Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Maîtres et témoins (III) : Léon Daudet

L'amitié pour Marcel Proust (II)...

L'amitié pour Marcel Proust (II)...

De "Salons et Journaux, pages 298 à 302 :

"...Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois.
Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait.
Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses et des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare.
Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques, naturellement complexe, frémissant et soyeux.
C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust.
"Dites, monsieur, ne croyez-vous pas..."
Ainsi commençait l'insidieux garçon et le monsieur, sans méfiance, se prêtait à un analyste comparable à un millier de laborieuses fourmis.
Car tandis qu'une partie du cerveau de Marcel admire et goûte, une autre critique et s'irrite et une trosième assiste, indifférente et comme "spinozée", aux ébats des précédentes.
Je ne m'étonne pas qu'il soit toujours fatigué. Je ne connais pas d'être plus harcelé par le msytère psychologique et somatique des gens du passé et de ses contemporains, ni plus expert à se transformer, par le désir, en quelque chose de presque semblable, ou du moins de très analogue à eux.
Il est le sire de métempsychose et un véritable phénomène d'imagination autocréatrice...
...Marcel Proust déteste la campagne. Elle dérange en effet ses habitudes casanières, la claustration volontaire pendant laquelle il lit, rêvasse et réfléchit, échappant ainsi à l'abus que l'on ferait de sa trop grande obligeance et de son amicale émotivité.
Nous nous sommes rencontrés, il y a de cela une vingtaine d'années, pendant une semaine à l'Hôtel de France et d'Angleterre, à Fontainebleau.
Il restait enfermé toute la journée dans sa chambre, puis, le soir, il consentait à faire avec moi une promenade en voiture dans la forêt, sous les étoiles.
C'était le plus charmant, le plus fantaisiste, le plus irréel des compagnons, un feu follet assis sur les coussins de la victoria.
Mais, ne voyant pas ce que les autres voient, il voit des choses qu'eux ne voient pas, il se coule derrière la tapisserie et contemple le bâti et la trame, dût Hamlet le prendre pour un rat.
Il s'est fabriqué, à l'aide d'une mrqueterie de méditations sur le concret, un monde abstrait où il vit heureux, presque tranquille, séparé de tout et de tous par une sorte de cloison transparente.
En une autre circonstance, il se laissa décider par mon frère Lucien à venir nous rendre visite en Touraine.
Il arriva par le train du soir, passa la nuit dans un nuage de fumée de cigarettes Espic - car il souffrait alors d'une crise d'asthme - et repartit le lendemain matin, déclarant que rien n'égalait la Loire en suavité et en magnificence.
Ce passage d'un météore souffreteux n'en laissait pas moins une traînée de lumière et je crois de bonne foi notre cher Proust, par excès d'activité intellectuelle, phosphorescent.
Au plus fort de nos dissensions politiques d'avant la guerre, il imagina - c'était en 1901 - de convoquer à dîner chez lui une soixantaine de personnes d'opinions différentes. Toute la vaisselle eût pu voler en morceaux.
Je me trouvais placé à côté d'une ravissante personne, pareille à un portrait de Nattier ou de Largillière, que j'appris être la fille d'un banquier israélite bien connu. La table voisine était présidée par Anatole France. Des ennemis acharnés mastiquaient leur chaud-froid à deux mètres les uns des autres.
Cependant les effluves de compréhension et de bienveillance qui émanent de Marcel se répandaient en tourbillons et spirales à travers la salle à manger et les salons, et la cordialité la plus vraie régna, pendant deux heures, parmi les Atrides.
Je crois que personne d'autre à Paris n'eût pû réaliser ce tour de force. Comme je complimentais ce maître de maison et de prodiges, il me répondit avec modestie :
"Monsieur, en vérité, monsieur, tout dépend de la façon dont s'accrochent, dès le premier contact, les caractères."
Je compris ainsi qu'il avait fait une expérience dangereuse et qu'il était content de l'avoir réussie..."

Illustration : l'Hôtel de France et d’Angleterre – 1 rue Royale, Fontainebleau, aujourd'hui.
En 1896, Marcel Proust s’est rendu à l’Hôtel de France et d’Angleterre (aujourd’hui Hôtel de Londres) en compagnie de Léon Daudet. Il y a écrit quelques pages de Jean Santeuil.
La ville de Fontainebleau est un des modèles de Doncières dans "A la Recherche du temps perdu".