Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Maîtres et témoins...(II) : Jacques Bainville.

1756 : le divorce entre Royauté et opinion (I)

1756 : le divorce entre Royauté et opinion (I)

Du Chapitre III, "La France entre la Prusse et l'Autriche", pages 142 à 160 (extraits, première partie) :

"...L'école historique contemporaine a fait justice d'un certain nombre de légendes propagées par les historiens romantiques. Albert Sorel, en particulier, a établi ce que Michelet avait nié avec passion, à savoir que le système, inauguré en 1756, d'une entente avec l'Autriche, fut le fruit d'une idée politique longuement pesée...
...Si les mots mystérieux de "renversement des alliances" s'associent pour les esprits à demi cultivés à l'idée des "fautes de la monarchie", c'est le prolongement d'impressions très anciennes, de souvenirs confus, c'est la suggestion héréditaire de disputes, vieilles d'un siècle et demi, entre Français. L'étude des mouvements de l'opinion publique au XVIIIème siècle montre avec une éblouissante clarté que le désaccord qui s'esquissait en 1740, qui se précisa en 1756, sur la direction qu'il convenait de donner à la politique de la France au dehors, a été l'origine certaine de la rupture qui devait se produire quelques années plus tard entre le peuple français et ses rois. On a cherché souvent la cause profonde de ce divorce entre une dynastie et une nation qui, pendant huit siècles, avaient été intimement unies, au point que c'était toujours dans l'élément populaire que les Capétiens avaient trouvé leur appui, tandis que les plus graves difficultés leur étaient venues des grands. Eh ! bien, du «"enversement des alliances" date l'origine la plus certaine de la Révolution, qui devait aller jusqu'au régicide après avoir commencé par le simple désir de réformes dans la législation, l'économie rurale, les finances et l'administration. C'est sur une question d'intérêt national où, comme la suite des choses l'a prouvé, la monarchie avait raison, que naquit un malentendu destiné à s'aggraver jusqu'à faire une injure du nom de Capet.

