UA-147560259-1 UA-147538561-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Maîtres et témoins...(II) : Jacques Bainville.

Les sept premières pages du Chapitre premier...

Les sept premières pages du Chapitre premier...

Chapitre premier : La monarchie héréditaire des Capétiens et l'anarchie allemande

"Dès que la persévérance de plusieurs générations capétiennes eut commencé de donner à la France une figure, le problème des frontières de l'Est se posa. Le royaume, ayant grandi, se heurtait soudain à un monde hostile. L'Allemagne montait la garde devant le Rhin, et c'était vers le Rhin qu'il fallait tendre pour que l'oeuvre fût achevée, classique, pour qu'elle satisfît la raison. L'instinct des chefs poussait les dues de France, héritiers de la tradition gallo-romaine, à refaire la Gaule de César. Et déjà il se révélait que, vers la Germanie, la lutte serait difficile et longue... Si longue, si difficile, qu'au XXème siècle, loin d'être achevée, elle aura repris dans les conditions les plus inhumaines, les plus terribles qui se soient vues depuis les invasions barbares. Sur cinq côtés de l'hexagone, les successeurs de Hugues Capet avaient donné à la France sa forme et ses limites. Ils ont disparu avant d'avoir achevé leur tâche. Et l'oeuvre de tant d'années a même été entamée, compromise, sur cette frontière du Nord-Est où la nation française avait porté si longtemps son effort.

La menace anglaise a existé à plusieurs moments de notre histoire : elle n'est pas la plus grave pour la France. L'Anglais a eu plus d'une fois des intérêts communs avec nous. Entre-t-il en conflit, passe-t-il son canal, on peut le jeter à la mer, le « bouter hors du royaume », le prier de rester dans son île. Mais l'Allemand ? Il vit avec nous porte à porte. Il voisine, il communique avec nos vallées et nos rivières. Faites refluer sur ce point la masse germanique : avec sa plasticité, elle affluera sur un autre point. La France est en péril d'invasion tant qu'elle ne possède pas ces frontières que l'on a très vite appelées des fron-tières naturelles parce que ce sont nos frontières nécessaires. La France n'est pas en sûreté tant que le voisinage de l'Allemagne pèse sur elle, tant que les armées allemandes se trouvent à quelques jours de marche de Paris. La France, jusqu'en temps de paix, est menacée par ce peuple prolifique et migrateur, toujours prêt à loger dans le nid des autres. Mais l'Allemagne, de son côté, se croit atteinte, se croit blessée, si elle est refoulée au delà du Rhin, si elle abandonne à l'ascendant de la langue et de la civilisation française les colonies germaniques fixées sur l'ancien domaine de la Gaule impériale. Ainsi le royaume de Lothaire a gardé au cours des siècles son caractère de territoire contesté. Toutes les solutions essayées, toutes les combinaisons politiques mises en oeuvre, n'ont pu résoudre le vieux conflit. Pays-Bas de 1815, grand-duché de Luxembourg, terre d'Empire : ces inventions qui succédaient aux anciennes villes si clairement nommées « de la barrière » et qui marquent aujourd'hui notre limite, ont été à l'origi-ne de simples compromis. Ces sortes d'Etats tampons ont pu devenir des nations dans toute la force du terme, comme la Belgique vient de le prouver magnifiquement. Cependant les marches de l'Est et du Nord-Est restent des champs de bataille que jamais on n'a réussi à neutraliser d'une manière définitive.

De Bouvines à Sedan et à la Marne, vingt fois le peuple français et le peuple allemand se sont affrontés. Mais les guerres, les combats n'ont été que les éclats d'une rivalité permanente. Durant les armistices, d'une étendue souvent considérable, la politique et la diplomatie poursuivaient l'effort des armées au repos, tendaient, tout en prenant des avantages, à supprimer le risque de guerre, à réduire le rival à l'impuissance. Ici, de très bonne heure, grâce à des conditions politiques particulières, ce fut la France qui prit le pas sur l'ennemi.

Economes du sang français, les gardiens héréditaires de notre sécurité devaient mettre à profit toutes les circonstances qui désarmeraient le colosse germanique, le diviseraient contre lui-même, détourneraient son attention. Ces circonstances, on les provoquerait au besoin. Le royaume d'Allemagne avait, à l'origine, une forte avance sur le royaume de France. L'État germanique était même adulte avant qu'il existât un Etat français. Il fallut tâter tous les défauts de la gigantesque cuirasse, pratiquer d'opportunes interventions dans les troubles, querelles et embarras de l'Allemagne. Il fallut se mêler activement à la politique intérieure allemande. C'est ainsi que s'est formée l'histoire d'une lutte incessante, étendue sur la série des siècles. mais où, les guerres d'extermination ne se concevant pas entre populations si nom-breuses, c'étaient le calcul et l'intelligence qui devaient l'emporter. Des deux nations, celle qui aurait le meilleur cerveau gagnerait la partie.

Le génie éminemment réaliste des Capétiens, habile à se servir des événements, apte à s'instruire des expériences, ne s'était pas trompé sur la manière dont il convenait de traiter le problème allemand. La preuve que les Capétiens avaient vu juste, ce sont les résultats atteints, résultats prodigieux si l'on rapproche les points de départ, si l'on compare l'humble duché de France au puissant royaume d'Allemagne qui était comme le résidu de l'Empire carolingien... Que la monarchie française, dans les applications, ait commis quelques fautes, qu'elle n'ait pas été infaillible, nul n'en sera surpris. Ce qui frappe, c'est que jamais elle n'ait persévéré dans l'erreur et surtout qu'elle n'ait ni varié sur les principes, ni perdu de vue le but à atteindre. Les coups de barre maladroits ont été réparés à temps, la marche redressée au premier signe qu'on faisait fausse route. Nous trouverons deux moments, dans l'histoire diplomatique de l'ancien régime, où de lourdes erreurs ont failli tout gâter. C'est sous Louis XIII, à la bataille de la Montagne Blanche, et sous Louis XV, à la première guerre de Sept Ans. En définitive rien n'a été compromis parce que le principe directeur, si on avait pu l'interpréter mal, n'avait jamais été méconnu..."

Illustration : le Saint Empire Romain germanique au Moyen-Âge...