Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Civilisation & Société • Redécouvrir l’histoire, retrouver le sens de la naissance

 

PAR FABRICE HADJADJ

Nous vous proposons de lire ou relire aujourd'hui la longue et profonde méditation de Fabrice Hadjadj prononcée lors du Colloque du Cercle Vauban, le 6 décembre 2014, à Paris.Un regard proprement philosophique sur ce qui fait que la France est aujourd’hui en lambeaux. Voir aussi, si on le souhaite, la vidéo qui reprend cette intervention de Fabrice Hadjadj.  LFAR 

Le philosophe, en principe, raisonne sub specie aeternitatis. C’est-à-dire qu’il parle en général : il remonte vers les concepts les plus généraux, vers les causes premières. Aussi n’est-il pas forcément le plus habilité pour parler des causes secondes et temporelles, et donc pour parler de l’actualité. C’est pour cela que c’est en philosophe que je vais essayer de la penser, mais c’est aussi en homme comme vous et moi essayant de voir ce qui se passe. Et surtout en homme de ma génération. Je crois qu’il y a une chose fondamentale, c’est de voir combien nous nous inscrivons dans une généalogie. Je crois beaucoup à la généalogie. Je ne crois pas du tout à un sens de l’histoire qui serait d’abord logique ou dialectique, mais je crois à l’histoire comme suite de générations, comme suite d’engendrements, les toledot dont parlent les Juifs. L’Évangile de Mathieu, souvenons-nous en, commence par la généalogie du Christ. Chaque génération porte à la fois une continuité avec la précédente, mais aussi une rupture. C’est un temps discontinu qui se joue d’une génération à l’autre. Et aussi, parfois, c’est une manière de voir les choses. D’une génération à l’autre, il y a, par exemple, la possibilité d’une rupture complète de traditions – ou aussi d’un renouvellement : il peut s’agir de retrouver une intrigue qui avait été perdue.

Une sortie de l’histoire, c’est-à-dire une sortie de l’humain…

Alors, premier point, je voudrais vous rappeler quelque chose qui s’est passé en 2008. History Channel, une chaîne d’histoire très connue, avait lancé un documentaire qui s’intitulait Life after people, « La vie après les gens ». C’était un docu-fiction. L’idée était qu’on faisait comme si l’humanité avait complètement et instantanément disparu de la terre. Voyez, par exemple, nous sommes dans cette salle, et tout à coup, il n’y a plus personne nulle part : qu’est-ce qui se passe ? L’enjeu était de voir ce qui se passait après la disparition de l’homme. On voyait que l’électricité durait encore un certain temps. Des lumières restaient allumées, mais jusqu’à quand ? J + 1, J + 7, puis, ensuite, par semaine, par mois… Il y avait, bien sûr, des scientifiques qui étaient appelés, des experts, des ingénieurs, qui disaient : oui, vous allez voir, la nature, le sable vont reprendre leurs droits, tout d’un coup des espèces sauvages oubliées vont revenir dans Paris,… des choses comme ça, typiques de ce genre de documentaire. C’est très intéressant, parce que c’est le documentaire de la chaîne Histoire qui a eu le plus grand succès. C’est-à-dire que c’est un documentaire « post-historique » qui a valu à la chaîne un score d’audience... historique ! C’est très intéressant car on peut mettre cela en parallèle avec, par exemple, ce qu’on fait à l’école : on voit que les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas les noms des rois de France, et encore moins les règles de succession dynastique, mais qu’ils connaissent très bien la plupart des espèces de dinosaures. C’est-à-dire que nous assistons, en fait, à ce qu’on pourrait appeler une biologisation du passé, de telle sorte que le temps de référence pour l’enfant, pour le jeune, est un temps pré-historique. Mais, vous le voyez, quand votre mémoire devient pré-historique, c’est le signe en fait que votre futur est déjà post-historique.

C’est ce qui se passe dans notre société. On n’est plus dans l’humanisme, on n’est plus dans les philosophies de l’histoire, mais on est dans quelque chose qui serait peut-être une sortie de l’humain. Et donc une sortie de l’histoire, l’homme étant justement un être, par essence, historique. Et c’est pour cela que l’indice que l’on voit à cela – il faut beaucoup observer les indices –, c’est justement le fait que la mémoire est celle de la pré-histoire, les anticipations sont des anticipations post-historiques, futuristes, avec des films-catastrophes, par exemple, on est presque au-delà de l’histoire. Et puis il y a aussi cet engouement incroyable – qui suscite des débats bien plus importants que les débats politiques, comme on peut le voir sur Internet – pour la cause animale. La cause animale qui devient désormais une sorte de substitut à la cause sociale – après, pourrait-on dire, l’échec des utopies sociales du XVIIIe au XXe siècle. C’est là où nous en sommes. C’est-à-dire qu’il faut bien comprendre que nous ne sommes pas simplement dans une ère nouvelle, qui suivrait les précédentes ères historiques. Nous sommes vraiment dans une révolution radicale, peut-être comparable à celle du néolithique. Donc, vous voyez, c’est vraiment un changement, si on peut parler de changement d’ère, ce n’est pas vraiment un changement d’ère historique, mais plutôt un changement d’ère géologique… C’est un changement avec une radicalité dans le temps.

