LA SUITE ECONOMIQUE DE FRANCOIS RELOUJAC....

François Reloujac publie, chaque mois, dans Politique Magazine, une chronique économique, particulièrement pertinente et documentée.

Il émane de ses analyses une vraie réflexion d'ensemble, de laquelle, implicitement, car François Reloujac traite strictement de la situation économique, se dégage ce que pourrait être une politique française, non seulement à l’égard de l’Europe, notamment de l’Euro, mais aussi à l’égard des deux principaux acteurs actuels mondiaux que sont les États-Unis et la Chine.

Dans un domaine où nous n’excellons pas toujours, François Reloujac et Politique Magazine apportent, ainsi, une utile contribution à l’ensemble des royalistes français.

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ANNEE 2013

 

 1. La désindustrialisation, une fatalité ? (n° 114 de Politique magazine, janvier 2013) 

En un peu plus de trente ans, la France a perdu 40 % de ses emplois industriels, soit plus de 65 600 emplois par an pendant cette période. Ces « destructions » d’emplois n’ont pas donné lieu à autant de médiatisation que les affaires qui ont secoué PSA ou Arcelor-Mittal ces derniers temps, mais elles ont toutes donné lieu à des drames personnels que les médias se sont empressés d’oublier.  

Economiquement, la production industrielle française ne représente plus que 12% du PIB contre plus du double trente ans auparavant. L’essentiel du PIB est donc aujourd’hui dû à des emplois tertiaires, notamment dans l’administration, qu’elle soit nationale ou territoriale. Il ne s’agit là ni d’une fatalité, ni d’une nécessité, mais d’un choix politique assumé par des majorités différentes.  

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Certains journalistes constatent que, grâce à une telle politique et malgré un marché du travail particulièrement rigide, la France encaisse plutôt correctement la crise actuelle, l’emploi y ayant proportionnellement mieux résisté que dans d’autres pays européens. Mais ces mêmes journalistes oublient souvent d’ajouter que le niveau de chômage est, en France, en moyenne plus élevé que dans ces autres pays. Pierre-Antoine Delhommais constatait ainsi dans Le Point (3 décembre 2012) que « de tous les grands pays industrialisés, la France est le seul – avec l’Espagne – où, depuis trente ans, le taux de chômage ne soit jamais descendu au-dessous de 7,5% ». Ce ne sont pas les mesures de l’actuel plan gouvernemental qui inverseront sérieusement la tendance ; ce n’était pas non plus la hausse de la « TVA sociale » décidée sous le précédent gouvernement qui aurait pu véritablement changer la donne. La France a perdu une grande partie de son industrie malgré des hommes politiques qui, tous, ont promis pour se faire élire de défendre l’emploi ! 

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La théorie des avantages comparatifs

C’est pour « défendre » la compétitivité de la sidérurgie française qu’avait été créée Arcelor, que la société avait été « européanisée » et que son siège social avait été déplacé au Luxembourg. De la même façon, c’est pour « défendre » la sidérurgie européenne qu’Arcelor a été vendue à Mittal ! On connaît la suite. Car si la France est plutôt « en pointe » dans cette politique, elle n’est pas la seule à la pratiquer. Tous les pays développés connaissent une même évolution. Tous suivent un modèle économique postulant « la recherche de la maximalisation du profit et de la consommation, dans une optique individualiste et égoïste » (Benoît XVI).

