L'Arménie va-t-elle disparaître, par Antoine de Lacoste ?
(Reçu à l'instant)
Le plus vieil Etat chrétien du monde vit des heures difficiles. Ce n’est pas la première fois : les Arméniens semblent marqués du sceau de la souffrance. Cernée par la Turquie et l’Azerbaïdjan, dirigée par un premier ministre antirusse qui a rompu des liens presque charnels avec Moscou, lui substituant une protection américaine très théorique, la toute petite Arménie semble bien menacée.
C’est sous l’influence de Saint Grégoire l’Illuminateur que le roi Tiridate s’était converti au christianisme en 301.Mais les décennies qui suivirent furent difficiles pour le jeune Etat chrétien, entouré de deux géants peu commodes : l’Empire byzantin et l’Empire perse. Bien que l’un fût chrétien et l’autre païen, ils se mirent d’accord pour se partager la malheureuse Arménie qui n’avait aucun moyen de s’opposer à cette brutale mainmise.
Par ce qu’on a appelé le Partage de 387, les Perses occupèrent les deux-tiers de l’Arménie à l’est et les Byzantins le dernier tiers à l’ouest. Contrairement à une légende bien ancrée, la religion des Perses, le zoroastrisme, n’était guère tolérante. Son clergé chassa les prêtres catholiques arméniens des églises et pris leur place. Les princes arméniens se révoltèrent et constituèrent une armée qui fut vaincue à la bataille d’Alvaïr en 451. Malgré la défaite, le peuple arménien n’accepta jamais de changer de religion et se lança dans une guérilla impitoyable qui finit par avoir raison des zoroastres. Grâce à ses fidèles, l’église arménienne survécut.
Elle se sépara malheureusement de Rome lors du concile de Chalcédoine en 451 dont elle refusa la nouvelle définition de la double nature, divine et humaine, du Christ. Elle avait pourtant accepté la définition quasi-identique du concile d’Ephèse de 431. Mais elle rejeta, pour des raisons obscures, la nouvelle version destinée à mieux lutter contre l’hérésie monophysite. En 506, l’église arménienne se proclama église indépendante, appelée dorénavant Eglise apostolique arménienne. Elle est aujourd’hui schismatique alors qu’elle croit, comme l’Eglise catholique, que le Christ est vrai Dieu et vrai homme. Plusieurs discussions se déroulèrent au fil des siècles pour retrouver l’unité, en vain. L’existence d’une église arménienne indépendante est devenue un marqueur identitaire pour les Arméniens.
L’irruption de l’islam, après la bataille de Yarmouk en 636, changea tout. Les conquérants arabes, finalement peu nombreux, traitèrent convenablement les Arméniens car ils avaient d’autres objectifs plus urgents. C’est alors qu’eut lieu l’âge d’or arménien. Le pays se couvrit d’églises dont plusieurs, en bon état, se visitent encore dans des paysages parfois éblouissants. L’Arménie est un des seuls pays au monde à posséder autant d’églises de cette époque.
L’affaiblissement des arabes permit aux Arméniens de créer deux royaumes au IXe siècle. L’un au nord dirigé par la famille Bagratouni, avec comme capitale Ani, « la ville aux mille et une églises », l’autre au sud avec la famille Arstrouni qui installa sa capitale sur le lac de Van.
Cette belle période ne dura malheureusement pas car de nouveaux venus arrivèrent des steppes d’Asie centrale, les Seldjoukides. Ces Turcomans vainquirent les Byzantins en 1071 à la bataille de Manzikert. Ils s’islamisèrent rapidement et une de leurs familles, les Otmans, prit le dessus. Ce sont eux qui fondèrent le funeste Empire ottoman.
De nombreux Arméniens quittèrent alors leurs territoires de l’est pour s’installer dans le sud, en face de Chypre, dans le Royaume de Cilicie. Appelé aussi petite Arménie, ce pays connut la prospérité jusqu’au XIIIe siècle. Tarse et Adana furent le centre de ce royaume
chrétien qui disparut sous les coups des hordes de Genghis Kahn puis des Mamelouks égyptiens. Le dernier roi de Cilicie, Léon VI de Lusignan, fut déposé en 1375. Il finit ses jours à la Cour de France.