D’ailleurs, les géologues eux-mêmes disent depuis quelques années que nous avons changé d’ère géologique : nous étions dans l’holocène, et maintenant nous sommes passés dans l’anthropocène. C’est-à-dire que ce qui a désormais le plus d’impact sur la terre et sur la géologie, c’est l’activité humaine. Et que demain l’on trouvera des traces de déchets produits par l’homme, des plastiques, etc., et aussi la destruction de toutes les traces de l’activité humaine. Un état aussi de l’industrie qui fait que c’est elle qui a le plus d’impact sur l’environnement, et non plus les phénomènes naturels.

Donc, vous voyez, il y a plein de choses qui convergent dans ce sens-là. Alors, c’est ça la première chose dont je voudrais vous faire prendre conscience, c’est que, quand on parle de crise, il faut bien comprendre que c’est une crise beaucoup plus radicale qu’on ne pense, à tel point que même le mot crise qui désigne, en pratique, un état provisoire, semble difficile à appliquer. Vous savez qu’une crise, au moins dans le sens moderne du mot, c’est le moment paroxystique dans une maladie. De telle sorte que c’est provisoire, donc il va y avoir une issue : soit funeste – le malade meurt ; soit favorable – c’est le rétablissement. Tandis que là, ça dure depuis pas mal de temps : peut-être que le mot crise est devenu trop faible...

Bon, eh bien, après avoir fait cette remarque, je voudrais vous soumettre quatre points qui me semblent définir notre époque. Je pense qu’avant de dire les causes profondes de la crise, il faut d’abord essayer de voir où l’on en est. C’est presque à cela que je vais me borner en vous soumettant ces quatre points : la fin des progressismes ; la fin de l’idéologie ; le technocratisme ; la désincarnation.

1 La fin des progressismes

La première chose, c’est que nous sommes à une époque marquée par la fin des progressismes. L’ère du progressisme commence à partir du XVIIe siècle où s’invente la notion de progrès linéaire dans l’histoire, à partir du christianisme, bien sûr, comme une sorte d’hérésie chrétienne. Le christianisme n’a jamais dit que la société progressait de mieux en mieux, jusqu’à aller vers un état parfait de l’humanité. Si on veut prendre une image, à propos de progrès et de croissance, c’est celle du bon grain et de l’ivraie, d’une double croissance simultanée du bien et du mal.  De telle sorte que c’était mieux avant, peut-être, mais c’était aussi pire avant, ou moins bien je veux dire, et puis on va peut-être toujours vers du mieux mais on va aussi toujours vers du pire – en même temps…Voilà l’image. Ce n’est plus du tout l’idée qu’on va simplement vers du mieux.

 

Mais il se trouve que l’un des aspects de la modernité est de reprendre des idées chrétiennes en les arrachant au terreau chrétien. Ces idées chrétiennes, ce sont l’idée de liberté, l’idée de justice, le souci des pauvres… Mais aussi l’idée de l’histoire, qui est une notion judéo-chrétienne. Il faut bien voir que les peuples primitifs païens ont une conception cyclique du temps. L’idée de l’histoire avec un commencement et une fin, avec des évènements qui sont venus avant et après, née du judéo-christianisme, eh ! bien, elle est reprise par les philosophies de l’histoire, les théories de l’histoire, les théories de la révolution. Et, à partir de là, on va se mettre à croire en un progrès univoque vers le mieux, l’homme prenant en charge son propre salut et, grâce au progrès politique, grâce au progrès aussi de la technique, on ira vers un monde meilleur.

Or, nous y avons cru, nous avons cru notamment au progrès « politique », par le droit, par la démocratie, par le socialisme, nous y avons cru jusqu’à ce qu’il y ait les grandes utopies du XXe siècle. De telle sorte que ce progressisme s’est effondré, aussi bien du côté du totalitarisme nazi que communiste, dont on sait ce qu’ils sont, l’un comme l’autre, devenus. Mais il ne faut jamais oublier que, derrière cela, il y avait quand même des projets de salut de l’humanité, la notion de progrès n’est jamais oubliée. Et puis faute, aussi, du côté du libéralisme. Chute du mur, mais aussi effondrement des marchés. Et aussi crise du système libéral. Le libéralisme était pourtant apparu comme une immense respiration par rapport au totalitarisme. Au moins il ne partait pas d’une idéologie imposée d’en haut par l’État. C’était le règne du marché, donc du consommateur. Mais on s’est aperçu que le marché a aussi un pouvoir destructeur et qu’il peut même y avoir – ce à quoi réfléchissent beaucoup de gens – un totalitarisme du marché, un totalitarisme de la concurrence.