Avant que la publication des documents authentiques eût fait la lumière, le renversement des alliances a eu sa légende. Très longtemps il a passé pour certain que toute espèce de réflexion et de calcul politique avaient manqué à ce changement de front, à ce rapprochement avec la cour de Vienne. Seuls, le caprice, la vanité y avaient eu part. Une favorite, un abbé de cour, avaient été les jouets de la diplomatie autrichienne. Bernis était entré dans l'intrigue de la marquise de Pompadour, flattée d'être appelée « chère amie » par une lettre de l'Impératrice (légende, l'histoire l'a reconnu, accréditée par Frédéric Il en personne). Une diplomatie de boudoir avait jeté la France dans cette aventure, compromis nos intérêts, altéré notre système politique, livré à la discrétion de l'Autriche nos vieux alliés, nos véritables amis (les Prussiens). Bien plus, cette trahison s'était accomplie en vertu de la complicité détestable des puissances du cléricalisme et de la réaction. Contre Frédéric, champion de la Réforme, et, par conséquent, du libéralisme et des lumières, le fanatisme s'était ligué. Le XVème tome de l'Histoire de France de Michelet développe ce thème avec rage. Que ce livre est d'une curieuse lecture, aujourd'hui que le point de vue libéral est retourné ! Les Hohenzollern, le militarisme prussien sont exaltés dans Michelet comme les ouvriers de l'âge moderne. Michelet ne vante pas seulement "le grand roi de Prusse", "véritablement grand". Il célèbre, - que ces mots sonnent ironiquement à l'heure où nous voici, - les "résultats moraux, immenses" de son règne. Frédéric a été le créateur de l'Allemagne, le Siegfried qui a réveillé cette Brunehilde, et l'Allemagne idéaliste, vertueuse, dont la renaissance comme nation devait être un des instruments du progrès, une promesse de régénération pour l'humanité, était le fétiche de Michelet. Ce n'est pas l'apologie du seul roi de Prusse, mais du génie germanique dont Frédéric a été l'incarnation supérieure...
...Le roman historique de Michelet est un scandale pour l'intelligence quand on le confronte aux résultats funestes que la grandeur de la Prusse a portés pour la France, l'Europe et la civilisation. C'est l'opprobre de la science et de la critique quand on la compare aux délibérations soigneuses, à l'examen des inconvénients et des avantages de l'opération, examen dont le renversement des alliances fut précédé. En toute lucidité, se référant aux expériences successives et malheureuses qu'il venait de faire avec le roi de Prusse, le gouvernement royal se décidait à adopter un nouveau système, non pas pour changer la politique de la France en Allemagne, toujours fondée sur les traités de Westphalie ("qui assurent à la France, tant qu'elle saura se conduire, la législation de l'Allemagne", disait Bernis), mais pour adapter cette politique à des circonstances nouvelles et à de nouveaux besoins. Albert Sorel a bien remarqué que cette idée n'avait pas surgi d'un jour à l'autre dans quelques cerveaux. Un travail préparatoire l'avait mûrie. Qu'on est loin d'un coup de tête et d'une fantaisie ! En 1737, en 1749, en 1750, en 1752, les instructions de nos ambassadeurs en Autriche témoignent des réflexions du pouvoir. En 1750, l'instruction du marquis d'Hautefort dit avec netteté que "le roi n'est nullement affecté des anciennes défiances qui, depuis le règne de Charles-Quint, avaient fait regarder la maison d'Autriche comme une rivale dangereuse et implacable de la maison de France ; l'inimitié entre ces deux principales puissances ne doit plus être une raison d'Etat". L'instruction que Bernis rédige sept ans plus tard pour l'ambassadeur du roi à Vienne expose l'ensemble des raisons par lesquelles le roi s'est décidé à franchir le pas et à se rapprocher de la cour de Vienne. C'est tout un mémoire d'un sérieux et d'une profondeur de vues sans défaillances. L'homme qui était chargé de remplir cette mission était d'ailleurs un des mieux doués, un des plus capables de son temps : ce n'était pas un autre que Choiseul...
En s'unissant étroitement à la cour de Vienne, on peut dire que le Roi a changé le système politique de l'Europe; mais on aurait tort de penser qu'il eût altéré le système politique de la France. L'objet politique de cette couronne a été et sera toujours de jouer en Europe le rôle supérieur qui convient à son ancienneté, à sa dignité et à sa grandeur; d'abaisser toute puissance qui tenterait de s'élever au-dessus de la sienne, soit en voulant usurper ses possessions, soit en s'arrogeant une injuste prééminence, soit enfin en cherchant à lui enlever son influence et son crédit dans les affaires générales...
...Suit un historique des conflits de la maison de France avec la maison d'Autriche depuis Charles-Quint. "Le Roi a suivi jusqu'en 1755 les maximes de ces prédécesseurs." De toutes parts, en Allemagne, en Espagne, en Italie, les Habsbourg ont été battus et refoulés. La France a grandi sur leurs ruines. Louis XV a encore accru le royaume du duché de Lorraine et de Bar, l'Alsace et la Flandre française ont été mises en sûreté par la démolition de Fribourg et des principales forteresses de la Flandre autrichienne. Mais que s'est-il produit en ces derniers temps ? Ici, l'instruction devient lumineuse et presque prophétique. On croirait qu'elle a été faite pour détourner Napoléon III de travailler au bien du Piémont et de la Prusse.
Pour opérer de si grandes choses, Sa Majesté se servit en 1733 du roi de Sardaigne et en 1741 du roi de Prusse, comme le cardinal de Richelieu s'était servi autrefois de la couronne de Suède et de plusieurs princes de l'Empire, avec cette différence cependant que les Suédois, payés assez faiblement par la France, lui sont demeurés fidèles, et qu'en rendant trop puissants les rois de Sardaigne et de Prusse, nous n'avons fait de ces deux princes que des ingrats et des rivaux, grande et importante leçon qui doit nous avertir pour toujours de gouverner l'un et l'autre monarque plutôt par la crainte et l'espérance que par des augmentations de territoire. Il nous importe de même de conserver les princes de l'Empire dans notre système plutôt par des secours de protection que par des subsides; en général, il faudrait que les uns et les autres dépendissent de nous par leurs besoins, mais il sera toujours bien dangereux de faire dépendre notre système de leur reconnaissance.
Le roi de Prusse avait trahi notre confiance : ce n'était pas non plus sur la gratitude ni sur la fidélité de l'Autriche que l'on comptait, mais sur l'intérêt commun des deux Etats. Il était recommandé à Choiseul de "saisir le milieu qu'il y a entre une bonne foi aveugle et d'injustes ombrages". Enfin l'instruction se fermait sur de sages paroles : l'alliance nouvelle est comme tous les ouvrages humains. Elle a ses défauts. Elle "embrasse trop d'objets pour n'avoir aucun danger". Aussi faut-il en surveiller la marche, sans toutefois se laisser dominer par l'idée des inconvénients et des périls. "Il faut tout prévoir et ne pas tout craindre." Ainsi l'alliance autrichienne était réduite aux justes proportions d'une affaire que l'opportunité conseillait et où la France devait trouver son compte...