Au fil des siècles suivants, l’Empire ottoman connut son apogée, qui le porta jusqu’à Vienne à la fin du XVIIe siècle, puis son reflux qui en fit « l’homme malade de l’Europe » au XIXe siècle.
Ce fut au cours de cette période que l’Arménie perdit sa province du Nakhitchevan, victime de la lutte entre l’Empire perse et l’Empire ottoman. Le Shah emblématique, Abbas Ier, décida en 1604 de vider la Nakhitchevan de ses habitants arméniens pour pratiquer la politique de la terre brûlée face aux avancées ottomanes. Les habitants azéris furent épargnés car Abbas Ier avait une autre idée en tête : transplanter dans sa capitale, Ispahan, ces Arméniens connus pour être des commerçants hors pair. On leur donna un quartier, ils y sont toujours et vendent à l’ombre de leurs églises les plus beaux tapis d’Iran.
Progressivement, les Arméniens, et les autres populations chrétiennes soumises au joug turc, virent l’étau se desserrer progressivement. En 1856, les chrétiens acquirent enfin les même droits que les populations musulmanes.
Profitant de l’affaiblissement ottoman, la Russie, qui achevait sa conquête du Caucase, se porta sur les terres arméniennes afin de les libérer. Il fut alors envisagé de créer une grande Arménie indépendante sous la protection de la Russie.
Naturellement les Anglais, comme vingt ans auparavant lors de la funeste guerre de Crimée, firent capoter ce beau projet qui eût sauvé les Arméniens du génocide à venir. Ils provoquèrent la tenue du Congrès de Berlin en 1878 qui décida de confier l’ouest de l’Arménie à la Turquie et l’est à la Russie. C’est cette partie orientale qui est l’Arménie d’aujourd’hui. Les Arméniens supplièrent d’être entièrement placés sous la protection russe, en vain. Les Russes finirent hélas par accepter et retirèrent leurs troupes, on se demande encore pourquoi.
Les premiers massacres commencèrent peu après. Entre 1894 et 1896, 300 000 Arméniens furent exterminés par les Ottomans. L’arrivée au pouvoir des Jeunes Turcs puis la première guerre mondiale seront les éléments déclencheurs du grand massacre qui tua 1,5 million d’Arméniens. Il y eut également 300 000 Assyro-Chaldéens massacrés, en Irak notamment. Il est probable que dans l’histoire, personne n’a ciblé et tué autant de chrétiens que les Turcs, les communistes s’attaquant à tout le monde.
La révolution bolchévique faillit provoquer la disparition définitive de l’Arménie. L’armée russe explosa , la guerre civile commença et il n’y eut évidemment plus de soldats russes pour protéger l’Arménie orientale. Les Turcs, malgré leur défaite de 1918, conservait une armée et attaquèrent le dernier territoire arménien pensant ainsi achever le travail de 1915. Mais les Arméniens vainquirent les troupes turques près d’Erevan, leur capitale. La Turquie dut reconnaître l’indépendance du petit pays qui fut hélas bientôt absorbé dans l’URSS, tout comme la Géorgie et l’Azerbaïdjan, les deux autres Etats caucasiens.
C’est à cette époque que Staline décida de rattacher le Haut-Karabagh à l’Azerbaïdjan. Totalement chrétien, il devint une enclave entourée des chiites azéris. Mais la discipline soviétique empêcha les Azéris de détruire ce territoire arménien historique et le statu quo prévalut. Ce ne pouvait être que transitoire et, en 1988, avant même la chute de l’Union soviétique, la province du Haut-Karabagh fit sécession de l’Azerbaïdjan. En 1991, chaque territoire proclama son indépendance : Arménie, Haut-Karabagh et Azerbaïdjan.