Et c’est pour ça qu’on assiste à une sorte de catastrophisme généralisé qui est vraiment la teneur, la coloration de notre époque. Catastrophisme généralisé qui se manifeste, par exemple, avec le fait que la politique n’est plus pensée que comme une gestion à court terme. Il faut gérer son image médiatique pour être réélu. On est loin de ce long terme qui était l’enjeu même de la grande politique. Le propre de l’homme, de l’homme de culture, de l’homme politique, c’est de planter des arbres dont il ne verra jamais les fruits. Vous voyez comme on en est loin, on n’est que dans des coups dont on voit vraiment le résultat immédiatement. Et cette logique gestionnaire vient de la fin du progressisme. Les lendemains qui chantent, en fait, nous n’y croyons plus. On veut que ça chante tout de suite, on veut que ça rapporte tout de suite…

Cet aspect gestionnaire à court terme se manifeste ailleurs. Il s’inscrit dans le mode de divertissement très ludique qui marque notre société. Et qui touche même à la politique qui devient spectaculaire. De toute façon, la politique a toujours eu un lien avec l’apparat, avec l’apparence, avec une certaine forme de spectacle. Le vrai problème, c’est que ce n’est pas seulement du spectacle, c’est aussi et surtout un divertissement. C’est pour ça qu’on aime bien qu’il y ait des affaires : à la fois on s’indigne, et on se réjouit de cette indignation, on prend plaisir à s’indigner, ça ne coûte pas cher, et puis voilà… On se donne bonne conscience, on jouit du spectacle, de l’intrigue, la suite au prochain épisode, etc. Et dès lors, cette frénésie du divertissement s’explique par une sorte de désespoir : il n’y a plus de véritable cause politique, il n’y a plus de foi dans un lendemain, voire même de foi en une postérité meilleure. Donc, on est dans le divertissement pascalien, mais un divertissement très ludique. Chez Pascal, c’était la misère de l’individu face à sa propre mort. Maintenant, c’est la misère de l’individu face à l’extinction totale de l’espèce humaine.

Quand je parle d’extinction totale de l’espèce humaine, ce n’est pas seulement une éventualité rendue imaginable depuis la chute des progressismes, c’est aussi quelque chose qui a été rendu possible par les capacités technologiques que nous avons acquises, notamment la bombe atomique. Cela nous a fait changer de rapport au temps : on sait désormais qu’il y a une possibilité pratique, technique, d’autodestruction totale. Ça change le tableau ! À partir de là, comme nous ne travaillons plus dans le temps long, qui est celui de la culture, et de la politique, nous sommes dans un temps court, qui n’est pas celui de la culture, mais d’une sorte de sous-culture de ce qu’on pourrait appeler l’ingénierie gadget. Et puis on va aller vers une sortie du politique au profit de la gestion, au profit du management, et donc au profit d’une technique. Je reviendrai là-dessus.

Il reste que l’essentiel, c’est que nous ne sommes plus dans l’humanisme progressiste, nous sommes tombés dans une période qui est, pourrait-on dire, post-humaniste. De cette chute, de cette sortie de l’humain, on a plusieurs signes : je soulignerai ici trois signes majeurs.

Deux ne sont pas originaux, ils auraient pu exister avant.

– D’abord, le recours au fondamentalisme : puisqu’on ne croit plus à l’humain, on se réfugie dans le divin, mais un divin clé en mains, qui donne toutes les solutions…

– Deuxième possibilité : l’écologisme. La culture a fait faillite, il faut retourner à la nature, voire retrouver un état pré-culturel…

Immense problème !

– Mais surtout, troisième signe qui, lui, est vraiment neuf, c’est le technologisme. C’est-à-dire l’idée que le salut de l’homme appartient désormais à la technique, à des dispositifs techniques qui vont transformer notre vie pour l’améliorer considérablement.

Donc, vous voyez, dès qu’on sort de l’humanisme, de l’humanisme athée – et il fallait en sortir –, on va sortir de l’humain, c’est à-dire aller :
– soit vers le divin, mais un divin écrasant l’humain ;
– soit vers le primate : la sortie de l’humain par le retour à l’animal ;
– soit vers le cyborg, l’organisme cybernétique, c’est-à-dire le surhomme.

