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Grands textes [XLI] • PIERRE DEBRAY : La cathédrale effondrée

Pierre DEBRAY aux Baux de Provence [Rassemblement royaliste - 1973-2005 ] 

 

823330531.jpgLa métaphore de la cathédrale effondrée descriptive de la France de 1962 - date de parution de l'ouvrage dont cet avant-propos est extrait - s'impose à notre réflexion bien plus encore aujourd'hui. Elle ne contredit pas les doctrines initiales de l'Action française - Pierre Debray le montre : elle les actualise, conformément à la méthode maurrassienne. La déchéance du Pays réel réclame désormais qu'il soit presque intégralement reconstruit et impose au Politique d'abord !  des conditions, une temporalité différentes de ce qu'elles furent vers l'année 1900. Les nouvelles générations en charge, dorénavant, de l'avenir de l'Action française et du royalisme français, sont aujourd'hui familières de ces problématiques. Ce 41ème grand texte - choisi pour son actualité - montre aussi que leurs aînés avaient très tôt ouvert la voie, avec une extrême lucidité.  Lafautearousseau       

 

1695207205.jpgLa cathédrale effondrée - Avant-propos

Depuis un siècle et demi, la France était semblable à une cathédrale, dont la Révolution, comme une foudre, aurait détruit le faite. Le noble édifice, désormais découronné, s’ouvrait, par ce grand vide, à toutes les bourrasques de l’histoire. La France était devenue un corps privé de tête, le roi ; dépouillé de son âme, Dieu.

Les murs cependant demeuraient intacts, d’apparence, soutenus par ces arcs boutants qu’étaient l’Église, l’Armée, la Justice, l’Administration. Les Français devenaient sans doute stupides, lorsqu’ils se rendaient aux urnes, mais le reste du temps, ils continuaient de pratiquer les antiques vertus. L’existence qu’ils menaient dans leur métier, dans leur commune, dans leur famille, était réglée, comme avant 1789, par les traditions domestiques. L’artisan, le commerçant, le paysan, l’ouvrier conservaient le trésor de leur honneur, le patrimoine de leurs fidélités. Ceux-là mêmes qui se déclaraient pacifistes les jours d’élection se précipitaient aux frontières dès que le tocsin sonnait, pour annoncer que la patrie était en danger.

Pourtant, le libéralisme privait de leurs protections corporatives les travailleurs des fabriques, des mines, et la première révolution industrielle se développait dans l’anarchie. Par centaines de milliers, les hommes, les femmes, les enfants étaient arrachés à la terre, et parqués dans les faubourgs sur-urbains. Ainsi se constituait une gigantesque armée de déracinés, qui campaient aux abords de la cité, soumis à l’obsession du chômage, ne possédant rien que leurs bras nus, menant l’existence la plus incertaine et la plus précaire. Le sort des serfs était certes plus enviable que le leur, que le seigneur, du moins, ne pouvait pas priver de la glèbe. Et, même celui des esclaves, que son intérêt bien compris interdisait au maître de priver de nourriture.

La bourgeoisie libérale inscrivait la liberté, l’égalité, la fraternité au fronton des monuments publics. Quelle liberté laissait-elle à ces malheureux, sinon celle de mourir de faim, lorsque survenait, avec une effrayante régularité, l’une de ces crises cycliques qui scandaient les progrès de l’industrie ? Alors que les puissances d’argent gouvernaient, l’égalité faisait figure de dérision. La fraternité devenait une insulte pour ces masses affamées et désespérées, dont les insurrections étaient sauvagement réprimées. Aucun régime moins que la république bourgeoise n’a été avare du sang ouvrier.

C’était jeter le prolétariat dans les bras subversifs, plus rigoureux encore que les premiers, puisqu’ils prétendaient faire passer les principes démocratiques de l’abstraction politique dans la réalité sociale. Comment n’aurait-il pas été internationaliste ? On lui refusait sa place dans la nation. Il ne faisait d’ailleurs qu’imiter le capitalisme apatride. Comment n’aurait-il pas été anticlérical ? M. Thiers, athée notoire et massacreur exemplaire, ne prétendait-il pas employer le clergé comme une gendarmerie supplémentaire ?

Pourtant, le prolétariat avait trouvé, parmi les élites catholiques et monarchistes, des dévouements et des protections. De grandes voix s’élevaient dans le pays qui proposaient des remèdes à ses maux. Pour éviter qu’elles soient entendues, les républicains usèrent de la diversion anticléricale. Ce qui présentait, pour eux, deux avantages : d’une part, ils mystifiaient le peuple, le détournant du catholicisme social, d’autre part, ils reprenaient l’entreprise de déchristianisation arrêtée par le Concordat napoléonien. L’égoïsme, l’avarice, la dureté de cœur du personnel républicain s’additionnaient ainsi de ses préjugés idéologiques pour empêcher la réforme de la société industrielle. En définitive, le dogme qui veut qu’il n’y ait pas d’ennemi à gauche le portait à préférer la révolution socialiste, qui du moins participait, comme lui, de la subversion.