Laguerre devint inévitable et pendant trois ans, Arméniens et Azéris s’affrontèrent rudement. Ils utilisaient le même matériel soviétique et la valeur des Arméniens fit la différence.
Les Arméniens commirent alors une erreur qui coûtera cher. Tous les territoires situés entre l’Arménie et le Haut-Karabagh furent vidés de leurs habitants azéris, soit 600 000 personnes. De leur côté, les Azéris massacrèrent les nombreux Arméniens installés dans leur capitale, Bakou.
Certes, stratégiquement, cette déportation massive pouvait se comprendre : comment protéger efficacement le Haut-Karabagh depuis l’Arménie si des centaines de milliers d’Azéris hostiles se trouvaient entre les deux ? Mais évidemment l’opinion internationale, pourtant pro-arménienne, fut mal à l’aise et l’Azerbaïdjan ne songea plus qu’à se venger. La zone évacuée ne fut plus habitée, et un corridor, appelé Latchine, relia l’Arménie au Haut-Karabagh.
Le dictateur azéri Ilham Aliev, qui avait succédé à son père en 2003, mit tout en œuvre pour la revanche. Il se rapprocha de la Turquie et, grâce à l’argent du pétrole de Bakou et de la Mer Caspienne, modernisa son armée. Il acheta massivement des drones Bayraktar (du nom du gendre d’Erdogan), technologie dans laquelle la Turquie était en pointe.
En septembre 2020, Aliev envoya son armée attaquer le Haut-Karabagh. Les Arméniens se battirent courageusement mais leurs chars furent décimés par les drones turcs. Ils avaient une guerre de retard. De plus, des milliers d’islamistes syriens furent envoyés en renfort par la Turquie aux côtés de l’armée azérie.
Les Russes ne bougèrent pas dans un premier temps. Ils avaient de bonnes relations avec l’Azerbaïdjan et surtout un nouveau premier ministre arménien était en place depuis 2018 : Nico Pachinian. Pro-occidental, il prit ses distances avec la Russie. Donald Trump puis tous les dirigeants européens défilèrent chez lui, ravis de serrer la main d’un anti-russe.
Vladimir Poutine décida finalement d’intervenir et Aliev arrêta les combats après avoir conquis la moitié du Haut-Karabagh. Pachinian, aveuglé par les promesses occidentales, continua de repousser les avances russes. Aliev, sentant l’aubaine, lança une nouvelle attaque en septembre 2023 et prit l’intégralité du Haut-Karabagh, provoquant l’exode des 110 000 Arméniens qui y vivaient. L’armée arménienne est restée l’arme au pied, abandonnant pour toujours le Haut-Karabagh.
Aujourd’hui, les Turcs et les Azéris ont les regards tournés vers le Nakhitchevan. Limitrophe de la Turquie au nord-ouest, sa partie sud, située contre l’Iran, peut être l’occasion d’y créer un corridor qui donnerait un accès à la Mer Caspienne, rêve d’Erdogan. Mais juste après, il y a l’extrémité sud de l’Arménie entre le Nakhitchevan et l’Azerbaïdjan.
Trump est intervenu et a convaincu Pachinian d’accepter de céder une partie du territoire de l’Arménie pour permettre la réalisation de ce corridor qui serait routier, ferroviaire et technologique. L’Arménie n’a de toutes façons pas le choix, la protection américaine a un coût.
Ce corridor, qui, tant qu’à faire, s’appellera le « corridor Trump », coupera l’Arménie de l’Iran avec qui elle entretient d’excellentes relations. Si l’on ajoute que les azéris grignotent, progressivement et impunément, des petits territoires à l’est, on mesure le danger couru par l’Arménie, encerclée par la Turquie et l’Azerbaïdjan, deux ennemis implacables et protégés par les Etats-Unis dont la fidélité n’est pas vraiment la marque de fabrique.
Oui, aujourd’hui, l’Arménie est en danger de mort.
