La rue scande le nom du shah, veut-elle réellement la monarchie ?
Dans Monarchies et Dynasties du monde, de notre Ami Frédéric de Natal
Enquête – Alors que son nom résonne à nouveau dans les rues iraniennes, le fils du dernier shah s’impose comme une figure centrale de la contestation. Mais derrière les slogans, que disent réellement les Iraniens ? Et jusqu’où peut aller l’ambiguïté d’un retour du passé dans un pays en quête d’avenir ?
« Longue vie au shah ! », « Reza Shah, que ton âme repose en paix », « Ceci est la bataille finale, Pahlavi va revenir ». Depuis le 28 décembre 2025, date à laquelle le bazar de Téhéran s’est enflammé, mis sous pression par l’inflation galopante en Iran, ces slogans résonnent en écho dans les rues de la capitale, tout comme Shiraz, Tabriz, Arak ou Babol. À 64 ans, le prince Reza Pahlavi, fils du dernier souverain iranien renversé en 1979, s’impose aujourd’hui comme l’une des figures les plus visibles de la contestation contre la République islamique.
Depuis les États-Unis (USA) où il réside, l’héritier de la dynastie Pahlavi multiplie les messages vidéo, fixe des rendez-vous symboliques en fin de soirée, exhorte les manifestants à maintenir la pression, appelle à dresser des barrages routiers, à la grève et promet à tous que « la victoire est proche » comme il assure que son retour est « pour bientôt ». Au sein de la diaspora, ses partisans vont plus loin : pour eux, les manifestations actuelles qui scandent son nom ou celui de la famille impériale seraient une réponse directe à ses nombreux appels.
Mais derrière l’emballement médiatique, désormais repris par la presse internationale, la réalité iranienne apparaît infiniment plus complexe.
Des slogans en faveur de la monarchie ?
Sur les chaînes satellitaires d’opposition basées à l’étranger (notamment à Londres), acquises pour partie à sa cause, les images de foules scandant le nom du shah sont diffusées en boucle. Sur Tik Tok, les vidéos virales se multiplient, accumulant des millions de vues. Elles s’enchaînent à un rythme impressionnant, devenu une trend à elle toute seule, notamment sur celui de X (anciennement Twitter). Son dirigeant, Elon Musk, a même décidé de changer le drapeau de la République islamique afin de privilégier celui de la monarchie défunte ou de mettre à disposition des Iraniens qui manifestent, son propre fournisseur d’accès à Internet (Starlink) après que le régime des molahs a pris la décision de couper internet.
Pourtant, aucune donnée fiable ne permet cependant de quantifier précisément l’ampleur réelle du phénomène monarchiste en Iran. « Ces slogans [en faveur des Pahlavi-ndlr] existent, mais il faut être extrêmement prudent », avertit Jonathan Piron. « Les monarchistes disposent d’une communication politique très bien huilée. Or, l’impossibilité d’un travail de terrain sérieux, combinée aux biais algorithmiques des réseaux sociaux, crée un effet de loupe. », explique cet historien spécialiste de l’Iran au centre de recherche Etopia, cité par France 24.
Même analyse pour Armin Arefi, spécialiste de l’Iran : « Les slogans sont amplifiés par certaines chaînes en persan, comme Iran International ou Manoto. Mais amplification ne signifie pas adhésion majoritaire. », rappelle ce du journaliste du Point qui tient à tempérer l’enthousiasme autour de la figure de l’héritier au trône du Paon. « C’est d’autant plus étonnant que Reza Pahlavi n’avait pas une grande de popularité en Iran. (Ces slogans) montrent l’état de désespérance des Iraniens mais il incarne ce dénominateur commun qui pourrait engager cette transition », remarque quant à lui Georges Malbrunot sur LCI. « C’est cela qui est intéressant car en réalité, les Iraniens ne veulent pas de la monarchie (…) pas qu’ils ne veulent d’intervention étrangère », renchérit ce journaliste, spécialiste du Moyen-Orient, qui reconnaît toutefois que « Reza Shah incarne une espérance ». Des propos qui n’ont pas été du goût des partisans de la monarchie, se demandant au nom de qui ces spécialistes quid éfilent sur les plateaux de télévision française peuvent-ils savoir ce que veulent les Iraniens. Car tout est là en réalité !