Ces trois issues sont en place et s’appellent mutuellement. Ce qui est intéressant, c’est que technologisme et écologisme vont ensemble, parce que c’est l’hyper-technologie qui nous fait fantasmer une nature à la Walt Disney, où tous les animaux se tiennent par la main, ou par la patte… C’est pourquoi vous trouvez, aujourd’hui, beaucoup de végétariens… à smartphone ! C’est le kitch de l’écotechnologisme ! Il perd de vue à la fois le véritable sens de la techné, de la technique, et le véritable sens de l’écologie.

Je ne suis pas en train, ici, de critiquer le rapport à Dieu, le rapport à la nature ou le rapport à la technique, mais ce qu’ils sont devenus devant ces sortes de puissances massives qui prennent la place du progressisme humaniste et politique.

Donc, vous voyez, il n’y a plus de vision de l’histoire, il faut que vous soyez conscients de cela, vous qui venez de vivre un grand récit historique, mais le problème est que nous sommes dans une ère qui est presque post-historique. Et donc, la vraie question, c’est : comment croire encore en un grand récit de l’humanité ? Est-ce qu’on peut le faire uniquement d’un point de vue politique ? S’il y a perte radicale des espoirs mondains, puisqu’on est dans l’imminence d’une destruction totale – enfin… bien sûr, ça peut n’arriver jamais… – la vraie question, je crois, c’est qu’aujourd’hui, nous sommes devant un vrai problème, un problème majeur dont peu ont une claire conscience : celui de la refondation du politique. Il ne s’agit pas de reprendre les choses anciennes en tentant de les adapter, ce qui serait illusoire. Il s’agit de refonder radicalement le politique.

Or on ne peut refonder le politique qu’à partir d’une espérance. Mais à une époque où les espoirs mondains s’effondrent complètement, qu’est-ce qui peut donner une espérance, une juste espérance en l’humain, en quelque chose qui réouvre l’histoire ? Ça, c’est une grande question. À mes yeux, il y a là un problème majeur qui se pose et qui montre que cette refondation du politique, il sera très difficile de la faire sans retrouver un juste lien avec une espérance qui ne soit pas simplement humaniste, et que j’ai envie d’appeler théologale. Ce qui ne veut pas dire que je rêve d’un État confessionnel chrétien, loin de là : pour moi l’État, justement, est plutôt laïc. Même s’il est vrai que le mot laïc veut dire… « peuple de Dieu » ! (Laissez-moi noter au passage que nous sommes aujourd’hui le 6 décembre, on fête saint Nicolas, heiliger Nikolaus, une fête du peuple de Dieu...)

Il y a quand même là une question fondamentale. C’est pour cela qu’il y a une sorte d’urgence de restauration de l’espérance, que ce soit par une démarche qui peut être celle de la métaphysique, d’une sagesse rationnelle, mais en tout cas quelque chose qui soit une démarche sapientielle, avant même d’être politique. Cette refondation du politique ne pourra se faire qu’à partir d’une démarche sapientielle qui, à mon avis, n’aura de force que si elle a un caractère religieux, il ne faut pas avoir honte de ça. Mais pas n’importe quel religieux, il faut bannir le fondamentalisme, mais un religieux qui aime l’homme, un spiritualisme incarné, une spiritualité de l’incarnation.

2 La fin des idéologies

La deuxième chose, c’est que nous ne sommes pas simplement à une époque de la fin des progressismes, mais aussi de la fin des idéologies. Vous ne doutez pas que vous continuez à avoir en face de vous des idéologues. Mais en fait vous vous trompez. Il y a encore de l’idéologie, mais l’idéologie désormais n’est plus essentielle, elle est dérivée d’autre chose, parce que nous sommes avant tout dans une ère post-idéologique, et je dirai technologique.

Je vais vous donner un exemple très simple : le relativisme. On a tous entendu parler du relativisme. Mais est-ce une idéologie ? Est-ce qu’il y a des pontes, des apôtres du relativisme comme il y avait autrefois des apôtres du marxisme ? C’est ça la question que je pose. Est-ce qu’on croit qu’il y a des relativistes comme il y avait des marxistes autrefois ? Des idéologues du relativisme avec qui il pourrait y avoir des débats d’idées. Ce qui plaisait beaucoup aux chrétiens avec les marxistes, c’est qu’on pouvait avoir des débats d’idées. Certains, d’ailleurs, se sont engouffrés là-dedans… enfin, bon !

Le relativisme n’est pas une idéologie, il est lié à un dispositif idéologique. Quand on va sur un plateau de télévision, qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes livré au format de l’émission de télévision. C’est quoi, le format ? Le format, il est rapide, court – et puis spectaculaire… Donc, qu’est-ce qu’on va faire ? Eh bien, il faut que ça plaise, il faut que ce soit polémique, c’est bien quand c’est polémique. Et si on approche du lynchage… oui, le relativisme, c’est un lynchage réciproque, c’est ça qui est bien !… La deuxième chose, c’est que vous ne pouvez pas penser. Pas parce que vous n’en avez pas le droit, mais parce que vous n’en avez pas le temps. Nous sommes dans le temps court, il faut aller vite.

