(2/2) Le Rafale, manifeste volant de la souveraineté française...

En 1985, la France quitte le programme européen FEFA et décide de développer seule un avion de combat répondant à la fois aux besoins de son armée de l’Air et de sa Marine. Quarante ans plus tard, alors que Dassault Aviation a livré son 300e Rafale et que neuf nations clientes (sur 4 continents) ont commandé 533 appareils, le pari paraît gagné. Mais au-delà du succès commercial, comment le Rafale est-il devenu l’instrument d’une double souveraineté, industrielle et opérationnelle — au point de redéfinir la place de la France sur le marché mondial de la défense, dans un contexte où l’autonomie stratégique redevient une exigence cardinale ?
Le Rafale n’est pas qu’un chasseur omnirôle. C’est l’excellence d’un modèle industriel : celui d’un programme national porté par un État stratège, une maîtrise d’œuvre intégrée (Dassault, Safran, Thales, MBDA) et une chaîne de fournisseurs ancrée sur le territoire.
À l’inverse du F-35 américain, dont les composants ITAR conditionnent l’usage opérationnel des appareils livrés, le Rafale est full sovereign : ses utilisateurs en disposent librement. Cet argument est devenu décisif depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, lorsque la dépendance à un fournisseur unique est apparue comme un risque stratégique. Dans le rapport SIPRI 2024, la France redevient deuxième exportateur mondial d’armement, et le Rafale en est la pièce maîtresse.
L’enseignement est double. D’un côté, la souveraineté technologique se construit dans la durée : démonstrateur (1986), trois variantes communes (Rafale C, B et M), évolution par standards successifs (F1 à F4 qualifié en 2023, F5 prévu après 2030 avec un drone d’accompagnement et un moteur M88 T-REX à poussée majorée de 20 %). De l’autre, cette souveraineté industrielle est devenue un produit d’exportation à part entière : la France ne vend pas seulement un avion très performant, elle vend de l’autonomie stratégique à ses partenaires.
5 points clés à retenir
Un choix de souveraineté assumé contre la coopération européenne (1985)
En quittant le programme FEFA, qui donnera l’Eurofighter Typhoon, la France refuse de diluer ses besoins spécifiques (avion plus léger, embarqué sur porte-avions) dans un compromis multinational. Ce choix initial, longtemps critiqué, fonde une cellule unique pour trois versions partageant avionique et logistique : économie d’échelle pour les forces françaises et différenciation sur le marché export.
Un écosystème industriel structurant pour la BITD française
La production mobilise environ 400 entreprises sur le territoire national, soutient plus de 7 000 emplois directs et des dizaines de milliers d’emplois indirects. Le carnet de commandes atteint 46,6 milliards d’euros fin 2025, dont 33,8 milliards à l’exportation. Une nouvelle usine a ouvert à Cergy-Pontoise en 2025, la première créée par Dassault en France depuis cinquante ans, et la cadence de production passe d’un appareil par mois en 2023 à un objectif de plus de quatre par mois.
Un avion intégralement français, donc "ITAR-free"
Radar AESA RBE2-AA (Thales), système d’autoprotection SPECTRA (Thales/MBDA), missiles MICA, Meteor, SCALP-EG, ASMP-A pour la dissuasion nucléaire aéroportée, moteur Safran M88 : aucun composant n’est soumis à la réglementation américaine ITAR. Les pays acquéreurs disposent d’une liberté d’emploi totale, argument devenu déterminant après 2022 face aux conditions politiques attachées à l’export américain.
Un appareil éprouvé par dix-huit ans d'engagement opérationnel continu
Baptême du feu en Afghanistan (2007), opération Harmattan en Libye (2011, 1 039 sorties dont des frappes à 2 000 km grâce au ravitaillement en vol et au seul système SPECTRA pour la pénétration des défenses sol-air), Serval au Mali (2013), Chammal en Irak/Syrie (depuis 2014), police du ciel des pays baltes (2022-2023), interception de drones iraniens (avril 2024). En mai 2025, l’Inde a réalisé le premier emploi au combat du Rafale par une force aérienne étrangère lors de l’opération Sindoor.
Un succès export qui consolide la souveraineté des partenaires
Après quinze ans d’échecs commerciaux, le contrat égyptien de février 2015 ouvre une dynamique : Qatar (36), Inde (36 + 26 Rafale Marine signés en avril 2025), Grèce (24), Croatie (12), Émirats arabes unis (80), Indonésie (42), Serbie (12). Avec 323 appareils commandés à l’export et 234 pour la France, le programme totalise 533 Rafale fin 2025. À la différence du modèle américain, qui crée des relations de dépendance, la France propose une vente qui consolide ses partenaires dans leur propre autonomie d’emploi, un changement de paradigme commercial autant que stratégique.
Pour aller plus loin : Alexis Rocher, « Rafale – L’excellence française », Casa Éditions, avril 2026.