Les hommes politiques d’aujourd’hui ont oublié les valeurs qui font l’unité d’un pays et la solidité d’une société, au profit de l’affichage de performances financières chiffrées, toujours en progression. Le PIB doit augmenter et peu importe qu’il ne soit plus exclusivement calculé à partir du prix de vente des produits fabriqués mais surtout à partir du prix de revient des administrations. L’important est que l’on puisse communiquer sur « la croissance ». Dès les années 1970, on avait commencé à expliquer que les coûts de fabrication étant plus élevés dans les pays développés que dans les pays en développement ; il fallait délocaliser la production technique et ne conserver que les actions de conception. Les pays développés étaient alors censés disposer d’un avantage comparatif – au sens que les économistes libéraux, à la suite de Ricardo, donnent à cette expression – en ce qui concerne la « matière grise ». Idéologie de la toute puissance de la concurrence oblige, si chaque pays se spécialisait exclusivement dans la production pour laquelle il disposait d’un avantage comparatif, le monde entier devait obligatoirement en bénéficier. Mais une société qui se spécialise risque de laisser de côté une partie de sa population. De plus, pour que cette théorie des avantages comparatifs puisse connaître un semblant de réussite, il faut que toute la production soit uniformisée et que tout le monde produise la même chose sous toutes les latitudes. Ainsi, les chaussures de sport d’une grande marque, autrefois fabriquées en France, peuvent désormais venir du Vietnam ; des avions qui ont fait la réputation de Toulouse peuvent aujourd’hui être en provenance du Mexique ; une grande marque de voitures, nationalisée à une certaine époque, peut assembler ses modèles en Roumanie ou au Maroc… et cette liste est loin d’être exhaustive. De nombreuses sociétés ayant encore un nom français sont devenues apatrides ; toutes celles qui ont assez grossi pour pouvoir délocaliser une partie de leur production s’arrangent désormais pour payer le moins possible d’impôts en France. Elles pratiquent, non pas l’évasion fiscale – ce terme étant essentiellement réservé aux particuliers – mais l’optimisation. Comme le remarque Géraldine Meignan, dans L’Expansion (décembre 2012-janvier 2013) : « Dans la formidable partie de Monopoly industriel qui se joue, les multinationales excellent dans l’art de jongler avec les écarts de salaires pour s’approvisionner au meilleur prix » ; elles excellent aussi dans l’art de jongler avec les motifs des subventions pour obtenir les plus intéressantes, et dans l’art de jongler avec les taux d’imposition pour ne payer que les moins élevés. En ce début du xxie siècle, les entreprises ne sont plus dirigées ni par le propriétaire du capital comme au xixe, ni par un ingénieur comme au xxe, mais par une administration qui est passée maître dans le maniement des réglementations et dont les principaux fournisseurs sont désormais les « conseils » et les « communicants ». 

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Vers la réindustrialisation ?

Sur le plan social, outre le problème du chômage déjà évoqué et celui du déficit croissant des états (sous l’effet combiné de la multiplication des « subventions d’appel » et de la diminution de la matière imposable), il faut encore noter l’impossibilité pour une classe moyenne d’émerger : dès qu’une population commence à sortir de la pauvreté et réclame sa part du gâteau, l’entreprise qui l’emploie délocalise. Une usine qui s’installe un jour à un endroit n’y reste que tant qu’elle y perçoit des subventions, qu’elle y est exonérée d’impôts ou qu’elle n’y paye que des salaires plus faibles qu’ailleurs. Dès qu’elle ne dispose plus de ces avantages comparatifs, elle ferme et s’implante autre part laissant sur le site précédent non seulement des chômeurs, mais encore des infrastructures devenues inutiles.

Il reste cependant un espoir, c’est que l’augmentation des coûts du transport, la complexification des chaînes d’approvisionnement, la fragilisation des processus de fabrication soient considérées bientôt comme autant de facteurs polluants. Alors, demain la réindustrialisation ? Peut-être, mais celle-ci ne pourra être réellement effective que lorsque l’on aura remis l’homme au centre de la vie économique et politique du pays, de chaque pays. « La compétitivité nationale n’est pas qu’une question de prix et de coût », comme l’a écrit très justement Frédéric Sanchez dans Les échos du 14 décembre 2012.

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2. Un accord historique, vraiment ? (n° 115 de Politique magazine, février 2013)

 

Le 11 janvier dernier, le Medef et trois syndicats représentatifs du personnel (CFDT, CFTC et CFE-CGC) ont signé un accord qualifié d’ « historique ». En introduisant une certaine flexibilité sur le marché du travail, cet accord devrait permettre de faire baisser le taux de chômage grâce à une relance de la croissance. Mais ce texte long et complexe portera-t-il les fruits que l’on attend de lui ? 