Néanmoins, la résistance des grands contre-révolutionnaires du début du siècle parvint longtemps à sauver l’essentiel. Il fallut, pour venir à bout des structures traditionnelles, le double coup d’accélérateur du gaullisme, celui de 1944 et celui de 1958. Désormais, les arcs-boutants sont fissurés, ébranlés, parfois démantelés. L’Église de France ? On mesure aujourd’hui les conséquences de la condamnation de l’ « Action Française », que beaucoup prirent, sur le moment, pour un acte simplement politique. Les prêtres sillonnistes s’introduisirent dans les grands séminaires, les militants démocrates colonisèrent l’action catholique et les syndicats chrétiens. Eux-mêmes considèrent, maintenant, avec effroi leur postérité progressiste. L’Armée ? Le corps des officiers a été disloqué, recru d’humiliations, de répressions, de reniements. Les meilleurs de ses chefs ont été jetés en prison, contraints à l’exil, envoyés dans de lointaines garnisons. Sous prétexte de préparer une guerre atomique, on met en place une armée de robots. La Justice ? Il n’y a plus d’autre droit que l’arbitraire d’une volonté particulière. L’Administration ? Elle se bureaucratise. On pousse aux postes les plus élevés de sa hiérarchie les hommes imbus de l’idéologie technocratique.

Il n’y a plus d’esprit public. Tout ce qui conserve, dans la société, une position indépendante est, méthodiquement, soumis aux contraintes étatiques. Tout ce qui garde la volonté d’entreprendre se voit découragé par système. Une politique de centralisation abolit ce qui restait des libertés communales, remplace partout le responsable par le gestionnaire, intervient jusque dans les familles pour disputer aux parents le choix de l’éducation et de l’orientation des enfants. En même temps que les institutions sclérosent, étouffent les cellules vivantes, les mœurs se dégradent. La grande presse, spéculant sur la bassesse de l’âme, exploite tous les scandales et toutes les immoralités.

Dans ces conditions, nous ne saurions purement et simplement reprendre les analyses de nos maîtres, car celles-ci datent d’une époque où la société demeurait saine, si l’État était corrompu. Ils opposaient le pays réel au pays légal, le même pays d’ailleurs, mais pris soit dans son abstraction démocratique, soit dans son expression concrète. Au moment où cette distinction passe dans le langage courant, elle tend à perdre sa valeur, puisque la société s’étatise à mesure que l’État se socialise. Il n’y a pratiquement plus d’activité qui ne soit de quelque manière contrôlée, réglementée, et à la limite, commandée par la bureaucratie dirigeante.

De même, nos maîtres estimaient que, pour empêcher la ruine de la cathédrale, il suffisait de restaurer la clef de voûte. S’ils y étaient parvenus, tout aurait été, effectivement, sauvé. Ce ne fut pas. Comment jeter une clef de voûte sur une ruine ? Elle s’effondrerait avec elle. Il ne subsiste plus que les fondations, que le dessein général de l’édifice. La France ressemble à ces cités antiques, Glanum ou Amporia, que le barbare a rasées au sol, mais dont on retrouve, en creusant, le plan, inscrit dans la pierre.

Il faut nous contenter, pour l’heure, de jeter sur le chantier une bâche de fortune, et travailler humblement, en partant du bas, de ce qui demeure, qui n’est pas beaucoup.

Nous avons à reconstruire la société en même temps que l’État. Cette double tâche pose des problèmes nouveaux. La fidélité à nos maîtres commande de nous attacher à leur méthode, l’empirisme organisateur, plutôt qu’aux résultats contingents qu’ils ont obtenus, par l’usage, d’ailleurs correct en son temps, de cette méthode. Nous n’avons pas à les répéter, scolairement, en mauvais élèves, mais à les imiter. Être empirique, cela consiste à constater que le temps fait son œuvre. Pour le pire, comme pour le meilleur. Être organisateur, cela consiste à partir de ce qui existe, afin d’en conserver les formes et de les projeter dans un avenir qu’il nous appartient d’inventer. 

Pierre Debray

Avant-propos de « La Cathédrale effondrée », Les Cahiers de l’Ordre Français, Henri Massis, Pierre Debray et Louis Daménie, 1er Cahier, 1962, pages 5-9. Ce numéro était constitué de cinq essais étudiant successivement la crise de la civilisation chrétienne, la subversion du droit, le rôle de l’État, les conditions de l’unité française, les problèmes de la légalité et de la légitimité.