Les sondages disponibles confirment d’ailleurs ce décalage au sein de l’opposition. Notamment parmi la diaspora, également divisée sur la personnalité du prince Pahlavi. Selon plusieurs enquêtes menées ces dernières années, la majorité des Iraniens aspire avant tout à la fin de la République islamique et à un régime démocratique, sans qu’un consensus n’émerge sur la forme : monarchie constitutionnelle, république laïque ou système hybride, à chacun son avis. Celle de GAMAAN (Group for Analyzing and Measuring Attitudes in Iran), le plus souvent citée, affirme que seulement environ 21 % des Iraniens déclarent préférer une monarchie constitutionnelle, tandis que 26 % penchent pour une république laïque comme forme de gouvernement alternative. Toutefois, sorti de cette question institutionnelle, Reza Pahlavi fait consensus et son nom est régulièrement cité ou son visage arboré dans les manifestations organisées contre les Ayatollahs en Amérique du Nord ou dans les grandes villes européennes.
En effet, dans ce même sondage, Reza Pahlavi arrive en tête des personnalités politiques les plus populaires, recueillant environ 31 % des suffrages, reflet moins d’un enthousiasme monarchiste que d’une reconnaissance du nom et de la possibilité d’un changement. Une enquête antérieure avait d'ailleurs montré que 64 % des Iraniens avaient une opinion positive du prince impérial, et près de 66 % avaient une vision favorable du fondateur de la dynastie, Reza Shah (1878-1944). Bien que ces chiffres doivent être nuancés puisqu’aucun iranien de l’intérieur n’a pas être interrogé sur la personnalité du prince impérial.
Reza Pahlavi, une figure clivante au lourd héritage ?
89 % des iranens interrogés affirment vouloir un système démocratique quel qu’il soit. Si Reza Pahlavi s’impose, c’est aussi par défaut. Privés de leaders politiques visibles à l’intérieur du pays – Narges Mohammadi, Mostafa Tajzadeh ou d’autres figures laïques étant emprisonnées ou muselées – nombre de manifestants se raccrochent à une figure connue, identifiée, médiatiquement disponible. Même l'Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) semble avoir du mal à se frayer un passage dans cette révolution qui élude complétement ses propres leaders ; lesquels versent facilement dans l'anti-pahlavisme et bénéficient d'une certaine complaisance de la gauche et l'extrême-gauche française comme de certains médias. « Nous vivons dans une ère où la politique est dépourvue de programme », confie un Iranien cité dans une analyse interne transmise au Guardian. « La société a attendu. On lui a dit d’attendre encore. Tout a empiré. Alors, quand l’horizon est vide, on se tourne vers le passé », qui apparait comme une certaine forme de sécurité.
« Le slogan monarchiste n’est pas une déclaration d’amour à Pahlavi », résume ce même analyste qui souhaite rester anonyme. « C’est un cri de dégoût envers la République islamique. Un “non” absolu face à l’absence de “oui”. », assure t-il. Si les étudiants ont massivement rejoint le mouvement qui secoue tout l’Iran. Le slogan « Ni shah, ni mollah » continue d’être scandé, notamment dans les universités par une partie d’entre eux bien qu'il soit loin d'être majoritaire sur les réseaux sociaux face au « Javid Shah» des monarchistes . Durant près de décennies, le régime des mollahs a dépeint le régime des Shah comme une dictature sanglante, soutenue par les USA et dont les Iraniens se sont débarrassés triomphalement. Pour nombre d’Iraniens, le régime impérial reste associé aux exactions de la SAVAK dont les gardiens de la révolution sont le pâle reflet. Or, l’héritier au trône du Paon n’a jamais véritablement opéré de rupture claire avec cet héritage autoritaire mis en place sous le règne de son père.