 

Enfin « un dialogue social apaisé », pouvait se féliciter le chef de l’état, qui a fait de « l’inversion de la courbe du chômage » sa priorité absolue. Certes, le Medef a cédé sur des points qui paraissaient jusqu’à présent non négociables. Mais il a obtenu en échange davantage de « flexibilité » pour adapter les effectifs et la durée du travail aux conditions de la conjoncture. De ce point de vue, les syndicats représentatifs du personnel ont beaucoup lâché. C’est d’ailleurs ce qui explique que ni la CGT ni FO n’ont accepté de signer l’accord. Et, si le monde politico-économique en a immédiatement salué l’aspect « audacieux », l’ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy, Raymond Soubie, a toutefois émis une réserve dans ce concert de louanges. Cet accord débouchera-t-il sur la création d’emplois nouveaux ? « La flexibilité pour les entreprises n’est pas la seule donnée du problème », a-t-il expliqué dans Le Figaro du 14 janvier. Il a parfaitement raison !  

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Les négociateurs du Medef... 

 

Car l’une des causes fondamentales – même si elles sont nombreuses – du sous-emploi chronique dont souffrent les pays occidentaux, est rarement analysée. Si l’histoire nous apprend en effet que, jusqu’au xxe siècle, les hommes travaillaient pour gagner leur vie et celle de leur famille, ceux d’aujourd’hui ne font que « chercher du travail » ! Différence de taille : les lois sociales sont ainsi faites qu’il est particulièrement difficile de commencer à travailler en développant simplement ses propres aptitudes et d’être payé en vendant le fruit de son travail. Quiconque veut se mettre à son compte doit ainsi commencer par payer des charges sociales et des impôts et taxes de toute nature qui lui interdisent toute progressive montée en puissance. Pour travailler et vivre de son travail, il est donc presque indispensable d’entrer dans une structure préexistante. Sous le gouvernement précédent, une mesure, à proprement parler révolutionnaire, avait été mise en place : le statut d’auto-entrepreneur qui remettait à l’endroit la relation entre la rémunération du travail et les charges sociales. L’auto-entrepreneur commençait par être payé avant de supporter des charges. Le seul reproche que l’on pouvait faire à cette réforme était de n’avoir pas généralisé ce statut et d’avoir laissé subsister comme régime de droit commun le système fiscal et social frappant les entrepreneurs individuels qui se trouvent dès lors soumis à la concurrence « déloyale » des auto-entrepreneurs !  

 

L’inversion de la relation entre croissance et chômage

 

De fait, le travail n’est plus aujourd’hui l’aboutissement d’une volonté individuelle de mettre ses talents au service de la société, mais résulte de la rencontre d’un demandeur d’emploi avec une proposition émanant d’une entreprise déjà installée. On a ainsi inversé la relation entre la croissance et l’emploi. Ce n’est plus le travail accompli qui permet la croissance de la production, c’est l’augmentation des indices de production qui pousse les entreprises à embaucher de nouveaux salariés. L’imagination créatrice et la confiance dans l’avenir ont cédé la place aux statistiques ! De plus, la relation ainsi inversée introduit une inertie considérable dans le système puisque la création d’un emploi ne résulte plus d’une simple volonté individuelle d’une personne physique mais de la « pente des courbes » qui, elle, résulte de la somme de toutes les volontés des personnes morales et des administrations.  

Or, pour que ces volontés convergent vers la création d’emplois nouveaux, il faut que ces personnes morales puissent espérer une amélioration de leurs résultats qui ne découle pas seulement et immédiatement de ces emplois nouveaux. Il faut que la production nouvelle soit vendable – alors qu’auparavant elle ne l’était pas –, c’est-à-dire qu’il faut modifier les conditions de cette production. Et comme le marché du travail est terriblement réglementé, cette modification ne peut résulter que de la loi.   

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...et la réaction de la CGT ! 

