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Maîtres et témoins...(II) : Jacques Bainville.

Iéna

Iéna

Henri Houssaye, au moment où il est mort, mettait la dernière main à un livre qui devait être intitulé Iéna. Comme il sentait que la vie l'abandonnait, il dit un jour à notre confrère Louis Madelin ce joli mot mélancolique : "Je n'irai même pas juqu'à Berlin !" Louis Madelin y est allé à sa place et tous ses lecteurs y vont de bon coeur avec lui, car Iéna, Auerstadt, l'anéantissement de la Prusse, ce sont quelques unes des meilleures pages de notre épopée nationale. De toutes les victoires françaises, Iéna est une de celles dont nous aimons le mieux nous souvenir, surtout depuis que nous avons eu Sedan.

Iéna avait été le Sedan prussien. Seulement Sedan n'a pas eu de revanche, tandis qu'Iéna en a eu trois, en 1814, en 1815 et en 1870. Cela donne à réfléchir sur la qualité des victoires napoléoniennes.

Vous connaissez le mot de Bonald, dur mais juste, dans sa concision : "Toutes les victoires de Napoléon sont au Muséum." Et il faut entendre par là qu'Austerlitz, Wagram, Iéna, la Moskowa sont de très belles choses du point de vue de l'art militaire, des sujets de tableau de premier ordre, des motifs à littérature épique incomparables, et enfin des souvenirs propres à exalter notre fierté nationale et notre confiance en nous-mêmes. Mais quant au résultat, quant à l'utilité : néant, et même moins et pire que le néant, car le compte de toutes ces brillantes batailles s'est soldé par une perte et un déficit cruels pour la France : deux invasions pour l'oncle, une pour le neveu. Voilà une famille qui a coûté cher à la France.

Ce qui est prodigieux, c'est qu'après Iéna on pouvait croire qu'il n'y avait plus de Prusse. Les Prussiens eux-même le croyaient et ils acceptaient, avec une résignation qui étonne encore l'histoire, leur conquête par les Français. Berlin, et particulièrement à Berlin, les Berlinoises, accueillaient avec un véritable plaisir nos soldats. Le redoutable État fondé par les Hohenzollern, porté à un haut degré de puissance par Frédéric II, était à peu près rayé de la carte d'Europe. Ce qui a fait dire à Henri Heine son mot célèbre : "Napoléon n'avait qu'à siffler et la Prusse n'existait plus."

Nous ne savons pas si Napoléon a pensé à donner ce coup de sifflet qui nous eût été joliment utile, mais en tout cas, huit ans plus tard, la Prusse existait encore si bien que ses armées entraient en France et campaient devant Paris.

C'est que, en fait de coup de sifflet, Iéna en avait été un fameux pour les Prussiens : un coup de sifflet qui les avait réveillés. A leur résignation et à leur torpeur des premiers jours avait succédé chez eux, sous l'influence de quelques hommes énergiques à l'esprit organisateur, une véritable fièvre de patriotisme et de revanche. Si bien qu'aujourd'hui encore, les Prussiens - Bismarck avait coutume de le dire bien haut - considèrent Iéna, non plus comme une honte mais comme l'origine de leur relèvement national. La gloire d'Iéna a été pour nous. Le fruit a été pour eux.

Il faudrait faire tout un cours d'histoire pour démontrer comment Napoléon, tout en rossant les Allemands, fut leur bienfaiteur et acheva dans l'ordre politique ce que Rousseau avait commencé dans l'ordre des idées en donnant conscience d'elle-même à l'Allemagne. Napoléon - Napolium, comme on dit encore là-bas - se regardait bien plus comme un Empereur d'Occident que comme le chef de la nation française. Aussi rendit-il à l'Allemagne de nombreux services, et, notamment, celui de commencer son unité; ce qui prépara non seulement la perte de Napoléon, mais la nôtre. C'est ce qu'a très bien dit, dans une page de ses Mémoires, le brave Marbot, dont le métier était d'être soldat et non pas diplomate : "Quoique je fusse encore bien jeune à cette époque, je pensais que Napoléon commettait une grande faute en réduisant le nombre des petites principautés de l'Allemagne. En effet, dans les anciennes guerres contre la France, les huit cents princes des corps germaniques ne pouvaient agir ensemble... Au premier revers, les trente-deux souverains, s'atant entendus, se réunirent contre la France, et leur coalition avec la Russie renversa l'Empereur Napoléon, qui fut ainsi puni pour n'avoir pas suivi l'ancienne politique des rois de France."

Iéna est une magnifique victoire et le livre d'Henry Houssaye et de Madelin un beau livre. Mais quand, après avoir lu ces pages d'épopée, on relit ces quelques lignes, d'un si solide bon sens, du brave Marbot, cela douche joliment l'enthousiasme...

L'Action française, 5 juillet 1912.

(Illustration : le grand Reich Allemand victorieux, après 1870, soixante ans à peine après avoir failli disparaître... à Iéna !
"...Iéna avait été le Sedan prussien. Seulement Sedan n'a pas eu de revanche, tandis qu'Iéna en a eu trois, en 1814, en 1815 et en 1870...
...A leur résignation et à leur torpeur des premiers jours avait succédé chez eux, sous l'influence de quelques hommes énergiques à l'esprit organisateur, une véritable fièvre de patriotisme et de revanche. Si bien qu'aujourd'hui encore, les Prussiens - Bismarck avait coutume de le dire bien haut - considèrent Iéna, non plus comme une honte mais comme l'origine de leur relèvement national. La gloire d'Iéna a été pour nous. Le fruit a été pour eux..."

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