Cela veut dire que le dispositif lui-même implique un format qui impose le relativisme. C’est-à-dire que si, moi, Fabrice, je suis invité sur un plateau de télévision, je participerai à un dispositif relativiste. Je serai le philosophe catholique de service, occupant et défendant une position, à côté d’autres positions, et alimentant le débat. Et pourvu que ça soit chouette, et qu’on passe un bon moment à se divertir !

Si vous prenez le triste mariage gay… – mais faisons d’abord une parenthèse : moi, je suis contre l’hétérosexualité, autant ou plus encore que contre l’homosexualité ; parler d’hétérosexualité implique l’exigence pour les hommes de coucher avec des femmes : se définir comme « hétéro » ou « homo », c’est se définir à partir d’une pratique, et non à partir de la défense de la sexualité… Aussi, ne dites jamais que vous êtes « hétéro », pas plus qu’il ne faut se déclarer « homo ».

Donc, si vous prenez le triste mariage gay (et tout ce qu’il y a à la clé : le gender, etc.), est-ce qu’il s’agit avant tout d’une idéologie ? En réalité, ce qui fait le fond de cette revendication, ce qui la rend possible, la condition même de sa possibilité, c’est encore l’existence nouvelle d’un dispositif technologique. C’est le fait que, désormais, on peut fabriquer des enfants, on a de plus en plus le choix. Et que finalement, si on fabrique un enfant, c’est mieux que si on le laisse se faire naturellement. Aussi, demain, on dira : un couple du même sexe, c’est mieux, parce que, en ayant recours à un ingénieur, il fera un enfant calibré, plus adapté, alors que si l’on se livre à ce bricolage de l’évolution qu’est l’union des sexes opposés et qui aboutit à une naissance complètement livrée au hasard, ça ne va pas. Dites-vous bien que ce qui, derrière, pousse tout cela, c’est une technologie.

3 Le technocratisme

Troisième point, le technocratisme. Le technocratisme de notre époque, ce n’est pas que de la technocratie. C’est beaucoup plus profond : c’est, là encore, un dispositif. Ce ne sont pas des hommes qui sont des technocrates, c’est la technique elle-même qui nous impose les choses sans qu’on s’en rende compte, parce que nous croyons que les objectifs ne sont que des moyens dont on peut user comme on veut. Mais non. Comme disait Marshall McLuhan, le médium est le message, le vrai message n’est pas le message apparent, mais le médium technique, le moyen de communication qui vous le transmet. Car déjà, quand vous passez par un médium, vous êtes soumis au format du médium, mais, en plus, vous êtes amené, peu à peu, à croire que tout n’est qu’information. Ce qui n’est pas du tout vrai. Qu’est-ce qui est beaucoup plus important que l’information ? C’est la présence, et d’abord la présence de celui qui a transmis le message.

Bref, ce technocratisme, qui est celui non pas des technocrates mais de la technologie elle-même, produit, à la fois en continuité et en réaction, le culte de l’émotion. D’une manière très étrange, notre société, qui est celle de la manipulation froide, objective, scientiste du monde, est en même temps celle du pathos, de l’émotion momentanée.  On va voir comment les deux s’associent. On a pensé qu’on allait refaire la révolution à partir d’une autre notion qui était l’indignation : vous êtes vrai parce que vous êtes sur un plateau de télé et que vous témoignez sur la souffrance…

Technologie et pathos vont ensemble. D’abord par réaction : comme vous êtes pris dans un monde mécanique, machiniste, productiviste, vous allez forcément vous réfugier dans le subjectivisme pathétique, par réaction, comme une respiration, une compensation. Mais, en même temps, technologie et pathos fonctionnent dans une continuité, le médium et son environnement technologique étant le support nécessaire à l’expression de l’émotion. Dans les deux cas, l’homme est la mesure de toute chose. L’un par manipulation objective, l’autre par émotion subjective. Mais il y a un lien entre le développement de la technologie et celui du pathocentrisme. Parce que l’idée, c’est que nous sommes au centre et que nous faisons ce que nous voulons avec le réel. Le réel n’a pas de consistance en lui-même. La mesure, c’est ce que je sens. Ou : la mesure, c’est ce que je sais être ce que je peux. Donc, c’est là un premier pas, il faut être bien conscient de cela.

La désincarnation

Le quatrième point, qui, à mes yeux, est peut-être le plus décisif, c’est que nous sommes dans une époque de désincarnation. Je vais vous en donner trois aspects.