 

 

Un accord qui est inapplicable sans une loi nouvelle 

C’est bien pourquoi personne ne peut se risquer à dire quel sera le résultat réel de l’accord signé. Pour être applicable, il doit d’abord être transposé dans la loi. Or les vingt-huit mesures contenues dans l’accord, bien que se voulant équilibrées, sont très complexes et difficilement transposables en termes juridiques. De plus, des syndicats comme la CGT et FO, qui peuvent compter sur de nombreux appuis parmi les parlementaires qui soutiennent l’action du gouvernement, ont refusé d’approuver certaines d’entre elles. Le secrétaire général de la CGT a d’ores et déjà « exigé » du Premier ministre que l’accord signé le 11 janvier ne soit pas intégralement retranscrit dans le futur projet de loi qui sera examiné au printemps. Bernard Thibault a mis en garde : « Nous allons avoir des séances de travail très concrètes avec le ministère du Travail pour regarder le texte dans le détail », ajoutant que « le Premier ministre ne peut pas ignorer l’opinion de la première organisation de salariés. »  

Dans un contexte économique difficile, où, après le groupe PSA, c’est Renault qui annonce de nombreuses suppressions d’emploi, où, après avoir été mis en redressement judiciaire, le groupe volailler Doux se heurte à la décision unilatérale de la Commission européenne de diviser par deux les subventions octroyées pour l’exportation, le gouvernement peut-il se fâcher avec une partie de son électorat ? Faut-il dès lors considérer que le Président a déjà perdu son pari sur l’emploi ? Non, car il n’a pas dit qu’il ferait baisser le nombre des chômeurs ; il a simplement promis qu’il inverserait la « courbe du chômage ». Mais de quelle courbe s’agit-il ? Celle du nombre des demandeurs d’emploi ou celle de l’accélération permanente de la croissance du nombre des chômeurs ? En fait, la question que l’on devrait se poser n’est pas celle de savoir comment permettre aux entreprises – et aux administrations – de créer plus d’emplois mais celle de savoir comment permettre à un plus grand nombre de Français de travailler et de vivre de la vente des fruits de leur travail. Le combat pour l’emploi ne saurait se limiter à la bataille du salariat !  

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L’anti-discours de la méthode (n° 116 de Politique magazine, Mars 2013).

Le 5 février dernier, François Hollande s’est présenté au Parlement européen pour y prononcer un discours sur la politique économique de l’Europe et la façon de sortir de la crise. Pensait-il vraiment qu’il allait ainsi forcer la main à Angela Merkel et David Cameron, juste avant le sommet budgétaire européen ? Voulait-il simplement grappiller quelques points de popularité en France ? Dans les deux cas, c’est raté ! Il suffit d’examiner avec un peu d’attention certaines phrases « choc » pour constater qu’il ne pouvait pas en être autrement.  

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C’est peut-être le message qui se voulait le plus percutant du discours mais il n’avait aucune chance d’être entendu. Certes, l’euro est « vulnérable » et « le chômage de masse révèle la profondeur de la crise ». Mais ce n’est pas simplement en « défendant le marché » que l’on résout ces questions difficiles. Elles sont, en effet, de nature différente : la vulnérabilité de l’euro résulte de l’absence d’un véritable système monétaire international - ce qui permet au dollar d’imposer sa domination sur le commerce mondial - tandis que le chômage de masse résulte de la volonté continue des gouvernants européens d’ouvrir toutes les frontières, y compris au-delà de l’Europe, sans remettre en cause les « acquis sociaux » ni la priorité donnée à la lutte contre l’inflation sur tout autre objectif. Faute de s’attaquer véritablement aux causes – personne n’étant prêt à en accepter les conséquences immédiates –, il est vain de penser que le discours va à lui seul redresser la situation. A l’inverse, même, cela risque simplement de faire prendre conscience de l’impasse actuelle. C’est pourquoi on peut considérer que « ce qui nous menace aujourd’hui n’est plus la défiance des marchés, c’est celle des peuples ».

