Feuilleton : Son "érudition intelligente" fait "des lecteurs reconnaissants" : Jacques Bainville... (56)
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Illustration : portrait de Jacques Bainville par Marie-Lucas Robiquet; couverture du "Jacques Bainville, La Monarchie des Lettres, Histoire, Politique et Littérature", Édition établie et présentée par Christophe Dickès, Bouquins, Robert Laffont (1.149 pages).
Aujourd'hui : Belgique : le dernier cadeau de la monarchie...
Belgique : la sagesse bénéfique de Louis-Philippe
De "L'Histoire de trois générations", pages 58/59/60 :
"...Au milieu des États qui grandissent, des peuples qui s'éveillent et qui s'agitent, la France, à partir de 1830, se trouve dans une situation qui annonce déjà celle où elle s'est trouvée de nos jours.
La France ne domine plus par sa population ni par ses forces. Elle n'a plus la pleine liberté de ses mouvements, et une politique inconsidérée peut l'exposer à chaque instant à des risques graves.
C'est pourquoi, après avoir contribué à la libération de la Belgique, Louis-Philippe refusa d'écouter les partis qui le poussaient à l'annexion et préféra la solution de la barrière belge, pour laquelle nous ne saurions aujourd'hui lui avoir assez de reconnaissance.
Plus il allait, d'ailleurs, plus il était frappé des changements de l'Europe. En 1840, au moment où menaçait une guerre inégale, évitée grâce à sa fermeté et à son coup d'oeil, il avait pu observer le frémissement de l'Allemagne. Le patriotisme germanique, qui avait éclaté à cette occasion, reste marqué dans notre littérature par la célèbre réponse de Musset au "Rhin allemand" de Becker.
Par-dessus les frontières et les gouvernements, déjà les nations se lançaient des défis. Louis-Philippe, averti du péril qui se formait au-delà du Rhin, entrevit le choc de peuple à peuple, les guerres géantes qui s'apprêtaient. Dès lors, son principe fut d'éviter les incendies dans une Europe où les nationalismes naissants accumulaient les substances inflammables.
D'ailleurs, il ne se contentait pas de rester immobile, d'observer le "quieta non movere". De là son entente avec Metternich et l'Autriche en vue d'arrêter les aspirations unitaires en Allemagne comme en Italie. Cette suprême précaution lui fut fatale et le parti du "mouvement", c'est-à-dire de l'imprudence, ne la lui pardonna pas.
La réforme électorale ne fut que le prétexte de la révolution de 1848. Moins clairvoyant au-dedans qu'au-dehors, Louis-Philippe avait répété la faute de Charles X. Un malheureux préjugé l'obstinait dans ce régime censitaire qui faisait du parlement et du pouvoir le monopole d'une bourgeoisie disputeuse et frondeuse, d'un "pays légal" qui n'avait même pas foi dans le régime qu'il avait fondé.
Le remède, c'eût été un appel hardi au suffrage universel, le suffrage stabilisateur, ratificateur et conservateur par excellence, au point d'être routinier, et qui eût donné au règne de Louis-Philippe l'appui des masses rurales.
On n'y pensa pas, pas plus que la médecine d'alors ne songeait à l'antisepsie..."
Belgique : le dernier cadeau de la monarchie...
De Jacques Bainville, Histoire de France, chapitre XIX, La Monarchie de juillet :
"...Déjà, une grave question était posée. Avant les journées de Juillet, les Belges s'étaient soulevés contre la domination hollandaise. Les événements de Paris les avaient encouragés à se délivrer de leurs maîtres et ils étaient portés à chercher aide et protection du côté de la France. Le moment n'était-il pas venu de terminer, dans les meilleures conditions, une des plus grandes affaires de notre histoire, celle qui n'avait jamais pu être résolue, celle des Flandres ? N'était-ce pas l'heure de réunir la Belgique, puisqu'elle semblait le demander ? Mais pas plus alors qu'en 1792 ou à n'importe quelle autre date, l'Angleterre n'eût permis cette annexion, et si la foule méconnaissait cette loi, comme la Révolution l'avait méconnue, Louis-Philippe ne l'ignorait pas. Il avait tout de suite envoyé comme ambassadeur à Londres l'homme que Louis XVIII avait choisi pour le Congrès de Vienne : Talleyrand devait encore trouver la solution, concilier la paix avec la sécurité et la dignité de la France. Tâche rendue difficile par le « parti ardent » qui agitait Paris. On a comparé avec raison la diplomatie de Louis-Philippe et de Talleyrand à celle de Fleury qui, un siècle plus tôt, malgré les cabales, l'indignation, les mépris, avait sauvegardé la paix.
Louis-Philippe et Talleyrand ont réglé l'antique problème belge, cette « pierre d'achoppement de l'Europe », de la manière la plus satisfaisante pour tous. Malgré la Belgique elle-même, oubliant alors, par haine et crainte de la Hollande, qu'elle n'avait jamais tenu à devenir province française, ils lui donnèrent d'être une nation. Le Congrès national belge voulait un prince français, le duc de Nemours, ou, à son défaut, le fils d'Eugène de Beauharnais. Le duc de Nemours fut élu roi le 3 février 1831 et Louis-Philippe refusa cette couronne pour son fils. L'acceptation eût été une réunion déguisée, la guerre certaine avec les puissances. Déjà il était assez difficile de retoucher sur ce point les traités de 1815, de soustraire la Belgique à la domination hollandaise. Si une insurrection des Polonais n'eût éclaté à ce moment-là, paralysant la Russie et, avec elle la Prusse, il n'est même pas sûr que les Belges eussent été affranchis; la Pologne fut écrasée, mais sa diversion avait sauvé la Belgique comme elle avait, sous la Révolution, sauvé la France - La Belgique indépendante était fondée. Elle l'était, parce que la monarchie de Juillet, à la Conférence de Londres, avait joué le même rôle, suivi la même politique que la Restauration au Congrès de Vienne. Les puissances avaient voulu que la Belgique libre fût neutre, et sa neutralité garantie par l'Europe pour interdire à jamais aux Français de l'annexer. Cette neutralité était dirigée contre la France; elle devait, dans l'esprit du traité d'Utrecht, servir de « barrière » à nos ambitions. Louis-Philippe l'accepta, la signa, la respecta. Et, quatre-vingts ans plus tard, c'est la Prusse, signataire et garante aussi, qui l'a violée. Alors la précaution prise contre la France s'est retournée contre l'Allemagne, elle a déterminé l'Angleterre hésitante à intervenir et, en fin de compte, nous a profité. Il a fallu près d'un siècle pour que le service rendu par Louis-Philippe fût compris et apprécié..."