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Maîtres et témoins...(I) : Frédéric Mistral.

La Coumtesso : Puissante allégorie contre...

La Coumtesso : Puissante allégorie contre...

1866 : Parution de La Coumtesso, poème politique, mais sous forme cryptée, énigmatique de prime abord. Un poème puissant, véritable allégorie contre l'idéologie et la centralisation jacobine, où le message politique se cache sous les symboles et sous un certain hermétisme. C'est probablement l'un des plus beaux, et en tout cas l'un des plus forts poèmes de Mistral. L'un de ceux qui a le plus de souffle.

On le sait, Mistral n'a jamais voulu situer son action sur le plan politique stricto sensu. Une amitié personnelle très forte le liait à Charles Maurras, amitié qui ne s'est jamais démentie, pas plus que leur estime et leur admiration réciproque. Et toute la vie de Mistral se situe, de toute évidence, dans un traditionalisme de fait, à la fois culturel, religieux, spirituel et, donc, qu'on le veuille ou non - mais sur un plan autre - politique... Pourtant, Mistral n'a jamais franchi le pas, et ne s'est donc jamais engagé politiquement...

Cependant, qu'on lise attentivement La Coumtesso, et l'on y trouvera un grand souffle épique, lié aux problèmes institutionnels et culturels de la France d'alors... et d'aujourd'hui, car ce poème reste d'actualité.

En voici l'argument: une Comtesse riche et belle, de sang impérial, vit fière, heureuse, libre et puissante. Mais sa soeur d'un autre lit l'enferme dans un couvent où règne la tristesse de l'uniformité perpétuelle, où tout est régi communément. Le poète appelle donc ses soupirants -s'ils savaient l'entendre, s'ils voulaient le suivre...- à partir comme des trombes, pour enfoncer le grand couvent, libérer la Comtesse, démolir le cloître et pendre l'abbesse !....

Que veut dire tout ceci ?

La Coumtesso, c'est évidemment la Provence: à la strophe III du Paragraphe I on lit "(elle avait)... des montagnes couvertes de neige pour se rafraîchir l'été; d'un grand fleuve l'irrigation, d'un grand vent le souffle vif...". Les montagnes, ce sont, bien sûr, les Alpes; le grand fleuve, le Rhône et le vent vif, le mistral.

La "soeurâtre" et le grand couvent c'est, non pas la France -car Mistral n'a jamais été séparatiste- mais la France jacobine, le Paris jacobin. Cette prison des peuples qu'est l'idéologie centralisatrice jacobine, contre laquelle Mistral appelle à la révolte. A la révolte mais, répétons-le, pas à la sécession.... Et Mistral prend à dessein l'image du couvent car il a bien compris que l'idéologie jacobine centralisatrice est l'héritère directe de cette Révolution qui s'est voulue, et pensée, comme une Nouvelle Religion: la NRR, la Nouvelle Religion Républicaine, qui veut à tout prix se substituer à la religion traditionnelle. Et qui a ses dogmes, ses temples, ses prêtres, ses commandements....

Dans ce couvent -au sens figuré- tout le monde est soumis -au sens propre- à la même loi tatillonne: à la strophe II du Paragraphe II on lit: "là, les jeunes et les vieilles sont vêtues également... la même cloche règle tout communément".

Comment ne pas se souvenir, ici, de la phrase fameuse: en ce moment, tous les écoliers de France sont en train de faire une version latine ?....

Et comment ne pas voir une prémonition effrayée du politiquement correct et de l'auto-censure dans les vers suivants, toujours allégoriques: "En ce lieu, plus de chansons, mais sans cesse le missel; plus de voix joyeuse et nette, mais universel silence..." ? Ou: la tyrannie de tous les corrects possibles (historiquement, culturellement, moralement, religieusement... corrects) qui a étouffé la pensée et fait régner une désolante uniformité.....
140 ans après que le poème ait été écrit, c'est bien la police de la pensée qui est croquée ici, avec son "missel", et le "silence universel" qu'elle impose à toute voix autre que la sienne....

Cet étouffement de toute pensée, de toute liberté, ne peut aboutir qu'à la mort, tout simplement (strophe IV du Paragraphe II): "A la noble demoiselle, on chante les Vêpres des Morts, et avec des ciseaux on lui coupe sa chevelure d'or..."


La Comtesse, ce sont donc les nations historiques qui composent le France: la Provence, évidemment, au premier chef, mais également toutes les autres Provinces avec elles.
Mais aussi et surtout (1) la langue et la culture provençale, prisonnières dans un cachot du ministère de l'Instruction publique. Marcel Pagnol -mais bien d'autres également...- a raconté comment il était interdit de parler provençal à l'école, et comment on se faisait -au sens propre- taper sur les doigts avec une règle bien dure lorsqu'on osait braver l'interdit.
C'est aussi ce génocide culturel que dénonce, poétiquement, le poète en parlant des "tambourins" de la Comtesse que l'on a brisés. S'étant refusé à entrer en politique, Mistral utilise l'arme de la fable, de l'allégorie, pour dénoncer le mal...

Quant à l'appel aux soupirants de la Comtesse, "Ceux-là qui ont la mémoire", dit Mistral, comment ne pas voir qu'il s'agit là de l'exacte antithèse du fameux "Du passé faisons table rase"... ?

Mistral appelle donc à renverser l'idéologie et à rétablir les libertés locales: à "pendre l'abbesse" et "crever la grand couvent" (les quatre strophes du Paragraphe III, et dernier).....


(1) : "aussi et surtout", car Mistral l'a redit cent fois: la langue -par la culture qu'elle véhicule- est l'âme et le coeur d'un peuple, son ossature mentale....