 

« Les pays qui ont des excédents doivent relancer leur demande intérieure »

Le but de cette attaque directement dirigée contre l’Allemagne est de permettre aux autres pays de la zone euro de relancer leur activité. Il s’agit là d’un raccourci un peu hâtif. Le fait, pour un pays, de pousser ses citoyens à dépenser leur argent pour consommer ne signifie pas obligatoirement que ceux-ci achèteront les produits qu’ils fabriquent et exportent ni qu’ils acquerront automatiquement des produits fabriqués par leurs partenaires. Pour le dire plus crûment, pousser les Allemands à consommer ne signifie pas qu’ils vont se précipiter pour acheter des machines-outils allemandes ou des services administratifs français. Ils risquent plutôt d’acheter des appareils électroniques fabriqués en Asie du Sud-Est ou des tissus et vêtements provenant d’Afrique du Nord, ou encore des bananes provenant d’Amérique centrale... Si l’Allemagne relance ainsi sa consommation, elle aura peut-être moins d’excédents mais elle aura aussi moins de moyens pour venir aider ceux de ses partenaires qui en ont le plus besoin. L’excédent d’un pays européen, quel qu’il soit, n’est pas la seule cause de l’atonie de la production économique de ses partenaires. Au lieu de donner des conseils à tel ou tel voisin, tout gouvernant a comme devoir premier de s’occuper de ses propres citoyens en prenant le contexte extérieur comme une donnée sur laquelle il n’a pas directement de prise.

 

l’euro, symbole du triomphe de l’idéologie politique

« Une zone monétaire doit avoir une politique de change », a également expliqué François Hollande. Elle « doit avoir une politique de change », certes. Mais cette politique doit correspondre à ses moyens et tenir compte du contexte dans lequel elle se développe. Or, aujourd’hui, le système monétaire international ne connaît qu’une seule loi : la loi du plus fort. Le G20 s’est d’ailleurs réuni à la mi-février pour essayer non pas d’enrayer la guerre mondiale des monnaies mais pour faire en sorte que les conséquences n’en soient pas trop graves à court terme. Quant à la « zone monétaire » dont parle François Hollande, force est de constater qu’elle est bancale. On a uni les monnaies de pays qui n’ont pas les mêmes politiques sociales, n’ont pas les mêmes impératifs budgétaires ni les mêmes idéologies fiscales ; bref, des pays qui n’ont pas intérêt à avoir le même taux de change vis-à-vis du monde extérieur. L’euro a été le triomphe de l’idéologie politique sur le réalisme économique. Il ne faut donc pas s’étonner que les conséquences de son adoption conduisent à des tensions internes. Et ce n’est pas l’indépendance de la banque centrale qui améliorera la situation : elle n’est en fait que la conséquence de la dégénérescence du rôle  des politiques. Au lieu d’utiliser la monnaie au service du bien commun des populations dont ils ont la charge, ils ont de plus en plus tendance à l’utiliser pour favoriser les intérêts du parti auquel ils appartiennent en privilégiant quelques minorités visibles qui feront bruyamment campagne pour leur réélection.

« Le budget [européen] doit prolonger le pacte de croissance, ce qui suppose d’augmenter les moyens prévus pour l’innovation, les infrastructures, les nouvelles énergies » et de « soutenir les Européens les plus fragiles et les plus exposés à la crise »... On ne peut pas être plus à contre-courant des réalités. Le démenti infligé par ce que M. Cazeneuve a qualifié de « moins mauvais compromis possible », auquel on est arrivé quelques jours plus tard, ne pouvait pas être plus cinglant. Ce qui a été sacrifié à la demande des Britanniques et des Allemands, ce sont les dépenses d’infrastructures, celles censées soutenir les innovations – notamment dans le domaine de l’énergie et celui du haut-débit – et les aides aux populations les plus démunies. Quant à la promesse de défendre « dans la négociation qui s’ouvre (…) un système de ressources qui soit plus juste et plus lisible », on sait ce qu’il faut en penser. Mais il est vrai que personne n’y avait cru et donc que cet engagement était passé inaperçu auprès du grand public.