Premier aspect : la grande transformation du XXe siècle, comme l’a très bien dit Jean Clair dans son dernier livre de mémoires, Les Derniers jours*, ce n’est pas, comme on l’a cru, l’avènement du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que l a population française était majoritairement agricole, ou venait du monde rural. Aujourd’hui il en reste très peu, et ce très peu ne fait même plus de l’agriculture mais de l’ingénierie. Avec les ogm, et tout ce que vous voulez, notamment les biotechnologies, ce sont les techniciens qui se sont emparés de l’agriculture.

Qu’est-ce que ça veut dire pour nous ? Ça veut dire que nous avons changé de paradigme. Parce que, même si nous ne sommes pas tous paysans, l’agriculture était mentalement la référence de toute activité humaine. Qu’est-ce qui se joue dans l’agriculture, et donc dans la culture ? C’est le fait d’accompagner un dynamisme naturel. Il y a un dynamisme naturel qui est donné, et l’homme, par la culture, est là pour accompagner ce dynamisme. Non pas de manière irénique, parce que pour qu’un arbre donne du fruit, il faut le tailler, il faut une activité parfois féroce, dure, ça accouche dans la douleur, c’est souvent violent. Mais, quand même, on accompagne un dynamisme naturel. Or, quand on perd de vue l’agriculture – c’est le cas maintenant, notre référence, aujourd’hui, ce sont les produits de l’ingénierie, voire même la “push button society” comme dit Gunther Anders : j’appuie sur un bouton, j’obtiens un résultat –, eh bien on change complètement de modèle. On perd le sens du temps long. Dans le temps court, on croit qu’on peut faire pousser l’herbe en tirant dessus ! Et il ne s’agit donc plus d’accompagner un dynamisme naturel, mais d’apporter une forme à une nature qui est réduite à un stock de matériaux et d’énergies. Alors, vous le voyez, nous avons déjà là un premier aspect de la désincarnation.

Deuxième aspect, nous vivons dans le sans distance de la technologie, des réseaux. Comme dit Martin Heidegger**, il n’y a plus de distance, donc il n’y a plus de proximité, la proximité étant une dimension de la distance. Qu’est-ce que c’est, ce qui apparaît à votre écran ? Ces contacts par lesquels vous n’avez pas de vrai contact charnel ? Est-ce que c’est là ou est-ce que ce n’est pas là ? Est-ce que quelqu’un est présent ou non ? Ça, on ne peut pas le dire. On est dans le sans distance. Et donc il y a une perte de la proximité, et l’expérience de la proximité – par exemple, la table familiale – disparaît. Chacun est devant son écran… Vous avez déjà entendu dire ça, je dis souvent que l’explosion de la famille se fait technologiquement aujourd’hui et notamment le fait qu’il n’y a plus de lieu où puisse se tisser le tissu familial. Parce qu’il n’y a plus de proximité. La proximité ayant cette force de mettre à table ensemble des gens qui n’ont pas d’affinités, qui ne sont pas de la même génération. On est ensemble autour de la table simplement parce qu’on a faim. C’est très beau. La faim est un lieu d’universalité, c’est pour ça que la table est le lieu catholique par excellence.

Enfin, troisième aspect de la désincarnation : oublier que nous sommes nés, nier le mystère de la naissance. Le dispositif technologique qui nous fait entrer dans un monde purement virtuel où on n’a plus conscience de la proximité, de ce qui se joue vraiment du côté des personnes – on croit que les nourritures apparaissent magiquement sur les présentoirs de supermarché, on croit que finalement la proximité, la présence, le corps n’ont pas d’importance, l’important, ce sont nos « avatars » super-performants sur la toile – ce dispositif technologique a une conséquence. Il aboutit à ce que j’appellerai une situation de contre-Annonciation (j’ai déjà suggéré ça : pour moi c’est vraiment un thème apocalyptique, celui de la femme
qui est face au dragon, le dragon qui est prêt à dévorer son enfant sitôt qu’il est né, c’est l’Apocalypse de Jean). C’est-à-dire qu’au lieu d’accueillir le mystère de la vie, il s’agit de produire en transparence. Je reprends souvent cette phrase de Philippe Muray : « In vitro veritas ». Qu’il s’agisse du verre des écrans ou du verre des éprouvettes, on est dans le monde du in vitro veritas – et dès lors, la chose qui est complètement rejetée, qui est complètement niée, c’est la naissance. Il s’agit de passer de la naissance de l’homme à sa fabrication. Une fabrication in vitro : dans une transparence qui gomme le mystère .

