immigration. Compte tenu de la politique très restrictive de Donald Trump sur le sujet, conformément d’ailleurs à son programme, il sera intéressant d’en mesurer les effets dans quelques années. En attendant, avec une moyenne d’âge de 39 ans, les Etats-Unis ont un peu de marge. C’est paradoxalement aussi le cas de la Chine (41 ans) mais plus du tout du Japon qui est devenu le pays le plus vieux du monde avec une moyenne d’âge de 50 ans. L’Empire du soleil levant, qui domina si longtemps l’Asie, est aujourd’hui condamné.
La vieille Europe, qui n’a jamais aussi bien porté son nom, semble l’être également. Comme nous l’avons dit plus haut, l’effondrement spectaculaire de la pratique religieuse a joué un rôle important dans le recul de la démographie des pays catholiques. Mais il faut bien constater que la baisse de la natalité constatée au Japon, en Chine ou en Corée du sud touche des pays très peu catholiques. Les raisons religieuses ou morales ont leurs effets mais le l’absence de désir d’enfants a d’autres causes, liées au travail féminin, au coût des logements ou aux structures des pays concernés. Ainsi, le travail féminin est loin d’être toujours associé à une volonté de se libérer, il est devenu une nécessité économique. Dans les grandes villes françaises par exemple un couple ne pourra se loger qu’avec deux salaires. On répondra que c’est ainsi et qu’il n’y a rien à faire. C’est faux : dans les années soixante, un seul salaire permettait à toute une famille de se loger. Le coût du logement a évolué plus vite que les salaires, eux-mêmes plombés de surcroît par des charges prohibitives et confiscatoires destinées à soutenir un système social devenu absurde et de toutes façons condamné. C’est un choix politique qui pénalise particulièrement les couples en âge de procréer. Nous savons depuis longtemps que nous sommes gouvernés par des visionnaires.
En Allemagne, ce sont les retraités qui font les élections. Tout gouvernement a pour souci de flatter cet électorat coûteux au détriment d’une politique familiale inexistante. En France, le président Hollande a consciencieusement démantelé notre politique familiale, une des meilleures d’Europe, au profit du néant. En Italie, il y a des décennies que rien n’est fait pour favoriser les gardes d’enfant.
Tous ces dirigeants qui parlent de nos enfants et n’en n’ont pas sont fascinants à observer. Il fut un moment où, entre Angela Merkel, Theresa May et Emmanuel Macron, les trois plus grandes puissances européennes furent dirigées par des individus n’ayant pas d’enfants. C’est un symbole fort qui annonce l’effondrement d’un continent.
En Europe occidentale, la population devrait sensiblement diminuer chaque année. Or elle diminue peu, en raison de l’immigration. C’est un fait majeur : ce sont uniquement les phénomènes migratoires qui permettent la stabilité relative de la population. Dans ce contexte, subi et voulu à la fois en raison d’une étonnante absence de cohérence intellectuelle de la plupart des dirigeants européens, il est plaisant d’observer les appels à la jeunesse pour qu’elle s’engage dans des forces armées exsangues. Le Chancelier allemand, Friedrich Merz, atteint d’une étrange frénésie guerrière, rêve de refaire une grande armée allemande car, bien sûr, l’ogre russe risque d’envahir l’Allemagne demain. Qui va-t-il recruter puisque les berceaux sont vides depuis des décennies ? Des Turcs, des Kurdes, des Afghans ? Ce sera distrayant d’armer tous ces braves gens qui ne nous veulent que du bien.
On ne saurait trop conseiller la lecture du dernier Document de sécurité publié par la Maison-Blanche en décembre. Outre le fait qu’il marque un tournant géopolitique majeur dans plusieurs domaines, il annonce quasiment la disparition de l’Europe : « le continent sera méconnaissable d’ici vingt ans ». J.D.Vance avait déjà, dans son discours de Munich de février 2025, alerté l’Europe sur l’ennemi intérieur qui allait la détruire. Le Document va plus loin encore : « Nous voulons que l’Europe reste européenne ». Un propos qui, en France, pourrait envoyer son auteur devant un tribunal.
Mais le ressort moral des dirigeants d’un pays ne suffit pas toujours. La natalité en Hongrie ou en Russie est à peine meilleure que celle de l’Europe occidentale : les taux de fécondité sont de 1,4 en Russie et en Hongrie, 1,35 en Allemagne, 1,18 en Italie, 1,12 en Espagne. La situation est un peu meilleur en France et en Angleterre (1,6) mais cela est largement dû aux populations immigrés.
Viktor Orban et Vladimir Poutine n’ont pourtant pas ménagé leurs efforts. Les aides sont nombreuses, les exemptions d’impôts parfois spectaculaires. Vladimir Poutine se fait régulièrement filmer en train de décorer des mères de famille nombreuses, Orban parle de naissances nécessaires dans beaucoup de discours, rien n’y fait. Le désir d’enfants n’est plus là pour la majorité de la population. Une sorte de suicide assumé issu d’un mélange de peur et d’égoïsme. Le problème est moral et sociologique avant d’être religieux puisque la dénatalité a largement atteint les pays majoritairement musulmans du Maghreb ou du Proche-Orient.
Une région échappe pour le moment à la chute des naissances, l’Afrique subsaharienne. Le Niger, le Mali, le Tchad, la Somalie ou le Congo, dépassent 6 enfants par femme. La fécondité ne baisse que très peu et c’est une explosion démographique qui a commencé dans cette partie de l’Afrique, engendrant des mouvements migratoires qui ne feront que s’amplifier. Le Nigéria, même s’il n’a « que » 4,4 enfant par femme deviendra un des pays les plus peuplé du monde avec peut-être 500 millions d’habitants à la fin du siècle.
Ces pays ne peuvent avoir une influence qui pourrait bouleverser directement les équilibres géopolitiques mondiaux. Leurs sous-sols très riches pourront continuer à être exploités et à faire l’objet de la même concurrence entre les grandes puissances. En revanche, il est évident que les mouvements migratoires en cours vers l’occident, lieu privilégié de destination, connaîtront une croissance exponentielle si le laxisme tient toujours lieu de politique migratoire. Mais si un sursaut se produit, il est certain que l’immigration pourra être jugulée, c’est avant tout une question de volonté.
La démographie en berne est donc un phénomène mondial, hormis l’Afrique subsaharienne, et nouveau. On peut en saisir à peu près les causes, un peu moins les conséquences car cela ne s’était jamais produit dans l’histoire de façon consciente et assumée. Des jeunes occidentaux expliquent aujourd’hui qu’ils n’auront pas d’enfant car cela pollue « la planète », de nombreuses jeunes filles assument de ne pas envisager de vivre avec un homme, probable violeur en puissance, beaucoup de jeunes hommes sont perdus, n’osent plus aborder les jeunes filles et deviennent asexués. Et de doctes journaux de gauche nous explique que le danger qui nous guette est le masculinisme, ce qui est tout de même un peu fort.
Il sera intéressant de voir si l’émergence de nombreux partis ou mouvements dits populistes aux Etats-Unis dans la galaxie MAGA, en Europe occidentale ou centrale pourra participer à une prise de conscience et à retour aux fondamentaux de la loi naturelle : un homme, une femme, des enfants. Gardons l’espérance mais soyons lucide : à vue humaine le déclin de l’espèce humaine a commencé.