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Un républicain marocain

Aboubaker Jamaï 

 

Par Péroncel-Hugoz 

TRAVAUX DIVERS - Largeur + 2.jpgNotre confrère Péroncel-Hugoz, longtemps correspondant du Monde dans l'aire arabe, a publié plusieurs essais sur l'Islam, et il travaille maintenant à Casablanca pour le 360,  l'un des principaux titres de la presse francophone en ligne au Royaume chérifien. Il tient aussi son Journal d'un royaliste français au Maroc, dont la Nouvelle Revue Universelle a déjà donné des extraits. Nous en faisons autant, depuis janvier 2016, en publiant chaque semaine, généralement le jeudi, des passages inédits de ce Journal.  LFAR    

 

ph - Copie (2).jpgVendredi 21 janvier 2011

L'hebdomadaire parisien ultra-politiquement correct le Nouvel Observateur dans sa livraison datée d'hier, qu'apparemment les autorités marocaines ont eu la finesse de ne pas saisir, publie une déclaration-bombe du journaliste marocain crypto-républicain, Aboubaker Jamaï, issu de la riche et vieille famille de ce nom, et maintenant en exil volontaire à l'étranger : « Au Maroc, la révolution serait beaucoup plus sanglante qu'en Tunisie. Les câbles de Wikileaks ont révélé que la corruption était plus importante aujourd'hui que du temps d'Hassan II. Si vous voulez faire des affaires au Maroc, il vous faudra obligatoirement passer par une de ces trois personnes : le roi, Fouad-Ali El Himma ou Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi, expliquait un homme d'affaires proche du Palais. Aujourd'hui le roi est le premier banquier, le premier assureur du pays. Il est dans les télécoms. Mohamed VI a commis une série de fautes politiques : il a été actionnaire des Brasseries du Maroc et de casinos à Macao, lui le commandeur des croyants ! C'est un miracle [qu'il n'y ait pas encore eu de soulèvement] dans un pays où la richesse est aussi obscène que la misère. »

Je reçois des courriels me demandant ce que je pense des affirmations de mon confrère. Voici ce que je réponds : « je ne suis pas dans le secret des dieux ou des palais et à priori je me méfie toujours des sources anglo-saxonnes, auxquelles Jamaï s'abreuve au moins en partie, et'surtout des sources venant des Etats-Unis, pays de tout temps cherchant à saper les royautés et aussi les gouvernements francophiles, les pays francophones. On l'a vu au Cambodge, en Iran, Afghanistan, Bulgarie, Roumanie, ces derniers Etats ne restaurant pas leur roi à cause du véto américain, et ainsi de suite, donc, malgré les apparences, la monarchie chérifienne est dans le viseur de Washington. Ce n'est un secret pour personne que les Yanquis couvent aux Etats-Unis où il s'est installé, l'émir Hicham, cousin germain de Mohamed VI, bêtement surnommé « le prince rouge » par les médias occidentaux alors qu'il mériterait plutôt d'être dit « le prince gauche-américaine ».

Les salons républicains de Casa ou Rabat envisagent depuis longtemps, un scénario un peu à l'image de ce que fit jadis à Kaboul le prince Daoud (encore « un émir rouge » !) qui renversa son parent le chah Zaher, instaura la république, etc. Les salons d'ici n'ont pas l'air de se souvenir que ledit Daoud fut assassiné, remplacé par des Rouges purs et durs ; que le Royaume des Mohamadzaïs fut envahi par les Soviétiques (au Maroc, ça pourrait être l'Algérie pour installer un Etat-croupion à ses ordres dans l'ancien Sahara espagnol, récupéré par Rabat en 1975) et est, depuis lors en guerre étrangère ou (et) civile permanente...

Tout cela posé, ajoutons à cette évidence que le vieil Etat-nation chérifien, instauré pour la première fois avant Charlemagne, avant même les Capétiens, n'est en rien comparable par sa cohésion nationale, ses racines monarchiques et son économie jamais ravagée par le socialisme, aux vulgaires dictatures militaroïdes d'Alger,Tunis,Tripoli ou Le Caire - mais... mais les problèmes y sont les mêmes : pas assez de travail et toujours mal payé, scandaleusement mal payé ; pléthore de diplômés sans emploi, psychose de la fuite vers feu l'eldorado européen avec l'inévitable déception, etc.

« Alors quoi ? », me lance, provocant, l'un de mes interlocuteurs français, « faudrait-il renoncer à alphabétiser les enfants du peuple parce que ceux-ci, actuellement, ne trouvent pas tous d'emplois en Algérie, Egypte, Maroc, etc. ? - Oui, le dogme de la diplomation à tout prix, et d'ailleurs généralement au rabais, doit être revu malgré l'intense pression des Nations-Unies, de l'Unesco, de l'Union européenne et tout le bataclan ».

Et cette révision doit être précédée par un long travail de réhabilitation sociale et salariale des emplois manuels et agricoles. Je sais, il n'est pas facile d'aller à l'encontre des idées reçues, des habitudes, des conformismes, de tout ce qui pousse à vouloir les bureaux, l'asphalte, la ville et non plus le troupeau, le tracteur, la campagne. Un seul régime a osé aller à contre-courant, à ma connaissance, un régime disparu hélas ! ; celui d'Houphouët-Boigny, en Côte-d'Ivoire où, chaque jour la radiotélévision, l'école, la presse, le gouvernement célébraient les valeurs, la noblesse, l'utilité du labeur agricole, lequel, bien sûr était payé en conséquence.