Quelle idée guide François Hollande ? « Une République dont la promesse depuis 200 ans est de faire que la génération suivante vive mieux que la précédente. » Cette affirmation péremptoire a été le point de départ du discours de François Hollande à Strasbourg, le principe sur lequel il entend asseoir son action. Elle traduit la conception qu’il se fait de tout régime politique : « Une fin en soi, l’incarnation du processus de création de l’ordre social » (G. Bernard, Valeurs Actuelles du 7 février 2013), un concept destiné à promouvoir un progrès sans fin. Ce faisant, il tourne le dos à la conception de la politique selon laquelle sa finalité a pour but de rechercher le « bien commun » dans le respect de la loi naturelle. Faut-il avoir la cruauté de rappeler à François Hollande que les Français nés dans les années 1850, 1890 ou 1920 n’ont probablement pas constaté, arrivés vers l’âge de vingt ans, qu’ils vivaient mieux que leurs parents ? Qu’en sera-t-il de la génération qui naît aujourd’hui, à qui le président de la République propose comme progrès le « mariage pour tous », la recherche sans limite sur les embryons humains, la « location des ventres » et le droit de choisir sa mort ?

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Chypre, le coupable idéal (n° 117 de Politique magazine, Avril 2013). 

Alors même que la crise chypriote n’a pas fini de dérouler ses conséquences, il est déjà possible d’en tirer quelques enseignements partiels. Le premier de tous, c’est de constater que la solidarité européenne est un leurre et l’euro un piège. 

Lorsque, en 2004, sous la pression de la Grèce, Chypre est entrée dans l’Union européenne, celle-ci avait préféré ignorer que le nord de l’île était occupé par la Turquie. L’UE avait même commencé par verser des subventions à ce nord occupé ! Mais, à l’époque, personne ne voyait d’obstacle sérieux à cette adhésion : Chypre était le plus riche de tous les états qui demandaient leur adhésion. 

De fait, le secteur financier de l’île – dont on parle beaucoup aujourd’hui – était déjà développé et représentait environ 20 % de son PIB. Héritage de l’occupation britannique, les banquiers chypriotes avaient été formés à bonne école par les financiers de la City. La république de Chypre, trait d’union entre l’Europe et le Moyen-Orient, possédait un système financier essentiellement axé sur les flux de capitaux, plus que sur les placements.  

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Une faible pression fiscale

 

Convenablement gérée, elle n’avait pas éprouvé le besoin de faire croître la pression fiscale au-delà du raisonnable : ses taux d’imposition étaient largement plus faibles qu’ailleurs en Europe. Lorsque l’URSS s’est effondrée, les Russes en ont profité, les oligarques comme les administrations trouvant à Chypre un système financier performant et sûr. Mais, si les Russes y placent leur argent, c’est aussi à partir de Chypre qu’ils investissent en Russie. La réglementation inquisitoriale européenne qui impose aux banques de se substituer à l’état dans la lutte contre les trafics en tout genre n’y était pas appliquée, ce qui faisait déjà dire que Chypre était un « paradis fiscal ». 

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 En 2007, Chypre est entrée dans la zone euro. Aux atouts propres de l’île, s’ajoutaient désormais la solidité irréversible de l’euro et la solidarité éternelle des autres états européens. Le secteur financier en a aussitôt reçu un nouveau coup de fouet. De nouveaux capitaux sont arrivés… que Chypre a essentiellement placés en Grèce. L’île a donc tiré de nouvelles richesses de son secteur financier, mais proportionnellement moins que ne le font le Luxembourg ou la Suisse, Gibraltar ou les Îles Vierges britanniques par exemple. En 2011, on a découvert que, dans la zone des eaux territoriales chypriotes, un important gisement de gaz attendait qu’on vienne l’exploiter. Seule véritable ombre au tableau : le déficit de la balance commerciale de Chypre. Mais, compte tenu des réserves de gaz et de l’intense activité financière de l’île, cela ne semblait pas un véritable danger.  

