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Maîtres et témoins...(II) : Jacques Bainville.

Le "principe des nationalités" : Rousseau coupable

Le "principe des nationalités" : Rousseau coupable

Directement hérité de Rousseau, le "principe des nationalités" est aussi, directement, contraire aux intérêts vitaux de la France. Conçu et propagé par les Encyclopédistes, il est mis en application, d'une façon criminelle, par la Révolution, la République et l'Empire (jusqu'au Second, qui se réveillera... à Sedan !) qui sont ainsi, tous, en 'intelligence avec l'ennemi"...

Du Chapitre IV, "La Révolution et l'Empire préparent l'unité allemande" (pages 203 à 210) :

"...La révolution accomplie au-delà du Rhin par nos armées et nos législateurs ne portait pas seulement sur la constitution territoriale et politique des pays allemands. Une autre révolution, non moins grave, s'était faite dans les esprits, parallèlement au mouvement révolutionnaire français. Les historiens sont aujourd'hui d'accord pour reconnaître que les idées de 1789, portées à travers les Allemagnes par nos soldats, y réveillèrent le sentiment de la nationalité. « Jean-Jacques Rousseau », a dit d'un mot curieux Dubois-Reymond, très prussien comme tous les descendants de réfugiés de la révocation de l'Edit de Nantes, « Jean-Jacques Rousseau fut accueilli en Allemagne comme un Christophe Colomb ». L'Allemagne se reconnaissait elle-même dans les livres du philosophe de Genève, dont les propagandistes armés de la Révolution française apportaient ou plutôt rapportaient avec eux la doctrine, consubstantielle au germanisme. « Le patriotisme al-lemand sort des Droits de l'Homme », remarque Albert Sorel. Il en sort par la filiation la plus naturelle.

Le principe des nationalités est l'expression même de la philosophie révolutionnaire. Il est en corrélation directe avec le principe de la souveraineté du peuple. Toute nation est censément composée d'individus doués de droits imprescriptibles et intangibles. La doctrine de la Révolution attribuera donc à chaque nation les mêmes droits qu'aux individus qui la composent. Toute nation devra être considérée comme une personne. Sa liberté, son âme, devront être respectées, car les nations sont égales entre elles comme les individus. Toute nation a dès lors le droit de vivre et de se développer conformément à sa nature : et l'idée que Jean-Jacques Rousseau a apportée, c'est que tout ce qui est naturel est légitime, est beau, est bon, est divin. Dans cette idée, l'Allemagne se retrouve elle-même, se conçoit et s'admire. Partie du cos-mopolitisme du XVIIIe siècle, alors qu'un de ses « intellectuels » comme Lessing disait n'avoir de l'amour de la patrie aucune idée, alors que la supériorité de la civilisation française était incontestée et, obtenant le consentement général, réalisait l'unité du monde européen, l'Allemagne pensante passa au nationalisme le plus véhément par la transition de Rousseau, adapté au germanisme par Herder.

Nous touchons ici à l'un de ces points où l'action des idées double l'action des événements, où le spirituel, en coïncidant avec le temporel, développe jusqu'aux extrêmes conséquences les données de la politique. La Terreur était sortie des dogmes humanitaires de la Révolution. Un monstre bien plus affreux, le germanisme, allait en surgir. Aujourd'hui les fils de la Révolution se voilent les yeux, « le flot qui l'apporta recule épouvanté ». Cependant la responsabilité des idées, qui est aussi certaine que celle des hommes, apparaît ici avec la force de l'évidence.

Herder, nourri de Rousseau, professe un cosmopolitisme où les grands conflits de nationalités et de races sont en germe. Ce cosmopolitisme revient à dire qu'il existe chez tous les peuples quelque chose de précieux, de sacré, à quoi nul n'a le droit d'attenter : c'est le caractère national, c'est l'âme de la race. Et le langage, par lequel s'exprime cette âme, sert aussi à définir l'individualité nationale. D'où résulte le devoir absolu pour chaque peuple de cultiver et de développer jusqu'au bout sa personnalité propre.

Cette idée était prodigieusement nouvelle et grosse de prodigieuses nouveautés dans une Allemagne morcelée à l'infini et à qui toute existence nationale avait été jusqu'alors refusée plus qu'à aucun autre peuple. Les. Allemands avaient perdu l'idée qu'ils pussent exister comme nation. Cette idée, la Révolution la leur révélait, mais pour que la mesure de l'absurde fût comble, c'était à la pointe de l'épée.

Jean-Jacques Rousseau avait enseigné le principe du retour à la nature. Il avait enseigné que plus un peuple est jeune et neuf, meilleur il est ; que moins il est avancé en civilisation, plus il est vertueux. Cette idée fut accueillie par !es Allemands avec enthousiasme. Elle vengeait, elle réhabilitait l'Allemagne dont l'apport à la civilisation générale avait été jusque-là presque nul. De ce néant, elle put s'enorgueillir comme d'une virginité. De là est venue cette légende de la pure et vertueuse Allemagne, légende à laquelle la France a cru si longtemps à la suite de Mme de Staël. Herder, et après lui Fichte et les promoteurs du relèvement national de l'Allemagne, se sont servis de cette idée. Ils ont enseigné que le tour de l'Allemagne était venu, qu'elle avait non seulement sa destinée à remplir, mais aussi sa mission à accomplir. Le peuple allemand sera désormais le peuple prédestiné, le peuple du Seigneur, celui dont la tâche sera d'introduire le monde dans la voie de la moralité et du progrès. Ce thème, on le reconnaît : c'est celui de la kultur, celui de l'appel des quatre-vingt-treize intellectuels allemands, le principe essentiel qui a exalté l'Allemagne de nos jours, qui l'a poussée à la guerre de 1914, à l'invasion de la France et de la Belgique, à la domination de l'Europe.

Un publiciste de Nuremberg, nommé Ehrard, écrivait dès 1794 : « Les Allemands, à la fin, ne défendront-ils pas eux-mêmes leurs droits ? Je ne suis point aristocrate, mais je ne puis consentir que la raison française prétende mettre en tutelle ma raison allemande. » Ainsi la Révolution n'avait pas plus tôt affranchi la raison allemande que celle-ci prenait l'offensive, par un mouvement naturel, contre ses libérateurs. Les doctrines de la Révolution, en se répandant hors de France, tournaient de cette manière leurs effets contre nous. Une fois lancé à travers une Europe démantelée et désorganisée par nos propres victoires, le principe des nationalités, ferment des luttes prochaines pour la constitution de l'unité allemande, allait apporter aux imprudents et malheureux Français une longue suite de fléaux..."