Quand il ne sera plus honteux, en Afrique du Nord, en Islam, d'être paysan, « beau métier, utile et digne, et bien rémunéré » quand âroubi (campagnard) ne sera plus un terme dépréciatif, les peuples de cette région seront sauvés. Il est vrai que les éventuels réformateurs de la mentalité islamique ne sont pas aidés par les préjugés arabes favorables au citadin et au négociant - ce qu'était Mahomet, celui-ci, selon la Sunna étant allé un jour jusqu'à maudire une charrue... Néanmoins, je ne vois pas d'autre solution que la revalorisation sociale et salariale des métiers manuels en particulier agricoles, pour faire en sorte que le moindre titulaire maghrébin d'un petit diplôme ne vienne pas réclamer un « emploi assis » et accepte au contraire un poste rural. Sinon, il faudra bientôt appeler des Sénégalais ou des Congolais pour cultiver les immenses plaines atlantiques du Maroc...

Les déclarations du journaliste Jamaï au Nouvel Observateur du 20 janvier sont assorties d'un articulet du prince Hicham qui se répand aussi sur le même sujet dans la presse espagnole, avide de tout ce qui peut embarrasser Mohamed VI : « Si le schéma tunisien se reproduit [au Maroc], il risque d'aboutir à des violences beaucoup plus graves, avec l'émergence probable du populisme », affirme le cousin de Sa Majesté chérifienne. Ce qui est sûr, c'est que si les Tunisiens, selon la sagesse populaire nord-africaine, ne passent pas pour des foudres de guerre ; que si les Algériens sont réputés agressifs, belliqueux et brutaux mais peu combatifs ; les Marocains, en revanche, sont partout donnés, entre autres par les généraux français du Protectorat (Lyautey, Noguès, Guillaume etc.) ou par les militaires israéliens qui eurent affaire à eux en Syrie en 1973, lors de la guerre de Six-Jours, pour des « guerriers-nés », braves, fonceurs, efficaces, redoutables. Ces soldats-rois sont bien évidemment le reflet du peuple marocain, de la paysannerie marocaine.

Les émeutes urbaines sous Hassan II furent brutales et tout aussi brutalement réprimées. La différence avec aujourd'hui c'est que, si Hassan II était craint, Mohamed VI est aimé. Au-delà même du raisonnable, à telle enseigne que les grévistes, quand il y en a, je l'ai constaté 10 fois, dans la zone industrielle casablancaise, ou à Rabat, les grévistes, donc, présentent leurs revendications, généralement salariales, sous un portrait de Mohamed VI...

Et comment n'y aurait il pas de réclamation salariale quand on sait qu'au Maroc, depuis des années, le smig réel est l'équivalent de 1500 dirhams (environ 135 euros) alors que le loyer d'une simple pièce minuscule dans un bidonville des faubourgs casaouis est de 500 dirhams, que le kilo de tomates, l'une des bases de la cuisine populaire marocaine, est passé en quelques mois de 5 à 10 dirhams, etc.

Le patronat marocain est l'un des plus aveugles, des plus avaricieux, des plus inhumains que j'ai jamais connus, depuis 40 ans que je sillonne la planète. Cela m'a surpris depuis que je vis au Maroc une partie de l'année car jusque-là mes séjours, généralement pour des reportages plutôt rapides, ne m'avaient pas permis d'avoir une idée réelle du comportement de la bourgeoisie négociante ou industrielle du Royaume alaouite, envers ses domestiques, ses ouvriers, ses paysans.

Je ne m'attendais pas à ça de la part de cette classe, le plus souvent ancienne, et donc pas susceptible d'être touchée par l'esprit « nouveau-riche » ; eh ! bien les vieilles familles fortunées, de Fez par exemple, n'ont rien du bon vieux paternalisme qui donne des primes, consent des crédits, crée des colonies de vacances et au contraire elles ont tout du parvenu, de I' « ancien pauvre » enrichi et qui mène la vie dure à ses pareils d'hier...

En revanche, la bienfaisance sociale est devenue depuis une dizaine d'années, au Maroc, le quasi-apanage des islamistes. On ne peut donc contester ce que Jamaï déclare au Nouvel Observateur : « Les islamistes, en soulageant localement les pauvres, agissent comme la soupape d'une cocotte-minute ».

Pour conclure cette journée , mon ex-consoeur tunisienne, Soheir Belhassen, passée au droit delhommisme haut de gamme, n'ayant pas pour autant perdu toute lucidité, déclare à Maroc-Hebdo du 21 janvier 2011 : « Les Marocains sont foncièrement monarchistes et le roi y est perçu comme un recours. Au cas où des troubles sociaux se produiraient au Maroc, c'est le peuple lui-même qui réclamerait la médiation de Mohamed VI, lequel est par ailleurs un gage de stabilité ».  

Retrouvez l'ensemble des textes parus depuis le 14 janvier 2016 en cliquant sur le lien suivant : Journal d'un royaliste français au Maroc.

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