La publication par Lafautearousseau de ce 41e grand texte est aussi l'occasion de saluer par delà le temps un maître et un ami dont le rôle intellectuel et militant au sein de l'Action française fut éminent et déterminant pendant plusieurs décennies dans le seconde moitié du siècle dernier. Il fut un phare de la réflexion maurrassienne pour toute une génération. LFAR  

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Pierre DEBRAY discours au Baux de Provence [Rassemblement royaliste - 1973] 

L'illustration sans légende montre Pierre DEBRAY au Rassemblement royaliste de Montmajour [1969-1971]

Commentaires

  • J'ai demandé à l'un des meilleurs historiens du royalisme au XX° siècle, Pierre Gourinard, de préparer un petit dossier sur l'Ordre français. Je vous en livre les premiers éléments :


    L’Ordre français a été fondé en mars 1956. Philippe Roussel en fut le premier directeur, tandis que Pierre Debray assurait la rédaction en chef.

    Simultanément, Les Nouvelles Editions Latines lançaient le premier numéro d’Itinéraires sous la direction de Jean Madiran. Certes, la finalité des deux revues n’était pas identique. Itinéraires était consacré au spirituel tandis que l’Ordre français, sans être organiquement rattaché à l’A.F., était plus politique. Cette remarque préalable n’est pas sans intérêt, puisque nous verrons la querelle entre Debray et Madiran à propos du "Politique d’abord". Cette controverse, heureusement oubliée, peut paraître aujourd’hui sans intérêt, mais elle témoigne des nombreuses questions qui ont agité et parfois tourmenté une génération et pas seulement d’A.F.

    Revenons au numéro 1 de mars 1956 qui comprend l’éditorial et trois articles : "Contre l’esprit d’abandon", tel était le titre de l’éditorial signé "L’Ordre français". Dans le texte, j’en citerai des extraits, il est facile de percevoir le style de Pierre Debray. Ce dernier était l’auteur de deux articles : "la révolution technique du XXème siècle" (signé Henri Jégo) et "la lutte pour le pouvoir en Union Soviétique" (signé Pierre Debray). Le troisième article : "Le problème de l’habitat" était dû à Louis Daménie, pseudonyme de Michel Flichy, dont nous reparlerons aussi.

    Trois périodes sont à considérer pour L’Ordre français. Tout d’abord, jusqu’à la fin de 1962, la revue à couverture verte, en second lieu, une revue à couverture blanche et enfin une revue à couverture orange à partir de 1966.

    J’accorde la plus grande place à la revue à couverture verte, parce que ce fut celle des années les plus exaltantes et en même temps les plus tragiques et les plus douloureuses, 1956 à 1962.

    Je ne voudrais pas déprécier la revue à couverture blanche, mais l’esprit n’y était plus. La fin dramatique de l’Algérie française commençait à tuer la revue. Un nombre important de ses abonnés était constitué par des officiers d’active servant en Algérie et la quasi-totalité était victime, à des degrés divers, de la seconde épuration gaulliste, poursuivis ou en fuite ou quittant l’armée. Il en était de même de la jeune génération, d’A.F. ou non, que la répression gaulliste n’avait pas épargnée, du moins durant "l’année terrible",1962.

    D’autre part, et ce fut l’erreur de Pierre Debray, il transforma l’esprit de la revue en insistant sur le culturel plus que sur le politique. Cette tactique était concevable, le "culturel" avait trop longtemps été négligé, mais la revue devenait en somme le bulletin de liaison du club "réalités nouvelles" ou du "Centre culturel Sainte Geneviève". De nouvelles collaborations apparaissaient, certes talentueuses, Michel de Saint Pierre par exemple, mais celles de la période 1956 - 1962 disparaissaient pour la plupart. Pierre Debray, toujours collaborateur régulier d’Aspects de la France, mais qui jugeait la disparition de L’Ordre français inéluctable, se retira au bout de quelques années.

    Philippe Roussel et Michel Flichy (Louis Daménie) réussirent à sauver L’Ordre français, ou plus exactement à retarder l’échéance de la disparition. Louis Daménie fut associé à la direction et ce fut la troisième période, celle de la revue à couverture orange. L’adresse de la rédaction changea aussi, de la rue Chabanais, dans le 2ème arrondissement, elle fut transférée à Versailles.

    Avec la revue orange, il n’y eut pas d’éloignement définitif de l’A.F., puisque la signature de François Léger apparaissait régulièrement, et celle de Michel Fromentoux assez souvent. Néanmoins, la diffusion touchait avant tout les milieux catholiques traditionaliste. Versailles était le meilleur centre de propagation.

    Jusqu’à sa mort en janvier 1968, Maurice Jallut fut l’un des principaux collaborateurs. D’autres, introduits par Louis Daménie, figurèrent régulièrement à partir de la fin des années 1960 et du début des années 1970, tel fut le cas de Marcel de Corte, Pierre Bévillard, Dominique Ancelle, Hervé de Blignières.

  • Cela reprend le débat entre La Cité Catholique et l AF
    Et on voit qu il faut refaire les fondations
    Comment ?
    Les royalistes doivent créer des syndicats,des assos,des organismes
    Ou faire de l entrisme et en prendre les directions

  • On aurait pu croire que la Cité catholique ferait tout cela. Il n'en fut rien.

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