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Dans quel état LR erre, LR : ce qui se passe en général quand la droite se veut d’avant-garde, par Frédéric Rouvillois, Gilles Richard.

Atlantico.fr : Damien Abad a déclaré lors des journées parlementaires LR, « Les Français veulent une droite qui n’est plus l’antichambre de combats d’arrière-garde mais l’avant-garde des combats de la nouvelle génération ». Faut-il y voir un appel à une « nouvelle droite » ou des mots vides de sens ? 

Frédéric Rouvillois : Ce qui frappe d’emblée le lecteur de ce tweet d’anthologie, c’est, juste après la grosse faute de grammaire, et par-delà le caractère hypothétique du présupposé initial (« les Français veulent une droite… »), le vide sidéral d’une telle affirmation. On en appréciera volontiers le côté martial, qui oppose des « combats d’arrière-garde » à « l’avant-garde des combats » : mais faute de savoir précisément ce qu’il faut entendre par « arrière-garde » ou par « nouvelle génération », bien malin qui pourrait dire s’il s’agit ( poursuivant fièrement dans la métaphore militaire), de ralliement en rase campagne au progressisme sociétal ou écologique ( Tous avec Greta !), d’une alliance dialectique avec le conservatisme postmoderne ( Tous avec Marion !) ou d’un coup de clairon destiné à ceux qui, au sein du parti, n’auraient pas compris que les vieux birbes ont fait leur temps et qu’il est urgent de laisser place aux jeunes avant qu’ils aient cessé de l’être ( Tous avec Damien !).

En somme, cet appel énigmatique peut signifier tout et son contraire, et être lu aussi bien comme inclinant du côté du progressisme cher aux « macrono-compatibles » à la Estrosi, que du côté inverse, celui des conservateurs de Sens commun qui, 12 octobre, viendront exposer leurs thèses au siège du parti.

Gilles Richard : Lorsque l’on analyse la vie politique, il faut entendre les mots qui se prononcent et savoir regarder ce qui se cache derrière. Damien Abad est engagé dans une concurrence à long terme avec Christian Jacob. Il vient de l’UDF et a déjà utilisé des formules pour montrer qu’il n’était pas pour une droite caricaturale, repliée sur elle même. On peut y voir la trace d’une inquiétude car lorsqu’il dit la droite, il pense Les Républicains et à son avenir incertain face à Emmanuel Macron. Le parti est sur une espèce de ligne de crête et peut tomber ou bien rebondir. C’est l’enjeu d’un combat actuel à LR dans lequel Damien Abad a envie de jouer un rôle important. 

En s’exprimant ainsi, Damien Abad veut montrer qu’il pourrait refuser les alliances avec les nationalistes. Il ferme la porte à ces derniers pour montrer que l’alliance penche plutôt de l’autre côté avec les néo-libéraux comme En Marche. 

La droite a-t-elle aussi déjà revendiqué ou incarné l’avant-garde dans son histoire ? Et quel en a été le résultat pour elle ?

Frédéric Rouvillois : Je pourrais commencer par répéter ce que je disais à propos des mots « arrière-garde » et « jeune génération » : en soi, la formule « avant-garde » ne signifie pas grand-chose, sinon la ferme volonté d’en découdre. Ou du moins, de le faire croire. Historiquement, elle a d’ailleurs été utilisée, en France, aussi bien par la droite dure que par l’extrême-gauche : c’est ainsi qu’au début du XXe siècle, le jeune Georges Bernanos dirige un hebdomadaire royaliste et catholique intitulé L’Avant-garde de Normandie, tandis que de l’autre côté de l’échiquier politique, les Jeunesses communistes donnent ce même titre à leur organe central. Ce que l’on peut en déduire, c’est qu’il n’existe pas, du moins en politique, une (et une seule) avant-garde – que, rétrospectivement, on aurait tendance à confondre avec ce qui est le plus moderne, le plus progressiste. Au fond, il existe une avant-garde dans chaque mouvement, sinon dans chaque parti, avant-garde qui n’est autre que le groupe le plus actif, le plus mobilisé, le plus créatif, généralement le plus intransigeant et sociologiquement le plus jeune.