Pire, certaines figures issues de l’ancien appareil sécuritaire, comme Parviz Sabeti, ancien responsable des services de renseignement et personnalité de l’année 2014 selon le Times Magazine, gravitent encore dans son entourage, alimentant la méfiance d’une partie de la société civile, de la gauche iranienne et des syndicats qui ne souhaitent pas le retour de la monarchie en Iran. Le Syndicat des travailleurs de la Compagnie des autobus de Téhéran, l’un des plus influents du pays, a ainsi dénoncé toute « reproduction d’anciennes formes de pouvoir autoritaires », rejetant à la fois la théocratie et une restauration monarchique appuyée par l’étranger.
Sur France Info, un brin irrité, Mona Jafarian balaye toute ces accusations portées contre celui qui porte les espoirs d'un peuple. Elle rappelle que Reza Pahlavi porte un projet de transition démocratique parfaitement consultable sur son site : laïcité, intégrité territoriale, droits humains et élections libres pour que les Iraniens choisissent eux-mêmes leur avenir, explique l’essayiste, co-fondatrice de l’associations Femmes Azidi. « C’est un grand démocrate », renchérit-elle.
La prudence de Washington contraste avec le soutien affiché de Jérusalem
Sur la scène internationale, Donald Trump demeure étonnamment réservé. Aucun soutien explicite n’a été apporté au prince Reza Pahlavi, malgré leur proximité idéologique supposée et l’utilisation récurrente du slogan « Make Iran Great Again » (MIGA) dans les cercles pro-Pahlavi.
Le président américain, échaudé par les expériences irakienne et afghane, redoute manifestement un engrenage vers une guerre civile iranienne. Sa prudence alimente les rumeurs de discussions indirectes avec des factions dissidentes du régime, via la médiation traditionnelle d’Oman qui a proposé ses services avec le régime des mollahs. « Nous suivons la situation de très près », a-t-il déclaré, se gardant bien de toute promesse d’intervention directe, tout en laissant planer une menace volontairement floue, attendant de voir comment la situation sur place évolue.
Cette distance explique en partie pourquoi Reza Pahlavi, attendu à Mar-a-Lago pour un événement organisé par le Jerusalem Prayer Breakfast, le 12 janvier 2026, n’a toujours pas obtenu de rencontre officielle avec le président américain. Les informations d’un tel meeting ont dû être démenties par le service de communication du prince impérial juste après que le président américain ait déclaré qu’il n’entendait pas soutenir celui qui lui fait constamment de l’appel du pied. Eh bien, je l'ai observé, et il semble être une personne sympathique, mais je ne suis pas certain qu'il soit approprié, en tant que président, de le faire à ce stade », a-t-il déclaré. « Je pense que nous devrions laisser chacun faire son chemin et voir qui en ressort. Je ne suis pas certain que ce soit forcément la chose à faire. », a ajouté le dirgeant américain dans le podcast The Hugh Hewitt Show .
C’est paradoxalement en Israël que Reza Pahlavi a trouvé le plus d’écho. Son voyage de 2023 auprès du Premier minitre Benjamin Netanyahu, l’opération militaire israélienne baptisée Rising Lion, puis ses déclarations qualifiant les bombardements de 2025 « d’opportunité », sa promesse de signer les accords d’Abraham ont toutefois profondément divisé l’opposition iranienne. Pour ses détracteurs, le soutien affiché, ou perçu, à des frappes ayant causé la mort de civils a entamé la crédibilité d’un homme censé incarner l’unité nationale. C'est pourtant oublier que sous les Pahlavi, l'Iran avait reconnu Israël et avait noué des accords économiques et militaires avec ce pays. Reste à savoir si Tel Aviv et Washington décideront d'opérer ensemble pour faire tomber le régime mollahs, plus pour des questions géo-politiques que pour des raisons monarchiques. D'autant que par le passé, la Maison blanche a fait fit des aspirations populaires qui appelaient au retour de l'institution royale comme en Afghanistan, écartant des princes alors leadersde l'opposition comme en Iraq afin de mettre en place des régimes plus promptes à être pro-américains.
L’Association des écrivains iraniens a mis en garde contre les illusions : « La liberté ne tombera pas du ciel avec des bombes et des missiles. Elle appartient à ceux qui se sont soulevés sans ne se soumettre ni aux exploiteurs nationaux ni étrangers. ». Pour Ahmad Naghibzadeh, professeur émérite à l’université de Téhéran, l’Iran arrive à un moment charnière : « Les solutions ne seront plus technocratiques, mais historiques. Comme en Europe, le conflit entre religion et État devra être tranché en faveur de l’État. », ajoute-t-il.