Conclusion - Le grand combat : retrouver l’histoire, retrouver le sens de la naissance

Et c’est là où j’en arrive, finalement, à votre propre démarche (je ne fais pas partie du Cercle Vauban, mais j’y ai des amis et des gens qui me sont proches). Parce que réfléchir à la nation, c’est réfléchir à la question de la naissance. Et même, j’irai plus loin, c’est peut-être aussi réfléchir à la question d’un pouvoir qui se donnerait sur un mode lié à la naissance, c’est-à-dire sur un mode dynastique. C’est peut-être quelque chose qui relève d’un sens de ce qu’on pourrait appeler la noblesse. La noblesse n’étant pas liée à des richesses matérielles, ce n’est pas la bourgeoisie, mais au fait qu’on hérite d’un nom, et qu’on est d’abord un fils.

Vous voyez ça vient de très loin, cette logique technocratique, parce que la première technique, c’est le contrat. Et quand on a commencé à penser que la société était issue d’un contrat entre les individus – en sachant que c’était une fiction, en plus, c’est ça qui est extraordinaire –, on a fait comme si c’était une catastrophe totale, parce qu’on a voulu essayer d’établir à partir de là une certaine idée de la justice. Ce qui est très bien, on était mu par de bons sentiments, ça je ne veux pas le nier. Mais le vrai problème, c’est que nous ne sommes pas des individus doués du langage, nous sommes des fils, héritiers d’une langue. Et, déjà, vous voyez, dans la théorie du contrat, les individus passent un contrat, mais… où ont-ils appris à parler ? Comment même peuvent-ils se penser comme des individus s’ils n’ont pas été accueillis dans une demeure, dans une famille nommée, élue, par leurs parents ? Parce que la famille, c’est ça : l’enfant est un enfant unique pour les parents, d’abord, et donc s’il peut se vivre comme individu, c’est d’abord parce qu’il a été accueilli, qu’il a eu cette élection de la part du père et de la mère, il a été nommé, il a été aimé comme unique (si vous en avez eu plusieurs, c’est à chaque fois unique !) La notion même d’individu, sa genèse familiale est liée à la naissance. Sinon, on va devenir, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, on va devenir des produits. Et donc, vous voyez, dans ce contexte-là, moi qui ne suis pas du tout maurrassien, qui ne suis pas du tout nationaliste, qui, étant juif par ailleurs, peux avoir même une forme de distance par rapport à beaucoup de choses « franco-françaises », malgré tout, comment est-ce qu’aujourd’hui j’ai pu avoir cette forte inclination que j’ai toujours eue à l’égard du royalisme – et un certain sens de la nation ? La nation : non pas celle du nationalisme, qui en fait est issue de la Révolution française. C’est parce qu’il n’y avait plus de roi qu’on a dû fabriquer ce concept de nation comme fédérateur, qui « prend la place de ».

Je ne raisonne donc pas à partir de certaines théories antérieures, mais à partir du constat que nous sommes à l’époque de la technique. Et, dans cette époque de la technique, je crois que le grand combat, c’est de retrouver l’histoire, c’est de retrouver le sens de la naissance. Et donc, pour cela, il faudrait quelqu’un qui soit emblématique. Non pas parce qu’il est le plus compétent, le plus performant, non pas
parce qu’il a des mérites particuliers, mais simplement parce qu’il est né, il devient la garantie de tous ceux qui sont nés, dans leur essence. Et aussi parce qu’il devient un gardien de la mémoire, une manière de résister à l’air du temps, qui n’est même plus celui du temps réel, mais celui des connexions. Ce ne peut être qu’en redécouvrant qu’on est aussi le fils de ses pères.

Une dernière réflexion, après ce constat. Il se trouve que je vois diverses personnes appartenant la noblesse, je travaille, par exemple, avec l’archiduc d’Autriche, et d’autres, je me suis posé une question. Je me suis demandé pourquoi, souvent, ils travaillaient dans… la finance. Dans la gestion de patrimoine, passe encore, mais la finance… ça, c’est le démon, quoi !… Qu’un héritier du trône devienne berger, s’occupe de chèvres… moi, ça me plairait qu’il devienne artisan, charpentier – pourquoi pas ? on en a connu… Mais dans la finance, c’est-à-dire quasiment dans ce qui est la structure même de la perte de l’histoire, de la perte de la mémoire, de la quantification totale du monde, de la complicité avec le dispositif technocratique, moi ça m’inquiète. Bon, eh bien, je m’arrête là !

Fabrice Hadjadj apporte enfin cette dernière précision :

Je voudrais souligner que mon propos n’a rien d’un propos pessimiste. Vous savez, je suis profondément chrétien, catholique, et je n’ai aucune nostalgie, vraiment aucune nostalgie… Je crois que si on commence à avoir de la nostalgie, c’est très grave, parce que, si nous sommes nés à l’époque qui est la nôtre, c’est qu’il y a une Providence qui nous a fait naître à cette époque, et que nous devons tenir notre poste et que nous devons agir dans cette époque. Voilà ! 