Si pourtant l’on voulait absolument répondre à cette question, on pourrait évoquer quelques moments de l’histoire où la droite semble avoir été à l’avant-garde de la société française : et à ce propos, on songe en particulier à la Restauration, dans la décennie 1817–1827, lorsque la future génération romantique regroupe les plus belles intelligences de l’époque autour de Chateaubriand et de sa revue Le Conservateur, créée en 1818, un an avant que Victor Hugo, alors très fervent royaliste, ne lance Le Conservateur littéraire. À ce moment-là, la droite, une droite incontestable, semble incontestablement à l’avant-garde du pays.

Gilles Richard : L’avant-garde est un mot qui a des connotations et dont la définition n’est pas certaine. C’était le titre d’un journal communiste dans les années d’après-guerre. Être à l’avant-garde, cela veut plutôt dire ici, si l’on traduit la langue de bois politique, être attentif aux mutations de la société et aux attentes majoritaires dans la société. On peut prendre l’exemple de Valéry Giscard d’Estaing qui a su en 1974 faire des réformes portées par le mouvement féministe. Cela ne veut pas dire autre chose et tous les mots doivent être replacés dans leur contexte. 

La grande rupture entre De Gaulle et Pompidou en 1968 est un autre exemple de la droite dans l’avant-garde. De Gaulle voulait opérer des réformes profondes dans l’organisation de la vie sociale et économique avec le projet de loi Schuman, il voulait donner un véritable pouvoir de contrôle aux comités de participation des entreprises de plus de 100 salariés. Cela a été un tollé. Les néo-libéraux contre cette réforme ont tout fait pour l’en empêcher. Ils ont donc fait triompher le non au référendum de 69.  

La modernité est un terme piégé qui veut tout dire et ne rien dire. Il est à la mode depuis les années 30 et il faut toujours moderniser à coups de réformes alors que personne n’irait dire que la France n’est pas moderne par rapport à ce qu’elle était en 1945. Pourtant, les gens prétendent qu’elle n’est pas encore assez moderne. Derrière modernisation, il y a un mot d’ordre des libéraux  qui consiste à développer le plus possible la société derrière un type d’organisation capitaliste. Aujourd’hui les libéraux sont au pouvoir avec Emmanuel Macron et ont réussi à convaincre une bonne partie des socialistes. Ils sont puissants mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de contestation. Ce sont donc les modernisateurs qui dirigent le pays sans discontinuité depuis 85.

Quand la gauche s’est-elle appropriée de monopole de l’avant-gardisme et du progrès ? 

Frédéric Rouvillois : L’avant-gardisme, on vient de le dire, est à tout le monde, mais l’idée de Progrès n’est qu’à la gauche – l’idée de Progrès, c’est-à-dire, non le constat que certains progrès existent dans certains domaines et qu’il faut s’en féliciter, mais la conviction quasiment religieuse qu’il y a un « sens de l’histoire » qui pousse nécessairement l’humanité dans son ensemble vers une perfection toujours plus grande. À mon sens, on pourrait démontrer que tel est le critère décisif qui permet de définir la gauche, et de la distinguer de la droite. La droite, c’est en cela qu’elle est foncièrement conservatrice, reconnait que l’homme, quels que soient ses efforts et son génie, est par nature condamné à l’imperfection, au relatif, au limité, alors que la gauche est certaine qu’il atteindra la perfection. La droite se résume dans le mot humble et résigné de Bainville, « rien n’a jamais bien marché », tandis que la gauche se reconnaît dans le projet prométhéen du serpent de la Genèse : « vous serez comme des dieux ». 

Voilà pourquoi la gauche n’a jamais eu à s’approprier la thématique du progrès et l’idéologie progressiste, puisque celles-ci lui appartiennent en propre. À l’inverse, une droite qui s’en réclameraient se condamnerait par là- même à trahir ses principes et ses valeurs : c’est-à-dire, à se renier comme droite, et du coup, à se rallier au camp adverse. Mais tel est peut-être, au fond, le sens caché de la déclaration de Damien Abad ?