Une société épuisée, en quête institutionnelle
La perception des Pahlavi varie fortement selon les générations et les expériences vécues : Les générations plus âgées qui ont connu les dernières années du Shah évoquent souvent une forme de nostalgie, liée à une stabilité et une ouverture culturelle comparées à la République islamique. Les plus jeunes, nés après 1979, n’ont pas vécu cette période et fondent leur jugement principalement sur l’histoire enseignée, les récits familiaux ou les représentations médiatiques.
Beaucoup ne considèrent pas la restauration de la monarchie comme une solution pertinente, évoquant l’idée d’une république pluraliste qui leur laisserait une liberté de choix démocratique. cette fracture générationnelle expliquerait aussi pourquoi les slogans en faveur de la famille royale, parfois entendus lors des manifestations anti-régime, ne traduisent pas nécessairement une volonté massive de restaurer la monarchie, mais plutôt un rejet viscéral du régime en place et un besoin de symboles forts de renouveau. Un sentiment que Reza Pahlavi a parfaitement perçu. Il tente de rassurer chacune des parties. Son retour s’accompagnera d’un conseil de transition qui devra mettre en place une constitution et un référendum devra définir si les Iraniens souhaitent le retour de la monarchie où un autre type de république. Un autre combat que va devoir mener le prince impérial dès qu’il aura posé les pieds sur le sol de sa naissance, à la chute de la théocratie. De quoi se forger une tenue de présidentiable ou de souverain en devenir dans un pays qui attend de retrouver sa liberté.
En définitive, le regard des Iraniens sur la dynastie Pahlavi s'avère plus complexe, ambivalent et profondément contextuel que cela n'est présenté de manière manichéenne. Il mêle nostalgie, critiques historiques et aspirations démocratiques. L’absence d’un consensus clair sur la monarchie reflète une société iranienne en pleine mutation, qui cherche un modèle politique capable de concilier liberté, justice sociale et développement économique, loin des slogans simplistes.
Mais dans le chaos de ce qui est une révolution en cours, revanche de l’Histoire, force est de constater, que malgré sa propre opposition, le prince Reza Pahlavi reste celui qui saura fédérer ses compatriotes et mener l’Iran vers sa transition démocratique, quel que soient les reproches que l’on pourra faire du bilan du règne de son père. « Pahlavi est un personnage complexe, mais il bénéficie sans aucun doute d'un certain soutien à l'intérieur du pays », comme l’indique Reuel Marc Gerecht, un ancien agent de la CIA, interrogé par le New York Post. « La nostalgie [envers la monarchie-ndlr] s’est accrue au sein de la République islamique », assure-t-il, affirmant que plus la République islamique est contestée ou s’effondre, plus, la popularité de Reza Pahlavi se renforce, voire explose.
Longtemps marqués par l’échec et l’usure, les précédents mouvements de contestation iraniens ont laissé une société désillusionnée. C’est précisément cette fatigue qui explique l’écho rencontré par l’idée d’un horizon politique clair, incarné par le slogan « Javid Shah » : la conviction que les sacrifices consentis ne sont plus vains mais orientés vers un objectif assumé, la fin de la République islamique. Pour autant, les fractures au sein de l’opposition demeurent profondes, et l’alternative politique reste à définir, tandis que le régime conserve d’importants leviers de répression.
Dans ce contexte incertain, un fait s’impose néanmoins : en se montrant prudent, attentif à l’escalade de la violence et désormais engagé dans la gestion de la contestation, le prince Reza Pahlavi a cessé d’être un simple symbole. Fils du dernier Shah, il s’affirme assurément comme un acteur central d’un mouvement dont l’issue reste ouverte, mais dont la nature a déjà changé et c'est bien lui que les Iraniens plébisciteront à son retour. Qu'on le veuille ou non, la transition au régime des mollahs ne pourra pas se faire sans cette figure centrale de l'opposition dont le nom est désormais sur toutes les lèvres des Iraniens.