* 1. Gallimard, 2013, coll. Blanche.

** 2. Cf. Essais et conférences, « La chose », éd. Gallimard. 

Agrégé de philosophie, après avoir été professeur de lycée, Fabrice Hadjad dirige aujourd’hui l’Institut européen d’études anthropologiques "Philanthropos", à Fribourg (Suisse). Parmi ses essais, on peut citer : Réussir sa mort, antiméthode pour vivre (2005), La profondeur des sexes (2008), La foi des démons ou l'athéisme dépassé (2009), Puisque tout est en voie de destruction… (2014). Et parmi ses pièces : Massacre des Innocents (2006), Pasiphaé, comment devenir la mère du Minotaure (2009), Jeanne et les post-humains (2014). Membre du Conseil pontifical pour les laïcs, Fabrice Hadjadj collabore fréquemment à Art press, au Figaro littéraire, à La Vie, et tient une chronique dans le mensuel Panorama.

Commentaires

  • jaurais bien aimé que ce jeune homme construise son texte et développe ses idées d'un façon logique , correcte grammaticalement--en ceci il ne se situe pas dans une certaine généalogie du français et du texte écrit - on dirait qu'il est au bistrot du coin , sa parole suit sa petite pensée du moment
    de l'ordre, de la discipline, de la clarté jeune homme surtout quand on s'annonce ''philisophe''

  • Je crains que vernier manque un peu du sens du ridicule. Qu'il commence par surveiller la bonne forme et l'orthographe de ses commentaires. Et de juguler sa suffisance. On ne juge pas avec autant de désinvolture !

  • Bien parlé Fabrice, mais encore loin du royalisme. Le royalisme c'est la démocratie royale et celle-ci c'est l'échelle pour cueillir les cerises. D'un côté les barreaux en commençant par le plus large qui est la base, paroisse ou commune. Ensuite le barreau plus court qui est le canton. Ensuite plus court encore, la sous préfecture ou bailliage, puis la province et enfin le plus petit la Nation. Tous ces barreaux ou assemblées élémentaires les unes aux autres.
    En face la béquille ou chandelle qui tient l'échelle droite, c'est le Roi dont la fonction est héréditaire pour éliminer les courses à la présidence.
    Louis XVI avait parfaitement réussi a recomposer l'échelle par la création des Assemblées provinciales en 1787. C'est pour cela qu'ils l'on l'a tué, eux les vrais traitres.
    "Mais eux seuls croient encore au long temps de leur règne."

  • L'échelle du cerisier est une image qui resservira, sauf dépôt à l'INPI bien sûr.

  • Certains commentaires des intéressants propos de Fabrice Hadjadj, parfois un peu confus, me semblent bien durs et manquer de générosité. S'arrêter aux fautes d'orthographe d'un texte qui en réalité résulte d'un exposé oral me paraît bien réducteur. Allons, amis royalistes, la cause méritent plus de hauteur de jugement et de bienveillance envers autrui.

  • Gilbert CLARET a raison. Nos excuses pour une retranscription qui n'a pas été facile et, en effet, parfois défectueuse. Nous allons en faire une vérification attentive et corriger ce qui doit l'être. Ce texte le mérite. A noter que l'on peut aussi voir la vidéo ! Merci, Gilbert CLARET.

  • Vivant en pays musulman depuis deux années, j'y découvre une toute autre manière d'aborder le rapport entre la religion et la société. Je dois faire court dans cette réponse.

    J'exprime mon intérêt pour la conférence de Mr Hadjadj. J'ai toujours souhaité que la France renoue avec une succession monarchique afin de lui offrir une dimension symbolique de la représentation du peuple. La fonction présidentielle actuelle ne "parvient" pas, malgré les ambitions de quelques-uns, à apporter l'Espérance d'une nation.... je découvre dans le pays où je vis, sous un régime présidentiel mais ayant choisi l'Islam comme religion d'état, une situation intéressante. La confiance dans un projet de société ne se produit pas par les propositions de l'Etat, ici très fort et donc très peu apte à former un projet, mais par celle de la religion vécue comme fédératrice, suscitant une unité collective malgré la diversité complexe des peuples composant la nation. J'en déduis néanmoins, à l'instar de Mr Hadjadj, que l'absence d'une reconnaissance par le peuple d'une autorité symbolique au sommet d'une nation peut conduire au fondamentalisme religieux ; c'est le spectacle quotidien que j'ai sous les yeux et... dans les oreilles. La tentation de l'Islam existe dans certaines attitudes parmi les catholiques que je connais dans ma propre famille française et autrement. le christianisme, les évangiles offrent pourtant des clés précieuses pour éviter de se perdre dans les excès. Cordialement.

Les commentaires sont fermés.