LR, et la droite plus généralement sont-ils condamnés montrer constamment patte-blanche et donner des gages permanents de modernité, ou peuvent-ils produire un discours qui s’en dégage ?

Frédéric Rouvillois : Ici, il faudrait introduire une distinction supplémentaire, entre « droite » au sens philosophique ou idéologique, et « droite » au sens politique, ou politicien, le premier désignant une construction intellectuelle stable et cohérente, le second, un positionnement politique éminemment relatif et changeant ( ainsi par exemple, sous la Révolution, les républicains modérés siègent à l’extrême-gauche en 1789, puis à l’extrême droite en 1793, au centre en 1795 puis à nouveau à gauche en 1800). Deux sens qui, de nos jours, sont très loin de se confondre, ce qui conduit à constater qu’une large part de ce que l’on appelle aujourd’hui « la droite » ( a fortiori lorsque l’on y intègre l’actuel président la République) n’est pas vraiment, voire pas du tout, « de droite ».

Si la modernité coïncide avec les idéaux progressistes d’émancipation, de mobilité, d’égalisation, de rationalisation ou de dépassement des affiliations, bref, si elle n’est que le nom générique du « Nouveau Monde » rêvé par le macronisme, alors la droite au sens philosophique ne peut que constater qu’elle se situe sur l’autre rive : celle de l’avant, ou de l’après modernité. Et que tout rapprochement est impossible. 

En revanche, la droite au sens politicien, non seulement peut lui donner des gages - par exemple, voter avec elle les lois sur le mariage pour tous, la PMA ou l’allongement du délai d’avortement-, mais elle le doit. Et elle se le doit. Elle le doit, parce qu’ayant intégré les présupposés du progressisme, elle doute de sa propre légitimité ; au fond, elle a honte d’elle-même, ou du moins, de ce qu’on puisse l’assimiler à la « droite » au sens idéologique, au conservatisme, à la réaction, voire à la contre-révolution. D’où, sa volonté de se montrer aussi discrète que possible (elle a longtemps évité prudemment de se servir du mot droite), et de se faire pardonner aussi souvent que possible ces rapprochements fâcheux avec le Camp du Mal.

Gilles Richard : Il y a des droites, les néo-libéraux et les nationalistes. Du côté des néo-libéraux, il se pose un problème pratique. Emmanuel Macron a profité de la crise des partis. Nous avons un président néo-libéral, sans parti structuré à l’échelle national capable de relayer la politique présidentielle. Pourtant de l’autre côté, nous avons un grand parti néo-libéral, LR, sans leader.

C’est le problème des libéraux face aux nationalistes dont le RN est la grande structure politique. Les néo-libéraux ont donc un souci d’organisation partisane. Le président a reconstruit les néo-libéraux en fusionnant les juppéistes et strausskahniens mais il n’a pas su transformer cette alliance électorale en parti politique. Il reste donc toujours un PS et un LR. LREM étant un parti non fini. Il va falloir que tout cela se coordonne car la présidentielle pointe ces problèmes. 

Quand l’UMP est fondé par Juppé en 2002, il est sur une base néo-libérale et européeiste. Nicolas Sarkozy a choisi la carte de l’élargissement vers les nationalistes et a réussi à en intégrer une partie chez les militants. C’est une situation qui est apparue dans la primaire entre les juppéistes et les fillonistes avec en résultat : l’affaiblissement de LR. Le mouvement des juppéistes vers LREM n’a cependant pas été achevé complètement et LR a une base militante qui est moins néo-libérale que ses dirigeants. Elle est plus attirée par le RN et ce que cela représente. 

Le parti est en difficulté car il y a une dissension entre ses dirigeants et sa base. En ayant choisi Jacob, qui est d’accord avec tout le monde, cela ne règle pas le problème. Il est donc probable que Damien Abad ait envie de se placer contre une ligne Wauquiez et Retailleau. Bruno Retailleau ne sera jamais candidat car il n’aura jamais les signatures ou si il les a, il aura un score dérisoire…

Source : https://www.atlantico.fr/

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