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Un euro faible pour lutter contre la déflation, par François Reloujac*

Le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi,  dans un langage inhabituel remarqué par tous les commentateurs économiques, a mis en garde contre un "euro fort".

Ce dernier serait accusé d’être la cause du risque de déflation qui menace désormais l’Union européenne.

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A quelques semaines des élections pour le Parlement de Strasbourg, il faut bien montrer que « l’on » a une certaine compréhension des difficultés et que « l’on » a pris les bonnes mesures pour en sortir. Il va déjà être difficile de faire accepter aux Français le refus opposé par Bruxelles de donner un peu de temps supplémentaire au Gouvernement pour ramener le déficit budgétaire dans la limite des 3 % du PIB ; il est indispensable de trouver un nouvel expédient pour mobiliser tous les naïfs qui croient encore en l’Europe.

à plus de 1,30 dollar pour un euro, c’est trop ! Tout le monde en convient bruyamment : les Français qui y voient un obstacle à la compétitivité de leurs entreprises, mais aussi les Européens qui en font le bouc émissaire de la déflation qui menace. Le raisonnement de ces derniers est simple : avec un euro fort, le prix des produits importés chute, ce qui risque d’enclencher un mouvement général de baisse qui paralyserait l’économie. Si les prix ont ainsi tendance à se contracter, les consommateurs diffèreront leurs acquisitions pour pouvoir accroître leur pouvoir d’achat, qui a tendance à baisser du fait d’une politique d’austérité dont la puissance médiatique est plus importante que l’efficacité économique. Cette vision est, hélas, trop simpliste pour être vraie. La relation entre le niveau des prix et celui du volume des échanges économiques n’est pas automatique. Toute baisse, même généralisée, des prix, n’est pas incompatible avec une augmentation de la production et de la consommation. Ce phénomène monétaire peut également résulter d’un accroissement de la productivité. Dans cette hypothèse, les prix baissent du fait d’une meilleure efficacité des processus productifs, ce qui entraîne qu’avec une même quantité de monnaie en circulation, chacun peut acquérir une plus grande quantité des produits et services devenus moins onéreux. Parallèlement, les économistes comme les hommes politiques refusent de mettre en avant – car cela remettrait en cause la libre circulation des biens et des services ainsi que l’Organisation mondiale du commerce – que l’augmentation des importations (due à un euro fort) se fait inexorablement au détriment des produits nationaux et que, dès lors, elle pousse à une augmentation sensible du niveau du chômage en France. Au sein de la zone euro, la parité n’étant pas changée, l’Allemagne sera moins touchée car elle pourra continuer à compter sur le marché européen pour absorber une partie importante des frais fixes de sa propre production. Pour elle, l’enjeu est donc moins crucial.

 

 

Vers une baisse des taux d’intérêts ?

 

Pour faire face à l’envolée de la valeur de l’euro, le président de la BCE laisse donc entendre qu’il pourrait avoir une attitude plus accommodante, c’est-à-dire baisser les taux d’intérêt – mais sa marge est désormais étroite compte tenu de leur faiblesse nominale – et mettre en œuvre une « politique non conventionnelle », c’est-à-dire créer de la monnaie. Une question se pose alors : si cette politique est efficace dans la conjoncture que connaît l’Europe depuis quelques années, pourquoi ne l’a-t-il pas mise en œuvre plus tôt ? Dans le Figaro du 15 avril 2014, Alexandrine Bouilhet donne une explication : l’effet d’une telle politique « est souvent éphémère ». Il faut donc qu’elle semble porter des fruits, surtout au moment où les électeurs se rendent aux urnes. Mais si elle n’a pas d’effet positif durable, ne risque-t-elle pas d’avoir, à l’inverse, des effets pervers à long terme ? Car, si l’on en croit la théorie quantitative de la monnaie, une augmentation de la masse monétaire devrait entraîner une augmentation de l’inflation contre laquelle la BCE est justement chargée de lutter. Faut-il donc considérer que Mario Draghi ne croirait pas que la création de monnaie puisse avoir une influence quelconque sur la marche de l’économie ? Il n’en est rien. Mais il sait que, dans le monde actuel où la monnaie créée ne va pas directement vers les particuliers ni les petites entreprises mais passent toujours par les opérateurs financiers internationaux, on a affaire à une véritable « trappe à finances » qui oriente ladite monnaie vers les marchés financiers. Du coup les prix des produits de consommation courante et les salaires ne risquent pas d’augmenter ; à l’inverse, les valeurs des actifs financiers échangés chaque jour sur toutes les Bourses du monde pourront continuer à croître : le Cac 40 comme le Dow Jones et le Dax comme le Nasdaq pourront continuer à voler de sommets en sommets. Car les enchaînements économiques sur lesquels raisonnent les théoriciens en mal de notoriété n’ont aucun caractère automatique. Ils dépendent d’abord, et avant tout, du moral des agents économiques, de leur psychologie et de leur optimisme face à l’avenir. Or, il est plus facile de créer de la monnaie que de rétablir la confiance. Et, lorsque les populations n’ont pas confiance dans l’évolution de la société, lorsqu’elles craignent de voir encore le niveau de leurs impôts augmenter, lorsqu’elles redoutent d’être, à plus ou moins brève échéance, confrontées au chômage, elles ne sont pas portées à consommer mais plutôt à accroître leur épargne de précaution. L’inconvénient d’une telle politique est que les opérateurs financiers internationaux finissent par détenir une puissance monétaire supérieure à celle des états. Si la politique de la France ne se fait pas plus à « la corbeille » qu’à la fin des années soixante, elle ne se fait plus dans les cabinets ministériels ni à l’élysée, ni même à Bruxelles ; elle se fait entre les financiers internationaux, dans les paradis fiscaux et sur les marchés parallèles.

 

 

Les politiques doivent reprendre le pouvoir

 

Il ne sert à rien de promouvoir une politique de l’offre sous prétexte que la politique de la demande mise en œuvre précédemment a échoué. Elle échouera tout autant. Une politique économique ne peut réussir que si l’offre et la demande sont équilibrées tant en volume qu’en nature. Une politique de l’offre ou une politique de la demande ne peuvent donc être mise en œuvre que pour rétablir un équilibre auquel les populations aspirent. Et une bonne politique économique ne peut être conduite que par des hommes politiques qui détiennent réellement le pouvoir dans leur pays. Or, dans un monde où il s’échange chaque jour plus de 5 000 milliards d’euros sur les marchés des changes, que peut véritablement faire un président de la République qui ne sait comment trouver 50 milliards en trois ans ? Il pourra changer de Premier ministre autant qu’il voudra, il pourra alternativement chercher à mettre en œuvre une politique de l’offre ou une politique de la demande, tant qu’il n’aura pas rétabli l’indépendance de son pouvoir vis-à-vis des marchés internationaux, il ne pourra pas atteindre le résultat qu’il a promis pour se faire élire. Et le président de la BCE ne pourra lui être d’aucun secours au-delà des quelques semaines qui le séparent encore du prochain rendez-vous électoral européen.

* Analyse économique parue dans le numéro 129 (mai 2014) de Politique magazine

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