 

Des relations étroites avec la Grèce

 

En fait, le danger résidait dans les très étroites relations que Chypre entretenait avec la Grèce. Un tiers des crédits accordés par les banques chypriotes l’étaient à la Grèce. Aussi, lorsque l’Europe décida le « sauvetage » de la Grèce, elle porta un coup fatal à Chypre. En effet, pour sauver le secteur bancaire grec, les créanciers privés ont été contraints d’abandonner une partie importante de leurs créances. Les banques chypriotes ont perdu plusieurs milliards d’euros… et se sont donc retournées vers l’Union européenne pour demander de l’aide.  

chypre paradis fiscal.jpgLaisser ses banques faire faillite ou les nationaliser : tel était le choix qui s’offrait alors logiquement à Chypre. Problème : dans les deux cas, de telles décisions risquaient d’entraîner une sortie de l’euro et une perte de la valeur des investissements des actionnaires des banques. Or, dans le système européen, laisser une banque faire faillite est devenu impensable puisque leur capital est essentiellement détenu par des compagnies d’assurance, fonds de pension ou autres organismes financiers. Le risque de contagion serait trop grand, les conséquences incalculables.  

L’Europe ayant annoncé, en mettant en place le plan de « sauvetage » de la Grèce, qu’il s’agissait d’une opération exceptionnelle qui ne constituait en rien un précédent, les « experts » européens ont donc imaginé un autre traitement exceptionnel : prendre aux déposants. Après tout, ceux-ci n’étaient-ils pas essentiellement Russes dont la fortune d’origine est suspecte ? En tapant ainsi sur les déposants, la « morale » était sauve. Et même si on prétend épargner les petits ! Madame Merkel pouvait se préparer à affronter les prochaines élections allemandes auréolée d’une double victoire : avoir préservé les contribuables allemands de toute mise en jeu effective de leur solidarité vis-à-vis d’un de ces pays du sud ; avoir fait rendre gorge aux « blanchisseurs » russes ! 

 

Une véritable spoliation

 

à court terme, l’accord entre l’Union européenne et Chypre a provoqué un certain soulagement. Mais, une fois encore, on a simplement mis du baume sur la blessure sans soigner le mal. Pire, le remède utilisé aura des conséquences puisqu’il constitue une véritable spoliation. Que l’on désigne ceux que l’on spolie comme étant eux-mêmes des voleurs ne change rien au fond de l’affaire. Et, pour les spolier, on viole toutes les lois les plus fondamentales sur lesquelles reposent le commerce, l’entreprise et la fiscalité d’une société libérale.    

chypre russie.jpgEn effet, plutôt que de faire supporter les pertes subies par les entreprises à leurs actionnaires, puis à leurs créanciers de premier rang ne bénéficiant d’aucune garantie, on préfère prendre directement des sommes sur les comptes de dépôt, c’est-à-dire des sommes qui n’appartiennent pas à ces entreprises qui n’en ont que la garde et qui doivent normalement les rendre à la première demande de leurs propriétaires, les déposants. Quelle confiance pourront désormais avoir les déposants dans les établissements bancaires si, en cas de difficulté, les pouvoirs publics décident de les saisir arbitrairement ? Pour limiter la casse de l’économie chypriote, on sacrifie une des banques, transformée en « badbank », dans laquelle on transfère les mauvaises créances et les gros dépôts, et on en sauve une autre, transformée en « good bank », dans laquelle on regroupe les bonnes créances et les petits dépôts. Ainsi, une personne qui croyait avoir passé un contrat avec une entreprise particulière se trouve en fait engagée avec une autre sans l’avoir voulu. On dit que ce « prélèvement » est l’équivalent d’une taxe, mais alors il s’agit d’une loi fiscale avec effet rétroactif. Et personne ne peut plus être sûr en Europe que, demain, un nouveau texte spoliateur avec effet rétroactif ne sera pas imaginé.   

Ainsi, dans cette affaire, l’Union européenne a délibérément poussé Chypre à la faute, au risque de se brouiller avec la Russie, de déstabiliser la paix sociale de l’île, de menacer ses droits sur le nouveau gisement de gaz, de décourager les déposants européens, de mettre à mal tout le système bancaire… Mais n’est-ce pas le prix à payer pour permettre à Madame Merkel de gagner les prochaines élections ? Et surtout, n’a-t-on pas enfin trouvé le bouc émissaire qui permettrait de s’exonérer de toute responsabilité au cas où l’on n’arriverait plus à maîtriser la crise ?

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